L’émanatisme, ou émanationisme, doctrine de l’émanation, est une théorie métaphysique selon laquelle le monde et ses contenus, y compris les âmes humaines, découlent ou émanent (selon l'étymologie latine emanare) d'un principe premier ou d'une réalité première, « l'Un », d'une manière médiate ou non. Émile Bréhier, historien de la philosophie, préfère utiliser le terme de procession à celui d'émanation pour qualifier cette forme d'engendrement.
L'émanatisme, sous des formes différentes, caractérise certains systèmes cosmologiques ou cosmogoniques tels que ceux du néoplatonisme, de la cabbale et de la gnose, ou philosophiques comme ceux de Fichte, Schelling ou Bergson. Les visions des mystiques allemands Maître Eckhart et Jakob Böhme peuvent y être rattachéesLalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PuF, 1926 ; éd. en collection « Quadrige », 1997, vol. I, 276..
Sur le plan théologique, l'émanatisme se distingue de l'idée de création ex nihilo : ce n'est pas par un acte de sa volonté libre que Dieu a produit le monde, mais par émanation de sa propre substance inépuisable. Ainsi, l'univers et tous les êtres proviennent d'un « écoulement » ou d'une « expansion » de l'essence divine en de successives émanations. Le fait que l'existence des « choses » puisse procéder d'une émanation divine pourrait amener à la conclusion qu'il n'y a pas de différence de nature entre Dieu et la création. Cette thèse conduit certains à voir dans l'émanatisme un des fondements historiques du panthéisme (texte en ligne).
Sources L'origine de la pensée de l'émanation est ordinairement attribuée aux néo-platoniciens Plotin et Proclus, reprise et amplifiée par leurs successeurs, dont Avicenne et Sohrawardi qui en furent les plus illustres représentants dans le monde musulman.
Une lointaine origine orientale Dans l'histoire de la philosophie on donne comme premier maître et premier représentant de cette doctrine Pythagore, -580, doctrine qu'il aurait importée de l'Hindoustan. Avec de nettes différences l'école de Pythagore est suivie par celle de Proclus inspirée par l'Égypte et les Livres hermétiques et enfin par Plotin. Accompagnant cette doctrine on doit prendre en compte deux grandes écoles philosophico-religieuses apparentées le manichéisme et la gnose.
Le manichéisme D'après Narciso Muñiz, . Pour Manès, comme pour Pythagore, Dieu réside au centre de l'Univers sous forme de Lumière dont les rayons vont jusqu'aux confins de l'Univers et dont l'intensité diminue graduellement à mesure que ses rayons s'éloignent du centre. Mais parce que les émanations divines (dont nous sommes), qui sont l'essence même de Dieu, ne peuvent souffrir que du fait d'un autre Dieu, les manichéens concluent à l'existence d'un Dieu des ténèbres.
La gnose écrit Stefan Swieżawski. Selon cet auteur on a ici le fondement de la pensée gnostique qui débouche sur la recherche d'une libération des âmes hors de la prison corporelle. La découverte, en , à Nag Hammadi dans la vallée du Nil, d'une belle et précieuse collection de quelques dizaines d’ouvrages en langue copte datant du , marqua l’ouverture d’une ère nouvelle dans le champ de la recherche gnostique. La cosmologie gnostique est extrêmement compliquée et est très marquée par la culture antique. Pour expliquer la création de l’univers les gnostiques ont recours à un mythe de chute originaire complexe, qui a pour principale conséquence l’affirmation que Dieu n’est pas le créateur du monde, la fonction créatrice échouant à un Dieu inférieur (qui serait un ange se prenant pour Dieu), parfois identifié au Dieu de l’Ancien Testament.
Le néoplatonisme
La philosophie néoplatonicienne qui fait figure de matrice pour la pensée de l'émanation, tant en Occident qu'en Orient, se donne pour but la résolution d'un des problèmes au cœur de la pensée grecque antique, à savoir le problème de « l'Un » et du multiple. Plus particulièrement, il s'agit selon le Dictionnaire des Concepts . Les courants divers semblent obéir à (texte en ligne).
Pour Plotin (205 - 270 ), philosophe gréco-romain de l'Antiquité tardive, auteur des Ennéades, tout participe à « l'Un » sous la forme minimale d’une certaine unité (texte ligne). Ainsi Plotin peut-il affirmer que le Premier Principe est absent de tout et présent à tout. Il reprend une vieille thèse stoïcienne comme quoi le degré de réalité d'un être dépend de l'union de ses parties. Tout être à l'union imparfaite est surmonté d'un être à l'union plus parfaite. Contrairement au dire d'Aristote l'être et « l' Un » ne sont pas toujours convertibles. « l'Un » est le principe de l'être.
Il professe en la modifiant considérablement une doctrine de l’âme héritée de Platon. Refusant le modèle artificialiste, il lui préfère une explication en termes de procession. L’âme n’est plus le résultat d’une mise en forme par le démiurge. Elle est désormais une émanation du premier principe, un troisième niveau venant après « l'Un » et l’Être. L'invocation du dieu et l'invitation à l'imiter va permettre écrit Émile Bréhier-. Contempler la rationalité à l’œuvre dans le monde et s’orienter vers la contemplation des intelligibles, c’est déjà emprunter le chemin de la vertu. Faisant le constat qu'il n'est pas possible d'imiter les vertus du démiurge, qui ne partage rien de commun avec ce que nous sommes, les successeurs sont amenés à multiplier les degrés de vertu dans le but d’expliciter la progression qui rend semblable au dieu.
Les premiers néoplatoniciens s'interrogent sur la provenance et la nature des « Idées » nécessaires à l'intelligibilité du monde. Quoique la réponse ne soit pas univoque, elle tient en général au schéma suivant. .
Les origines chrétiennes et patristiques Les penseurs chrétiens se sont souvent méfiés du terme emanatio qui, selon eux, connotait davantage une création panthéiste qu'une création du monde ex nihilo (texte en ligne). En effet là où la création impliquait une différenciation de nature entre Dieu et le monde créé, la notion d'émanation engageait, tout au contraire, une non-différenciation entre Dieu et le monde. D'autre part la création ne serait qu'une production automatique de l'univers ce qui aurait pour conséquence d'annihiler son caractère libre et voulu (texte en ligne). Nous devons à Albert le Grand (texte en ligne) (environ 1200-1280) l'approche du thème de l'émanation à travers la notion de fluxus . Pour éviter le piège du panthéisme et notamment le mélange du premier Principe aux réalités qui dépendent de lui, le flux en tant qu'émanation va être défini comme (texte en ligne).
L'incorporation dans le corpus aristotélicien de deux textes platoniciens la Théologie d’Aristote (en fait une compilation des Ennéades IV, V, VI, VII de Plotin) — et du Livre des Causes (avec ce livre , il fallait passer de la remontée inductive des syllogismes traditionnelle à la remontée, ontologique, des effets créés à une cause créatrice : la Cause première), entraînera une modification du connaître, qui deviendra non seulement la recherche des causes de ce que l’on affirme, mais aussi la Cause de tout ce qui est (texte en ligne). L’enjeu, pour les Maîtres sera non seulement de comprendre la Cause première et ses effets de part et d’autre mais aussi le « mouvement » créateur qui part de la Cause première jusqu’aux effets (texte en ligne).
Jean Scot Érigène philosophe et théologien du est considéré comme un des représentants les plus éminents du « néoplatonisme chrétien ».
En Occident Les mystiques allemands Toute la fantasmagorie de la Kabbale reparaît au avec les mystiques allemands, écrit Émile Bréhier . Le grand théoricien de la mystique de « l'Un » est, dans le christianisme, Maître Eckhart (vers 1260-1327). Il distingue la déité et Dieu. La déité, l'Un, c'est l'essence divine absolue, isolée, au-dessus de tout nom, de tout rapport, et dont nous ne pouvons rien affirmer, sinon qu'elle est unité. On ne peut donc en parler qu'en termes de théologie négative : la déité n'est pas ceci… Dieu, au contraire, c'est la déité en tant qu'elle entre en rapport. Pour certains commentateurs, comme Hervé Pasqua (texte en ligne), il y aurait donc deux Eckhart, celui pour qui Dieu est l’Être et celui pour qui Dieu est l’Un, d'autres tiennent Eckhart pour néoplatonicien.
Le platonisme humaniste de la Renaissance La conception de l'émanation a joué un rôle essentiel dans le système théologico-philosophique de Marsile Ficin (1433-1499). Ce platonisme accorde notamment, une place centrale à l'homme sur l'échelle des êtres, qui conserve la possibilité d'une remontée vers « l'Un » à travers un « mouvement » actif et volontaire de l'âme humaine. D'autre part l'idée de la transcendance de Dieu a détruit la conception mécaniste païenne de l'émanatisme en tant que processus par lequel les êtres naissaient de l'écoulement de la puissance surabondante du créateur. Avec Jean Pic de la Mirandole et Marsile Ficin Dieu devient une cause libre qui n'est pas obligé de créer des êtres par nécessité de nature : Dieu n'est soumis à aucun destin (texte en ligne). Marsile Ficin recherche écrit Émile Bréhier.
C'est Giordano Bruno qui avant Baruch Spinoza introduit l'identité entre Dieu et la nature. D'une manière qui évoque les hypostases néo-platoniciennes il prône une hiérarchie des réalités (Dieu, Intelligence, Âme et Matière). .
L'Idéalisme allemand La philosophie de la nature de l'Idéalisme allemand avec Schelling et Hegel (texte en ligne). Schelling ramène sur terre, le processus d'« émanation » qui ne concernait jusqu'à lui que des entités métaphysiques intelligibles (Un, Intellect, Âme), sa pensée est entièrement résumée dans son système dit de la Naturphilosophie. Au sommet de la Nature (qui comprend l'ensemble des « choses » existantes), se trouve le premier principe ou Dieu dont il va s'employer à expliquer la mobilité. écrit Martin Heidegger dans son commentaire du traité Sur l'essence de la liberté de . On note deux différences majeures avec la première forme des doctrines émanatistes notamment celle de Plotin.
Au Moyen-Orient L'œuvre d'Averroès, musulman andalou de langue arabe du , né à Cordoue, dont l'influence fut si importante en Occident chrétien au point de susciter un courant majeur dans la pensée du Moyen Âge qui se propage sous le nom d'averroïsme latin, passe presque inaperçu en Orient et que redécouvre le philosophe Henry Corbin.. La pensée d'Averroès, est un aristotélisme . Il professe un créationnisme qu’il tient du Coran et . Pour Averroès, la création est « nécessaire et éternelle », comme le monde qui procède d’elle, ce qui est contradictoire avec le Coran et se rapproche de l’émanatisme des néoplatoniciens (texte en ligne).
Les platoniciens de Perse D'après Henry Corbin, où ont fleuri plus qu'ailleurs des thèmes platoniciens. Déjà, Al Farabi, fin du avait emprunté à Plotin par l'intermédiaire de la pseudo Théologie d'Aristote, l'image générale de la production des êtres, de cette loi d'évolution qui va de « l'Un » au Multiple, de l'Éternel au Temporel et au changeant.
Avec Ibn Sinâ, dit Avicenne (980-1037), le principe de l'émanation s'inscrit dans une philosophie qui repose elle-même sur une synthèse de la philosophie d'Aristote et du néoplatonisme ; il distingue les êtres en « être nécessaire » et « être contingent ». Il explique l'existence du monde, non pas à partir d'un acte de création divine, mais par un phénomène d'émanation, théorie qui vient directement de Plotin (205-270), de l'école d'Alexandrie ; étant donné que Dieu est parfait, il n'a pas besoin de créer, si bien que le monde et son contenu existent par « Émanation Divine » (texte en ligne).