L'Enracinement, Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, est un ouvrage de la philosophe française Simone Weil, publié en 1949 par Albert Camus dans la collection « Espoir » qu'il dirigeait chez Gallimard. Le manuscrit est demeuré sinon inachevé, en tout cas non réviséVoir la présentation dans les Œuvres complètes, t. V, vol. 2, p. 109-110 et l'« Histoire du manuscrit » par , in Simone Weil, L'Enracinement, Paris, Flammarion, coll. Champs, 2014, p. 57-71.. Comme tous les livres de Weil, il a été publié à titre posthume. Il s'agit, avec les Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, de l'œuvre philosophique la plus importante de Weil.
Contexte historique Simone Weil conçoit le Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain dans le cadre des services de la France libreVoir Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, 2 vol., Paris, Gallimard, coll. Folio, 2014.. Elle avait écrit en à Maurice Schumann, ancien camarade d'Henri-IV, alors porte-parole de la France libre, afin d'être intégrée à l'équipe. Schumann intervient en sa faveur auprès d'André Philip, commissaire à l’Intérieur, qui la fait venir ; elle arrive à Londres en . Elle est nommée rédactrice et travaille sous la direction de Philip, qui a rejoint de Gaulle en 1942, et de Francis-Louis Closon, arrivé à l'été 1941 voir également « Vie et œuvre » in .. La commission au sein de laquelle ils exercent leurs activités a été créée en par René Cassin pour réfléchir à la France de l'après-guerre. D'après Camus, le général de Gaulle avait demandé « un rapport sur les possibilités de redressement de la France » et souhaitait pour la Libération une nouvelle déclaration des droits de l'homme. Le travail de la commission aboutira, indépendamment de celui accompli par Weil, à la publication d’une Déclaration le . Cassin, qui poursuivra ce projet à l’ONU après la guerre, deviendra l'un des principaux rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1948. Il fut l’un des premiers à appuyer de Gaulle et l’avait rejoint à Londres dès Florence de Lussy, « Présentation », in Simone Weil, L'Enracinement, Paris, Flammarion, coll. Champs, 2014, p. 13-15.. Les réflexions de Simone Weil, toutefois, ont pris une direction différente : en désaccord avec les orientations de la France libre, notamment à propos du rôle joué par de GaulleVoir, outre les pages de L'Enracinement sur « le mouvement français de Londres », le texte « Légitimité du gouvernement provisoire », Œuvres complètes, t. V, vol. 1, p. 383-395., elle démissionne en ; « Vie et œuvre » in . Sur les désaccords de Simone Weil avec la France libre et les motifs de sa démission, voir l'avant-propos de Patrice Rolland à L'Enracinement, in Simone Weil, Œuvres complètes, t. V, vol. 2, p. 17-22..
Comme la plupart des textes de Weil, à l'exception des Cahiers auxquels elle confie ses réflexions métaphysiques, et des lettres ou des articles sur des questions religieuses destinés à ses correspondants ou à des revues, le Prélude est dicté par des événements historiques et politiques, qui sont pour elle l'occasion d'un questionnement philosophique. Le Prélude, mieux connu sous le titre L'Enracinement, fait partie d'un ensemble de textes rédigés durant les derniers mois de sa vie, en Angleterre, entre et – la rédaction de L'Enracinement étant concentrée entre janvier et . Parmi ces textes, « La Personne et le sacré » et « Luttons-nous pour la justice ? » constituent, avec le préambule intitulé « Étude pour une déclaration des obligations envers l'être humain », des développements philosophiques inséparables du « grand œuvre« J'ai fait un second "grand œuvre", ou plutôt je suis en train, car ce n'est pas fini » (Simone Weil à ses parents, lettre du 22 mai 1943, Œuvres complètes, t. VII, vol. 1, p. 280). Elle appelait son premier « grand œuvre » ou « testament » les Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale de 1934 (voir Œuvres complètes, t. VII, vol. 1, p. 164, n. 4). ». D'autres textes gravitant autour de L'Enracinement, également importants d'un point de vue politique, historique et philosophique, sont écrits durant cette période prolifiqueSur la « prolifération » que représentent ces textes, voir la lettre de Simone Weil à ses parents, Œuvres complètes, t. VII, vol. 1, p. 272. Les essais et projets d'articles écrits à Londres sont réunis dans les Œuvres complètes, t. V, vol. 1, p. 201 et suivantes.. Le préambule, tout particulièrement, sert d'introduction à L'Enracinement, dont il établit le fondement philosophique à partir de la notion de bien absolu ou totalVoir la présentation de ces textes dans les Œuvres complètes, t. V, vol. 1, p. 205-211 et 239-240, et vol. 2, p. 93-94..
Bien qu'une partie de l'ouvrage aborde les solutions spécifiques qui s'appliquaient principalement à la France dans les années 1940, la majeure partie traite de problèmes sociaux, politiques et culturels généraux et présente donc un intérêt philosophique et politique global et durable. Cet intérêt est souligné dans les préfaces de la traduction anglaise et des éditions françaises de L'Enracinement. Le poète et critique Thomas S. Eliot écrit en effet que « ce livre appartient à la catégorie des prolégomènes à la politique que les politiciens lisent rarement et que la plupart d'entre eux ne comprendraient pas et ne sauraient pas appliquer. De tels ouvrages n'influencent pas la conduite contemporaine des affaires publiques : pour les hommes et les femmes déjà engagés dans cette carrière et rompus au jargon politique, ils arrivent toujours trop tard. Il s'agit de l'un de ces livres qui devraient être étudiés par les jeunes avant qu'ils n'en aient plus le loisir et que leur capacité de réflexion soit anéantie par les campagnes électorales et les assemblées parlementaires ; des livres dont l'effet, on peut l'espérer, se fera sentir dans l'attitude d'esprit d'une autre générationThomas S. Eliot, « Preface », in Simone Weil, The Need for Roots, New York, G. P. Putnam's Sons, 1952, p. xiv, traduit dans les Cahiers Simone Weil, t. V, no 2, juin 1982, p. 147-148 (traduction modifiée). ». affirme pour sa part qu'« il possède un caractère prémonitoire évident quant au désarroi et aux inconséquences de notre temps. Il est urgent de le lireFlorence de Lussy, « Présentation », in . ». L'édition de L'Enracinement dans les Œuvres complètes de Simone Weil comporte deux avant-propos. Dans le premier, , après avoir expliqué la nature des rapports de Simone Weil avec la France libre, présente L'Enracinement comme un projet ayant une dimension à la fois politique et patriotique, « Avant-propos », in Simone Weil, Œuvres complètes, t. V, vol. 2, p. 11 et suivantes., tandis que Robert Chenavier, dans le second, insiste sur l'aspect spirituel de ce projetRobert Chenavier, « Avant-propos », in ..
Résumé L'Enracinement comporte trois parties. La première prend la forme d'un prélude, c'est-à-dire de considérations préalables à une déclaration des devoirs envers l'être humain, conformément au titre de l'ouvrage. La deuxième est un essai théorique sur la nature et les causes du déracinement et les possibilités d'enracinement d'un peuple. Enfin, la troisième consiste en une réflexion qui rassemble les principales idées philosophiques que Weil a développées dans d'autres textes sur la religion, la science, l'histoire et la politique. Elle envisage aussi les conditions d'un possible réenracinement de la France après la guerre.
Dans la première partie, Weil rectifie la perspective de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 en insistant sur la préséance des devoirs sur les droits. Elle explique le sens de la notion d'obligation et expose les principaux besoins de l'âme qu'il importe de combler. Le dernier besoin, l'enracinement, donne lieu à des développements qui l'éloignent de son propos initial, d'abord centré sur la clarification de la notion d'obligation et la description des besoins de l'âme.
Dans la deuxième partie, Weil détermine les causes du malaise culturel, social et spirituel qui, selon elle, affecte la civilisation du , en particulier en Europe, mais aussi dans le reste du monde, en articulant son argumentation à partir des notions de déracinement et d'enracinement. Le déracinement y est défini comme un état quasi universel résultant de la destruction des liens avec le passé et de la dissolution du sens de la communauté. Weil analyse les failles du monde moderne et la décomposition de la société contemporaine sous ses trois aspects successifs du déracinement ouvrier, du déracinement paysan et du déracinement relatif à la nation, et précise ensuite les conditions à remplir pour que les peuples puissent à nouveau se sentir enracinés, au sens culturel et spirituel du terme, dans leur milieu, dans le passé et dans les perspectives d'avenir.
Dans la dernière partie, Weil déborde du domaine politique et s'engage dans une réflexion métaphysique et religieuse sur les sources d'inspiration d'un peuple. Elle traite notamment des courants culturels et spirituels qu'il convient d'alimenter pour que les gens aient accès à des ressources qui puissent les aider à mener une vie épanouie, moralement bonne. Elle étudie également les conditions d'une réintégration harmonieuse de l'homme dans la société qui sera issue de la Libération ; entre autres, elle envisage de faire rayonner dans l'enseignement de l'histoire « l'esprit de vérité, de justice et d'amour » et de donner, dans l'éducation et la culture des Français, une part prépondérante « à l'art roman, au chant grégorien, à la poésie liturgique et à l'art, à la poésie, à la prose des Grecs de la bonne époque. Là on peut boire à flots de la beauté absolument pure à tous égards ».
L'une des idées principales de Weil, qui n'apparaît cependant qu'en quelques passages cruciaux de l'ouvrage, est la nécessité de reconnaître la nature spirituelle du travail : la forme que doit prendre la grandeur authentique n'est pas celle de la conquête, qui n'en est qu'une mauvaise imitation, un « ersatz » selon le mot de Weil, mais celle d'« une civilisation constituée par une spiritualité du travail ». Une telle civilisation « serait le plus haut degré d'enracinement de l'homme dans l'univers ». Elle présente le travail manuel comme l'activité la plus apte à développer une vie spirituelle, à la fois ancrée dans le réel et reliée au divin : « il est facile de définir la place que doit occuper le travail physique dans une vie sociale bien ordonnée. Il doit en être le centre spirituel ». Sa réflexion s'appuie notamment sur son expérience d'ouvrière en usine durant l'année 1935 et de travailleuse agricole à différentes périodes de sa vie. L'Enracinement constitue ainsi l'aboutissement d'une longue recherche, puisque Weil tenta tout au long de sa vie d'élucider la notion de travail, qu'elle considérait comme la seule idée originale de l'Occident depuis les GrecsElle écrit dans les Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale que « la notion du travail considéré comme une valeur humaine est sans doute l'unique conquête spirituelle qu'ait faite la pensée humaine depuis le miracle grec » (Œuvres complètes, t. II, vol. 2, p. 92)..
Analyse Weil propose dans L'Enracinement une philosophie morale et politique qui aborde tous les aspects vitaux de l'existence humaine ; elle y traite notamment du bien, de l'obligation et du déracinement en tant que problème social, politique et moral pour l'être humain. Elle explique également ce qu'elle entend par la notion d'enracinement et définit les conditions qui rendent possible, pour une société et les individus qui la composent, d'être enracinés.
La notion de bien absolu