Les Aventures de Jodelle est une bande dessinée expérimentale créée par l'artiste belge Guy Peellaert en 1966. À la fois considéré comme l'un des premiers romans graphiques et comme une composante du pop art européen, cet ouvrage marque le début de la période pop de l'artiste.
Synopsis L’histoire se déroule en l’an 14, dans un monde onirique et anachronique où se confondent la Rome antique et l’Amérique des années 1960. Alors que la Proconsule menace d’un coup d'État la République hédoniste de l’empereur Auguste, l’Espionne-chef confie à l’agent Jodelle la mission de s’introduire dans la demeure de la conspiratrice afin d’y subtiliser des preuves. Avec l’aide de Gallia, femme de chambre de la Proconsule, Jodelle met la main sur les documents compromettants mais les deux femmes sont rapidement faites prisonnières. Gallia est exécutée tandis que Jodelle parvient à s’échapper, avant de disparaitre aussitôt. L’Espionne-chef recrute Bodu, jeune cousin de Jodelle doué de télépathie, pour tenter de retrouver la jeune femme.
Pendant ce temps, Jodelle a été découverte au bord d’une route, amnésique, et livrée à un trafic d’esclaves. Baptisée « Amnesia », elle est vendue à Monsieur, dandy énigmatique qui l’installe dans un palais souterrain où elle partage un dortoir avec d’autres prisonnières. Indifférente au sort des autres esclaves du harem, qui préparent une mutinerie, « Amnesia » fait preuve de loyauté et de zèle et devient rapidement la favorite du maître des lieux. Monsieur lui fait découvrir les activités du palais, qui n’est autre que le quartier général clandestin dédié à la propagande de la Proconsule. Amnesia fait également la connaissance de Glamur, le neveu de Monsieur : celui-ci est venu au palais afin de transporter des femmes vers son pays, la Glamurie où ne vivent que des hommes, pour la saison des accouplements. Au cours d’une altercation avec Jodelle, qui se refuse à lui, Glamur perd un bras dans l'eau « fondante » du canal souterrain, mais finit par échanger un baiser avec la jeune femme, dont il tombe amoureux.
En visite au palais, la Proconsule tombe nez-à-nez avec « Amnesia », qui retrouve aussitôt ses esprits. Rappelée à sa mission, Jodelle conduit la mutinerie des esclaves. Avec l’aide de Bodu et des Glamuriens envoyés en renfort, les rebelles s'échappent du palais après avoir abattu Monsieur. Jodelle remet le journal intime de la Proconsule à l’espionne-chef et à Auguste, qui rendent son contenu publique et provoquent ainsi la disgrâce de la conspiratrice. Alors que celle-ci doit être arrêtée, elle parvient à surprendre Jodelle, Auguste et l’Espionne-chef dans un dernier rebondissement, mais Bodu surgit au moment où la situation semble désespérée. La Proconsule est enfin capturée, puis livrée à la vindicte populaire et mise à mort dans le Colisée, où elle est dévorée par de sinistres créatures.
Le récit connaît un ultime soubresaut lorsque Jodelle et Bodu, ayant accompli leur mission, se laissent aller à une étreinte. Bodu, que l’on a déjà vu se métamorphoser en vampire à plusieurs moments clé de l'aventure, révèle soudainement des yeux rouges et des crocs acérés : il semble prêt à bondir sur Jodelle tandis que, dans la dernière case, la porte se claque avec fracas derrière le couple, laissant le récit en suspens.
Contexte En 1964, ayant abandonné un début de carrière dans la publicité et travaillant en tant qu’illustrateur à Bruxelles, Guy Peellaert a l’idée d’intégrer les récentes recherches formelles du Pop art à un album de bande dessinée. Il voit dans ce support, alors largement méprisé et circonscrit au monde de l'enfance, un « cinéma du pauvre » qui lui permettrait de mettre en scène et de raconter en images, seul et à moindre frais, une histoire destinée à un public adulte et « intellectuellement averti ».
Sur le plan conceptuel, Peellaert voit aussi dans ce projet un renversement ludique de la démarche menée par l'artiste américain Roy Lichtenstein, qui détourne alors les vignettes de comics issus de la presse populaire en les reproduisant sur toile, et les intègre à l’art officiel des galeries. Le double détournement auquel se livre ainsi Peellaert lui apparaît comme une forme d'accomplissement de la vision fondatrice du Pop art, qui professe l’interpénétration de l’art et de la vie quotidienne.
En 1965, Peellaert propose une première page des Aventures de Jodelle à l’éditeur parisien Éric Losfeld, dont la boutique d’éditeur-libraire rue du Cherche-Midi est un lieu de rencontres pour les courants les plus divers de l'avant-garde littéraire et pour tous les esprits libres. Proche d’André Breton et du groupe surréaliste, Losfeld est un ardent défenseur des genres mineurs tels que la science-fiction et de l’érotisme, ce qui lui vaut d’être maintes fois inquiété par la censure. Il fait notamment découvrir les premières pièces de Ionesco, les romans de Henry Miller ou les écrits de Marcel Duchamp, et publie Barbarella de Jean-Claude Forest en 1964, une bande dessinée aux accents érotiques qui connait un large succès malgré son interdiction par les lois de protection de la jeunesse alors en vigueur en France.
Observateur assidu des avant-gardes artistiques de l’époque, Peellaert juge le graphisme de Barbarella « vieillot » et peu original, et ambitionne de créer une nouvelle héroïne qui la surclasserait par sa modernité. Losfeld accepte de financer ce projet en découvrant une planche préparatoire de Jodelle, dont les cases sont collées une par une au papier de format raisin et mises en couleur à la gouache, dans un graphisme relativement éloigné de celui qui sera finalement développé par l'artiste.
Réalisant les planches depuis Bruxelles à la fin de l’année 1965, Peellaert se fait accompagner de Pierre Bartier, jeune ami de l’artiste qui signe les textes et participe à ses côtés à l’élaboration du scénario.
Thèmes Largement inspirée par le langage cinématographique tant sur le plan formel que celui du récit, l’œuvre est un pastiche du cinéma de genre et de série B, principalement l’espionnage, le péplum, le fantastique et l’érotisme. Ces références se trouvent associées aux ressorts littéraires du surréalisme et du non-sens. Le texte fait apparaître des clins d’œil à la discontinuité du langage telle que pratiquée par Boris Vian ou Eugène Ionesco, le récit cédant souvent le pas à une poésie de l’absurde. L’apparente naïveté et le second degré du récit font apparaitre une grande liberté à l’égard des structures narratives conventionnelles, l'intrigue étant clairement subordonnée à la recherche d’effet visuel et aux humeurs du dessin.
Plaçant la notion de modernité au cœur de sa démarche, Peellaert s’attache à représenter son époque, et définit celle-ci par une confrontation violente de signes hétérogènes. Cette vision traduit l’influence grandissante de l'Amérique conquérante qui déferle sur le vieux continent européen depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et les profonds chocs culturels et esthétiques qu’elle y produit. Selon les interprétations, Peellaert utilise l’anachronie, la catachronie ou encore l’uchronie pour construire un espace-temps où l’Antiquité se trouve dissoute dans le capharnaüm caractérisant la ville moderne, spectacle d’un mélange des genres et de contrastes fascinants. La cité artificielle de Las Vegas, utopie architecturale érigée dans le désert du Nevada, est une source d’inspiration décisive : le casino Caesars Palace, rencontre impossible entre la Rome antique et la société de consommation, est encore en chantier au moment de la création de Jodelle.
Les Aventures de Jodelle opposent une sensibilité libertaire à l’ordre politique, moral et religieux qui caractérise les divers conservatismes subsistant en Europe au milieu des années 1960. Le récit se présente comme une parodie de la vie politique, dont le regard critique se veut distancié plutôt que frontal : « Cela n’attaque rien, mais ne respecte rien. Je crois que Jodelle est amorale », déclare Peellaert à la sortie du livre. De nombreuses personnalités symboliques de l’ordre établi apparaissent ainsi furtivement dans des rôles de figuration, telles que le pape Paul VI, Jésus-Christ, le Général de Gaulle, le président Lyndon Johnson ou encore l’académicien François Mauriac. Celles-ci côtoient des vedettes issues de la culture populaire, comme Charles Aznavour ou les Beatles, mais aussi des figures du cinéma d’auteur telles que le comédien Sacha Pitoëff ou du Paris mondain, comme le danseur Jacques Chazot ou le coiffeur Alexandre.
Cette recherche de contrastes entre « high culture » (culture noble et consacrée) et « low culture » (culture populaire) informe l’ensemble des thèmes abordés. Parmi ceux partagés avec les principaux artistes du pop art, on retrouve le culte d’une esthétique de la consommation (voitures, néons, juke-box, flippers, machines à sous, enseignes), du corps (pin-up et body-builders), la mode, la superficialité opposée à la profondeur, la transgression érotique, mais également l’omniprésence de la mort, qui se voit traitée sans affect, entre ironie et distanciation.
Style, technique et procédés Sur le plan esthétique et plastique, Les Aventures de Jodelle introduisent de nombreuses innovations alors perçues comme révolutionnaires dans le champ de la bande dessinée.
Divers procédés d’appropriation et de détournement sont mis en œuvre afin de définir le style Jodelle, et en premier lieu la captation, sans consultation préalable, des traits de la chanteuse Sylvie Vartan qui est choisie par Guy Peellaert pour servir de modèle au personnage principal. Travaillant à partir de photographies issues d’une nouvelle presse populaire destinée aux adolescents, l’artiste souhaite une héroïne « parodiquement belle » et incarnant « le style que toute jeune fille se donne actuellement. » En projetant dans un monde adulte érotisé une personnalité symbolisant alors un idéal de jeunesse innocente, l’artiste s’approprie et détourne pour la première fois le pouvoir de projection de la célébrité à des fins subversives. « Je me suis servi de Sylvie Vartan parce qu’elle dégageait un érotisme lisible à différents degrés. » Ce procédé d’appropriation, associé à une recherche de niveaux de signification multiples, est récurrent tout au long de sa carrière, le plus notamment dans la série Rock Dreams, ou plus tard Rêves du vingtième siècle. Il est à rapprocher des détournements de photographies populaires à l’origine même du pop art, de Richard Hamilton à Andy Warhol.
La mise en couleur, réalisée exclusivement au moyen d’aplats de tons purs à l'étape de la photogravure, s’appuie sur un procédé mécanique visant en partie à dissoudre et à démystifier le geste de l’artiste. Peellaert s’inscrit ainsi dans la recherche d’objectivité qui motive alors les principaux artistes pop : dans les arts plastiques et notamment dans la peinture, cette aspiration s’est en partie construite en réaction à l’expressionnisme abstrait qui depuis la fin des années 1940 s’appuie sur la subjectivité du geste physique de l’artiste, et de l’utilisation de la couleur en tant que matière. À partir des années 1960, c'est une vision de l’artiste considérée par de nombreuses avant-gardes comme une posture, que l’avènement de l’œuvre d’art reproductible oblige à dépasser.