On peut considérer la poésie espagnole comme contemporaine à partir de la deuxième moitié du , une fois qu'elle s'est émancipée de la littérature d'après-guerre. Aux alentours de l'année 1960 commence à surgir une nouvelle et jeune génération de poètes et de créateurs dont les canons stylistiques se différencient de ceux de leurs prédécesseurs immédiats.
Ainsi, les Novísimos se démarquent à Barcelone, en 1970, en voulant redonner son protagonisme à la forme lyrique. Pere Gimferrer est l'un d'eux.
Dans les années 1980, comme réaction au culturalisme, , Luis García Montero et écrivent à Grenade le manifeste La otra sentimentalidad, qui revendique une poésie réaliste, avec un lexique simple, des situations quotidiennes et la recherche de l'émotion. Vers le milieu de la décennie, un ensemble d'auteurs qui s'assemblèrent sous ce qu'ils appelèrent eux-mêmes la Littérature de la Différence, revendiquèrent l'indépendance et la liberté littéraires, face à la poésie de l'expérience, qu'ils considéraient comme une tendance dominante, protégée.
Les années 1990 voient l'émergence de nouveaux courants métaphysiques ou au contraire de « réalisme sale ».
Le nouveau siècle est celui d'une génération qui perturbe radicalement les préceptes de la poésie de l'expérience, mais aussi qui souhaite se démarquer de tout mouvement établi, avec une démarche plus intimiste.
Les Novísimos et leurs semblables
vignette|Josep Maria Castellet en 2009. Comme réponse à la « », un groupe de poètes apparut à la fin des années 1960, dont la caractéristique principale fut une grande attention à la forme — une attention que la poésie sociale ne comptait pas parmi ses priorités dans sa conception du fait poétique — et un intérêt non dissimulé pour les phénomènes qui reçurent le nom de culture des masses : cinéma, bande dessinée et la musique pop, entre autres.
Parmi eux, l'historien littéraire Josep Maria Castellet sélectionna ceux qu'il inclut dans son anthologie Nueve novísimos poetas españoles, paru en 1970. Ce livre eut immédiatement une grande répercussion, car il représenta un véritable changement et occasionna une grande polémique à propos du critère de sélection et de la forme d'appréhender la poésie des poètes présents dans l'anthologie. Les neuf furent : , Félix de Azúa, , Pere Gimferrer, Antonio Martínez Sarrión, , Ana María Moix, Leopoldo María Panero et Manuel Vázquez Montalbán.
À vingt ans, le poète Pere Gimferrer obtint en 1966 le Prix national de Poésie avec , l'ouvrage qui symbolisa le plus cette génération. En 1970, il abandonna l'écriture en castillan, qu'il reprit pourtant récemment dans des livres comme . Son livre inaugura l'« esthétique vénitienne ». recréa des paysages émotionnels au travers de l'imaginaire du monde cinématographique. Guillermo Carnero offrit une vision personnelle de l'amour et de la culture de la métapoésie, en plus du goût pour les formes métriques classiques. José María Álvarez publia un unique ouvrage, , qui s'est cependant édité à sept reprises. La poésie sociale de ses débuts devint un certain décadentisme culturel lors de ses dernières productions. Leopoldo María Panero fit office de « poète maudit » depuis la production du documentaire , de Jaime Chávarri. Cette facette maudite empira en même temps que son état de santé, au point de publier (en français : « poèmes depuis l'asile de Mondragón »). Les autres membres de cette anthologie se consacrèrent par la suite à la prose, mis à part Manuel Vázquez Montalbán, qui continua à écrire de la poésie, d'un caractère social particulièrement marqué, puis également des romans.
Bien qu'ils ne furent pas inclus dans les sacro-saints petits papiers de Josep Maria Castellet, on peut considérer l'œuvre de poètes comme , , Luis Antonio de Villena ou Jaime Siles comme la plus proche des . L'évolution poétique de Luis Alberto de Cuenca est un cas très particulier. À partir d'une posture proche des pour son culturalisme (Scholie), il évolua petit à petit vers une poésie réaliste, de thèmes quotidiens, d'émotions délicates et d'un sens de l'humour raffiné (, ). Luis Antonio de Villena recréa dans ses premiers livres un monde mythique basé sur la culture classique et byzantine (), bien que dans des œuvres postérieures il se rapprocha un peu plus du prosaïsme (). Jaime Siles publia des livres très diversifiés, de ceux où on se rapproche à la « poésie pureConcept développé par Juan Ramón Jiménez : une poésie d'inspiration platonicienne, habitée par un idéal supérieur de beauté et détachée de tout contenu idéologique, politique ou social. » et visionnaire () jusqu'à ceux qui sont plus formalistes et classiques, mais également plus proches de la réalité ().
se distingue dans la ligne de la poésie visuelle () et associe dans ses poèmes le culturalisme et l'intimisme. et (auteur de ) sont également des poètes importants qui réfléchirent sur les thèmes classiques de la poésie comme l'amour, la solitude et la mort.
, et cultivèrent une poésie plus classique autant sur la forme que sur le fond. Carvajal, auteur de , fut partisan d'un langage baroque qui cependant ne rejoignait pas les postulats ; il cherchait l'esthétisme et pour cela il utilisait la métaphore et les formes classiques comme le sonnet. D'Ors se caractérisait par une lyrique humanisée et intimiste à laquelle il ajoutait sa vision particulière de l'existence et une délicate ironie; il fut l'auteur de et . Sánchez Rosillo, qui obtint le Prix Adonáis de Poésie pour (1977), utilisait simultanément des tons mêlant célébration et élégie, ce dernier étant le ton dominant ; il traitait de façon grave les problèmes les plus existentiels. Il fut également l'auteur de , et , pour lequel il obtint le .
D'autres poètes des années 1970 et contemporains des furent ceux qui se réunissaient autour de la revue de poésie . Celle-ci fut baptisée par le professeur et critique Juan José Lanz dans son livre où il étudie cette revue et ses poètes. Situés entre une esthétique « » et la nouvelle sentimentalité, ils furent le chaînon nécessaire pour évoluer vers la poésie des années 1980, selon le critique Pedro Ruíz Pérez. Son anthologie inclut des noms aujourd'hui reconnus dans le domaine de la poésie, tels que , , , , et .
Les années 1980 : poésie figurative, poésie métaphysique, irrationalisme
vignette|Luis García Montero. Comme réaction au culturalisme, les poètes , Luis García Montero et écrivent à Grenade le manifeste La otra sentimentalidad, qui revendique une poésie réaliste, avec un lexique simple, des situations quotidiennes et la recherche de l'émotion. Les modèles espagnols de cette promotion sont à chercher parmi les poètes des années 1950, en particulier Jaime Gil de Biedma, Ángel González et Francisco Brines.
Luis García Montero devint le principal représentant de ce courant de poésie appelé « poésie de l'expérience ». Il obtint le Prix Adonáis de Poésie pour en 1982, livre auquel suivirent (1988), (1991), (1994) — qui lui valut le Prix national de Poésie en 1995 —, (1999) et (2003) — qui lui valut le Prix de la Critique la même année —, grâce auxquels il obtint également le Prix Loewe et le Prix des poètes du monde latin pour sa trajectoire, en 2010. La plupart de ses poèmes traitent le thème de l'amour, en particulier dans des scènes nocturnes ; il y aborde tout de même souvent des réflexions existentielles, également.
est lui aussi un poète appartenant à ce groupe. En plus du thème de l'amour, il aborde particulièrement les thèmes de la mémoire, du temps qui passe et de la littérature elle-même. Il est l'auteur, entre autres, de (1985) et (1995) — qui lui valut le Prix de la Critique en 1996 ainsi que le Prix Loewe.
, dont la reconnaissance arriva plus tard que ses deux prédécesseurs, obtint le Prix de la Critique en 2001 et le Prix national de Poésie en 2002 pour . Marzal, au travers d'une poésie réaliste, sceptique et ironique, médite sur l'amour et l'amitié (, 1991), mais changera, cependant pour une poésie moins figurative et plus travaillée.
Jon Juaristi, né à Bilbao en 1951, s'éloigna légèrement de ses premiers préceptes étant donné qu'en lui prédomine un ton mélancolique et désabusé devant la réalité et devant lui-même, le tout sous couvert d'une subtile ironie. On peut noter ses ré-interprétations des grands classiques et sa préoccupation pour le problème basque. Il est l'auteur d'œuvres telles que (1986) ou (1996).
D'autres auteurs proches de ces préceptes sont , , , , et , tous andalous, qui parlent de l'amour et de la nostalgie avec un langage simple et direct et avec une métrique traditionnelle. Ajouter à ceux-ci , qui est un poète intimiste et respectueux des formes.
Andrés Trapiello, dans des livres comme (1985), défend une poésie traditionnelle, d'un ton serein et basée sur des modèles tels que Unamuno ou Machado. Lui aussi de la province de Castille et Léon, Julio Llamazares se trouve à mi chemin entre un symbolisme et une sérénité similaire à celle de Trapiello, et une nouvelle poésie épique du monde rural, qui rappelle l'intrahistoire.
Vers le milieu de la décennie, un ensemble d'auteurs qui s'assemblèrent sous ce qu'ils appelèrent eux-mêmes la Littérature de la Différence, revendiquèrent l'indépendance et la liberté littéraires, face à la poésie de l'expérience, qu'ils considéraient comme une tendance dominante, protégée, ainsi qu'ils l'affirmaient dans leurs poésies et leurs textes théoriques, par les pouvoirs publics. Dans ce courant de la Différence, les plus notables étaient , et .
Bien qu'au début n'importe quelle prise de distance du paradigme officiel validait les propositions de ce courant, ses auteurs fondateurs furent dérivés vers un type de poésie formellement plus exigeant, loin du langage familier et des thématiques urbaines. Cette esthétique, plus proche de la génération des années 1960 (des poètes tels que , , ou Jesús Hilario Tundidor) que de celle des poètes de la Génération de 50, soutenait une plus grande consistance verbale pour respecter les recours stylistiques, dans un langage plus figuratif et perméable aux symboles et aux métaphores. Ils considéraient en effet que la culture de l'image était essentielle au discours poétique, de même que l'était la préoccupation thématique qui excédait le cadre de la quotidienneté. Face à une société toujours plus uniformisée, comme ils l'affirment dans leur théorie poétique, dans ses us et ses modes de pensée, l'objectif de ces auteurs était la diversité et la dissidence.
Quant à la poésie épique, les principaux auteurs furent , Julio Llamazares et . Ils dominaient le sens moral profond. Mesanza, au travers d'hendécasyllabes, recréait dans son livre (1983-1988) les thèmes du courage et de l'honneur, dans des décors classiques ou médiévaux, mais avec un reflet de la vie moderne. Suñén est l'auteur de (1992), Prix du Roi Juan Carlos.
Surgit ainsi un courant de poésie se rapprochant de l'irrationalisme, et s'éloignant des postulats de la poésie de l'expérience. Ce groupe est principalement composé de , auteur de livres comme (1986, Prix Adonáis en 1985), (1992, Prix Jaime Gil de Biedma la même année) ou (1999, Prix Jaén de poésie la même année); ou de Blanca Andreu, qui obtint le Prix Adonáis en 1980 pour , livre qui justifie son néo-surréalisme et sa posture irrationnelle avec de constantes allusions à la drogue. Mais pour véritablement parler de rupture, il faut considérer l'œuvre de , dont (1983), accessit du Prix Adonáis la même année que Luis García Montero le remporte, représente un exemple clair de poésie de rupture avec le passé culturaliste et un pari pour l'avant-garde poétique. Par la suite, sa poésie s'orientera aussi vers la poésie sociale, sans toutefois jamais abandonner un certain irrationalisme et un certain surréalisme. D'autres noms associés au courant irrationaliste furent Luisa Castro, Amalia Iglesias ou .