thumb|L'abécédaire de Mikael Agricola, paru en , est le premier livre de lecture en finnois.

La politique linguistique de la Finlande désigne le comportement de l'État finlandais à l'égard des langues parlées dans ce pays, et des groupes de population parlant ces langues.. Depuis le , cette politique, tournée vers le bilinguisme, a été marquée par les rapports de force entre les défenseurs du suédois, parlé par une minorité, et ceux du finnois.

Histoire

Le royaume de Suède

Du jusqu'en , le territoire de la Finlande actuelle appartient au royaume de Suède. La langue administrative de l'État est pour l'essentiel le suédois, auquel s'ajoute le latin, langue de l'église catholique à la fin du Moyen Âge et, dans une moindre mesure, le danois durant la période de l'union de Kalmar. En revanche, le finnois, parlé par la grande majorité de la population, ne possède aucun statut officiel, et n'existe pas en tant que langue écrite. Dans les territoires de l'est qui étaient gouvernés par la Russie avant le traité de Stolbovo, la langue administrative est le russe..

Mikael Agricola est communément considéré comme le père du finnois écrit. Il publie en le premier livre de lecture en finnois, l’Abécédaire. Au début du , des lois sont pour la première fois publiées en finnois, et en , l'ensemble de la législation est enfin rendue disponible en finnois. La première bible en finnois parait en .

Pendant l'ère suédoise, la noblesse finlandaise, ainsi qu'une grande partie de la bourgeoisie aisée, adopte le suédois. À de nombreuses reprises, les paysans réclament au Parlement la mise à disposition de services d'interprétariat et de traduction, ainsi que la prise en compte du finnois dans les nominations de fonctionnaires, sans succès. Un mouvement d'amateurs du finnois, les « fennophiles », se forme à la fin du autour de Daniel Juslenius. À la fin du , ce mouvement est représenté à l'Académie de Turku par Henrik Gabriel Porthan, mais ce dernier considère pourtant qu'au cours du « développement futur de la culture », le finnois finira par disparaître.

Le grand-duché de Finlande

thumb|Le à la Diète de Porvoo, le tsar Alexandre  accorde l'autonomie à la Finlande.

Par le traité de Tilsit conclu en 1807 entre le tsar de Russie, Alexandre , et Napoléon , la Suède cède toute la Finlande et les îles d’Åland à la Russie, qui en fait en 1809 le grand-duché de Finlande au sein de l'empire russe.. La langue suédoise conserve sa position de langue officielle et administrative. Les souverains russes souhaitent pourtant renforcer la position du finnois afin d'affaiblir les liens entre la Finlande et son ancienne patrie, la Suède. C'est pour cette raison que la déclaration d'autonomie du tsar Alexandre  à la Diète de PorvooPour la prononciation des mots en finnois, voir l'article Prononciation du finnois. est publiée aussi bien en finnois qu'en suédois.

Durant cette période, une nouvelle identité finnoise voit le jour, soutenue par les idées nationalistes qui circulent dans le reste de l'Europe. Ce mouvement national finnois n'est à l'origine pas de nature linguistique. En effet, parmi les protagonistes de ce mouvement, Adolf Ivar Arwidsson, Johan Ludvig Runeberg et Zacharias Topelius écrivent en suédois. Johan Vilhelm Snellman utilise les deux langues, mais Elias Lönnrot et Aleksis Kivi écrivent en finnois. La publication du Kalevala par Lönnrot et celle du roman d'Aleksis Kivi , apportent une certaine respectabilité à une langue et une culture finnoises jusqu'alors méprisées.

La langue russe n'occupe aucune place importante dans le grand-duché de Finlande, même si à partir de , tous les fonctionnaires doivent posséder un certificat de pratique de la langue russe. Cette exigence est levée pour les pasteurs en . Néanmoins, dans les paroisses à population de langue finnoise, ils doivent connaître le finnois.

L'université ouvre en un poste de lecteur en finnois, et en une chaire de langue et littérature finnoises. La première thèse en finnois est publiée en 1858. La même année, le premier lycée dispensant des cours en finnois ouvre à Jyväskylä.

Les lois et règlements sont publiés en suédois, et en finnois selon les besoins. Le journal officiel finlandais n'est publié qu'en suédois au moment de sa création en et n'est publié en finnois qu'à partir de sous l'impulsion du tsar Alexandre II. À la suite des efforts de russification entrepris à partir des années 1880, le journal officiel paraît également en russe de à .. Les travaux préparatoires au vote des lois se font majoritairement en suédois, et ce n'est que pour la présentation publique de la loi que l'on réalise une traduction en finnois. Ce n'est qu'à partir de la réforme parlementaire de 1906 que le finnois commence à figurer dans les travaux préparatoires.

Fennomanes et svecomanes

Les efforts d'amélioration du statut de la langue finnoise et des droits linguistiques des Finnois conduisent dans les années à l'apparition d'un mouvement idéaliste, le mouvement fennomane.. En , les fennomanes publient le premier journal en finnois destiné à un public cultivé : le Suometar.

Le principal fennomane est tout d'abord le philosophe, journaliste et futur homme d'État Johan Vilhelm Snellman, qui se plaint dans des articles de journaux du retard du peuple finnois sur les plans intellectuel et matériel. Snellman l'attribue au manque d'identité nationale, que l'on ne peut stimuler que par l'élévation de la langue finnoise au rang de langue administrative et de langue d'enseignement.

Les idées de Snellman rencontrent un large écho, et divers courants se forment bientôt au sein du jeune mouvement. Alors que des fennomanes libéraux comme Elias Lönnrot et Zacharias Topelius penchent pour le bilinguisme, de jeunes fennomanes regroupés à partir de autour de Yrjö Sakari Yrjö-Koskinen veulent établir le finnois comme langue unique de la Finlande, en rejetant le suédois. Les fennomanes radicaux poussent la question linguistique jusqu'au souhait d'une grande Finlande comprenant tous les peuples finnophones. Ils qualifient les Finlandais suédophones d'étrangers ou de traîtres à leurs aïeux finlandais.

Un mouvement de défense du suédois apparaît en réaction, le mouvement svecomane, mené par le professeur Axel Olof Freudenthal, qui engendre par la suite le parti suédois. Dans les journaux suédophones, on argumente que le finnois est impropre à servir de langue culturelle. Pour les svecomanes radicaux, ce sont les Suédois qui ont, dès le Moyen Âge, apporté la culture occidentale à des Finnois autrement incapables de se développer..

Dans les cercles gouvernementaux règne également un parti-pris contre le finnois, accentué par la préoccupation des Russes vis-à-vis de la propagation d'idées révolutionnaires au sein du peuple. Ainsi, en 1850, un « décret linguistique» interdit la publication de textes en finnois, à l'exception des textes religieux ou économiques. Mais ce décret n'est que très peu appliqué, avant d'être aboli en 1860. Dès 1858, les fonctionnaires nommés à l'intérieur du pays doivent passer un examen oral de finnois.

Alors que le Sénat reste sceptique à l'égard du finnois, les fennomanes réalisent une percée en 1863, lorsque le tsar Alexandre II signe un projet d'ordonnance que lui soumet Johan Vilhelm Snellman en court-circuitant le Sénat : le finnois devra, d'ici 20 ans, obtenir le même statut que le suédois en tant que langue administrative et juridique.

Le rapport de forces s'inverse

Quand le délai instauré par Alexandre II expire en , le gouverneur général russe Fiodor Loginovitch Geïden essaie par voie d'ordonnance d'instaurer le finnois comme langue administrative. Il se heurte tout d'abord à la résistance du Sénat, d'inclination suédoise, ainsi qu'à celle du procureur général Robert Montgomery, qui tient le finnois comme une « langue étrangère », qui ne peut être utilisée dans les tribunaux. Ce n'est que par l'ordonnance linguistique du 19 juin 1902 que le finnois devient langue officielle.

Ce processus se superpose aux effets du manifeste linguistique, promulgué en 1900, qui impose le russe comme langue sénatoriale, dans une volonté de russification de la Finlande. En pratique, le suédois et le finnois restent les langues de travail du Sénat, et les comptes-rendus et les décisions sont seulement traduits en russe. Le manifeste est aboli en 1906, après l'abandon des tentatives de russification.

Le développement d'un système de scolarisation en finnois, amorcé pendant la seconde moitié du , aboutit au tournant du siècle à l'apparition d'une couche de population cultivée parlant finnois, et à partir des années 1920, le finnois acquiert pleinement le statut de langue littéraire. Dans le même mouvement, le suédois perd sa position de langue littéraire unique. Le suédois, qui était jusqu'ici la langue des milieux cultivés, est de plus en plus ressenti comme la langue d'une claire minorité. Cette transition provoque aussi chez les suédophones, plus qu'auparavant, le sentiment d'appartenir à un groupe ethnique distinct regroupant aussi bien l'ancienne élite que les gens simples parlant suédois. Ce sentiment, auquel s'ajoute la résurgence des querelles linguistiques et les efforts des fennomanes pour faire du finnois la seule langue officielle du pays, finit par conduire à la formation du parti populaire suédois, destiné à défendre les intérêts de la minorité linguistique et de la première université ouvertement suédophone, l'Académie d'Åbo.

Luttes de politique linguistique dans la Finlande indépendante

Quand la Finlande acquiert l'indépendance en 1917, les rapports de force entre les langues se sont inversés, et la question décisive ouverte est celle du statut du suédois dans le jeune État. Les Finlandais suédophones craignant pour leurs droits linguistiques se voient exposés aux exigences retentissantes des fennomanes, qui ne veulent considérer le suédois tout au plus que comme une langue minoritaire.

Des groupes svecomanes radicaux énoncent la théorie des deux nationalités différentes et demandent un statut d'autonomie pour les territoires à majorité suédophone, comparable aux droits qui seront plus tard accordés à l'archipel d'Åland. Dans ce but, une représentation officieuse des suédophones est fondée au printemps 1919 : le . Le parti populaire suédois, craignant un affaiblissement général du suédois dans le pays, repousse ces exigences, et la proposition ne recueille aucun soutien de poids au Parlement.

En opposition aux volontés d'unilinguisme de certains fennomanes, certains finnophones pensent que les deux langues peuvent coexister. C'est le cas du sénateur Eemil Nestor Setälä, activiste du parti jeune finnois et membre de l'Association pour la culture et l'identité finnoise ().

Après de longues négociations, on se met finalement d'accord sur un compromis, et dans la Constitution de 1919, il est déclaré que le finnois et le suédois sont les langues nationales à égalité de droits. La loi linguistique de 1922 définit les détails de l'usage des deux langues dans les tribunaux et les administrations, le droit d'utiliser sa propre langue étant garanti en premier lieu dans la correspondance écrite.

« Les Vrais Finlandais »

thumb|200px|La société académique de Carélie AKS était un des acteurs centraux parmi les Vrais Finlandais.

Le compromis trouvé lors des négociations sur la Constitution ne dissipe pas les fronts endurcis par des décennies de querelle linguistique. Le suédois gardera encore longtemps une position dominante dans les cercles éducatifs et culturels, et les milieux finnophones ne cesseront d'accuser les suédophones d'arrogance et d'élitisme.

Le mouvement fennomane radical se poursuit à travers les activités de divers groupes, bientôt connus sous l'appellation de « Vrais Finlandais » (aitosuomalaiset).