Le centre-ville reconstruit du Havre (1945 - 1964) est l'œuvre de l'architecte Auguste Perret ( - ) qui se vit confier par le ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme, la réédification de la ville du Havre après sa destruction à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le site est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'Humanité par l'UNESCO en 2005Dix-sept nouveaux sites inscrits au Patrimoine mondial de l'humanité,Le Monde.

D’une superficie totale proche de 150 hectares, cet ensemble est l’un des plus cohérents de l’architecture du milieu du , suivant les principes de l’École classicisme structurel, terminologie de Joseph AbramJoseph Abram, Aux origines de l’Atelier du Havre , in Villes reconstruites : du dessin au destin, L’Harmattan, 1994 désignant les théories portées par les membres de l’Atelier de reconstruction du Havre, réunis autour d'Auguste Perret.

Après une période d’oubli, ce centre moderne intègre désormais de nombreuses mesures patrimoniales : inventaireClaire ETIENNE-STEINER et al., Le Havre – Antoine Ruffnacht – Le centre reconstruit, Itinéraire du patrimoine n°78, 1994, protection (ZPPAUPLa ZPPAUP est approuvée par le Conseil municipal en 1995) et sensibilisation (visites-conférences). Depuis 2002, des visites de la ville sont organisées par un service municipal spécifique (Ville d’art et d’histoire) qui met également à disposition une exposition et un appartement témoin Perret restauré à l’identique.

Les origines du projet Destructions

thumb|Vue panoramique du Havre dévasté hiver 1944-1945

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le port du Havre fut utilisé par l'armée britannique pour ravitailler ses troupes. Puis, à partir du , commencèrent les premiers bombardements allemands pour que les Britanniques quittent la ville. Au même moment, la Panzerdivision du général Rommel se ruait sur la ville. Le , le ciel uniformément bleu depuis le début mai s'était assombri soudainement : les réservoirs des pétroles de la CFR et de la CIM étaient la proie des flammes. Devant l'avancée spectaculaire de la Wehrmacht, l'ordre avait été donné par le commandant de la place du Havre, l'amiral Raymond Gaudin de Villaine de détruire les principales réserves pétrolières françaises (on fait de même à Rouen le même jour par exemple). Le maire du Havre, Léon Meyer s'était concerté avec l'armée française pour mettre en place un plan d'évacuation totale de la population havraise. Un énorme embouteillage bloquait alors la rue de Paris qui menait vers le port et vers les nombreuses embarcations qui aidaient les Havrais à traverser la Seine. Tous les tramways rentrèrent aux dépôts et l'exploitation du réseau du Havre fut suspendue jusqu'à nouvel ordre. Les autobus de la compagnie havraise furent réquisitionnés pour faire des navettes entre le centre-ville et les bacs du Hode, de Berville et de Quillebeuf. Certains d'entre eux furent mitraillés avec leurs passagers à bord. L'après midi du , Le Havre fut de nouveau bombardé : la rue Jules-Lecesne et le quartier de l'Eure ont été particulièrement touchés par les raids de la Luftwaffe. La place de l'Hôtel-de-Ville était encombrée de gens attendant la mise à disposition des moyens de transports annoncée pour pouvoir évacuer la ville. Léon Meyer accompagné par le sous-préfet et certains membres du conseil, embarquèrent pour Trouville. L'exode prit d'autant plus d'ampleur que la rumeur s'était répandue que la municipalité avait abandonné son poste.

Après l'armistice de , la ville fut occupée par les Allemands qui y préparèrent une attaque contre le Royaume-UniOpération Seelöwe (lion de mer), ce qui entraîna de nouvelles destructions. Les dommages les plus importants survinrent les 5 et , l'objectif étant de faciliter le ravitaillement et la progression des troupes alliées débarquées trois mois plus tôt en NormandieL'intérêt militaire de cette opération reste sujette à caution, lorsque les Britanniques détruisirent presque complètement le centre-ville pour affaiblir l'occupant.

La Libération eut un goût très amer pour les Havrais et marqua durablement la mémoire collective. Restée sujette à des raids alliés incessants jusqu'en septembre 1944, le bilan établi en 1945 s’avère extrêmement lourd : le centre-ville n’est plus qu’un gigantesque champ de ruines et la ville devient l'une des plus sinistrées d'Europe avec morts, sinistrés (dont sans-abris) et immeubles détruitsBernard Esdras-Gosse, Alors les Havrais rebâtirent leur ville… Histoire d’une reconstruction, Entr’aide du Havre, 1951 (pour le bilan chiffré des destructions).

L’Atelier Perret thumb|upright=1.2|Panorama du Havre de Perret, vue depuis le nord Au printemps 1945, Raoul Dautry, ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme, confie le projet de reconstruction du centre-ville du Havre à l'atelier d'Auguste Perret, « seul architecte pouvant se prévaloir en France d'un atelier organisé ». En 1945, l'Atelier de Reconstruction du Havre est constitué et comprend, outre Auguste Perret, dix-huit architectes-collaborateursJacques Tournant, Pierre-Édouard Lambert, André Le Donné, Guy Lagneau, Arthur Héaume, André Persitz, André Hermant, Jacques Guilbert, Théo Sardnal, Pierre Feuillebois, etc. L’urbaniste Jacques Tournant sera chargé des opérations de gestion administrative et de la légalistation du remembrement. La plupart des projets sont déposés avant 1954 mais il faut attendre 1964 pour que les derniers travaux s’achèvent et que l’ensemble des sinistrés soit relogés définitivement. Près de cent architectes interviendront. L’Atelier Perret ne songe pas à reconstituer la ville ancienne mais plutôt à appliquer à la lettre leurs théories pour édifier une ville neuve, symbole d’une France renaissante. Entièrement rebâti en béton armé, Le Havre fait alors l'objet d'une expérience de reconstruction unique en son genre par son étendue, les procédés urbanistiques (remembrement, copropriété), la cohérence constructive et les techniques de préfabrication (lourdes ou structurelles).

Premiers projets thumb|upright=1.8|Le centre-ville reconstruit, à plan orthogonal Si, au début du , Auguste Perret veut réaliser la « Ville Future » qu'il imagine « en bord de mer » ou le long « d'un grand fleuve », constituée de gratte-ciels et de jardins suspendus, son ambition pour Le Havre sera relativement différente, admettant en 1945 : « J’ai, étant jeune, préconisé, chanté la maison-tour. J’ai, depuis, changé d’avis. Quand on loge au 12 ou au 15 étage, on se sent d’abord exalté, puis accablé de solitude. On s’ennuie à mourir. L’homme a besoin de garder le contact avec le sol. C’est pourquoi je ne bâtirais pas de maisons ayant plus de quatre étages. Quatre étages sans ascenseur, cela se monte très facilement »Auguste Perret in Jean Gallotti, Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 19 juillet 1945. Ces propos concernent le logement mais celui-ci n’exclut pas une seconde échelle, plus monumentale : « Je vois "un front de mer" qui regrouperait tous les monuments de la ville et escorterait les navires jusqu’à leur entrée au port. De hautes tours abriteraient les bureaux des grandes compagnies de navigation, des négociants, des industriels. Elles s’élèveraient bien au-dessus des maisons de la ville, qui ne dépasseraient pas 5 ou 6 étages. »Auguste PERRET, Le Havre-Éclair .

Si le frottement aux réalités va conduire son projet sur des conceptions plus souples, la ville n’en gardera pas moins les traces de ces premières idées. La majorité des habitations (les « maisons ») sont de faible hauteur, suivant des gabarits dictés par l’histoire (trois étages sur entresol, cf. Haussmann), offrant des perspectives humaines, « banales » pour reprendre le mot du maître. Sur un autre plan, elle va conserver une échelle monumentale faite de tours-repères servant de signaux urbains et dégageant quelques perspectives magistrales pour montrer aux voyageurs des grands paquebots que « nous avons toujours le sens de la grandeur et de la beauté ».

Une échelle monumentale Remembrement

Poursuivant les idées exprimées par Auguste Perret, les architectes de son atelier vont établir un concours interne pour ouvrir différentes possibilités concernant le plan d’ensemble : en , ceux-ci font différentes propositions où l'ancienne trame de la ville n'est presque plus visibleClaire ETIENNE-STEINER, Le Havre – Auguste Perret et la reconstruction, Images du patrimoine, 1999, p. 14-15. Cependant le plan dit définitif - signé par Auguste Perret et adopté en - est plus ouvert au compromis : sans perdre toute la dimension utopique des précédentes propositions, il va choisir de conserver l’agencement de la ville d’avant-guerre avec ses grands axes et leurs usagesLe projet abandonne au passage le concept de surélévation de la ville avec une dalle de béton sous laquelle devait se placer les garages et les différents réseaux techniques (égouts, eaux, gaz, câbles). Cette suppression paraissait nécessaire vu les conditions économiques de l’époque. Ce principe va s’étendre aux commerces et aux rues secondaires qui retrouvent approximativement leur place suivant une logique rationnelle que Jacques Tournant résume ainsi : «1°- sauf si certains centre commerciaux sont globalement déplacés, les boutiques doivent être reconstituées le plus près possible de leur ancien emplacement et dans des conditions qui permettent la bonne exploitation ; 2°- les habitations peuvent être plus facilement déplacées. Les densités admissibles et l’exposition en conditionneront la nouvelle disposition ; 3°- l’angle droit est générateur d’économie en construction. Il permet l’établissement de plans d’appartement meilleurs ; 4°- le commerce s’attache à la voie de passage, l’habitation a souvent intérêt à s’en éloigner. » Jacques TOURNANT in Techniques et Architecture, , n°1-2, 1950, p. 35

Si le centre-ville du Havre retrouve ses rues et ses monuments, il s’inscrit désormais dans un plan devenu orthogonal : une trame géométrique où les axes se coupent à angle droit, suivant un urbanisme « rationnel » que l’on peut également comparer aux villes de l'Antiquité (plan dit hippodamien)Il s'agit la plupart du temps de villes créées ex nihilo comme Alexandrie d'Égypte () ou Pompéi mais aussi aux centres-villes nord-américainsManhattan, le CBD de San Francisco, etc.. La trame du Havre est partiellement contrariée par les rares monuments ayant subsisté après les bombardements (cathédrale Notre-Dame, Muséum d'histoire naturelle) et par un quartier historique réédifié dans un style dit régionaliste (Saint-François).

Triangle monumental Les artères principales redessinent les trois axes majeurs de la ville détruite (Triangle monumental). Cherchant à réintroduire leurs usages d’avant-guerre, Auguste Perret s’assure du fonctionnement de ses modèles avant d’en faire la transcription : il prend donc pour exemples les grandes réalisations nationales, adaptant chaque gabarit à une fonction préciseAnnabelle LAUVRAY, La fonction commerce dans la rue de Paris au Havre de 1945 à 1959, mémoire de maîtrise, Université Paris-1, 2004, tout comme il va s’inspirer des grandes places royales pour dessiner celle de l’hôtel de ville.

La rue de Paris