La Subsistance de l'homme () est l'ouvrage inachevé de Karl Polanyi (1886-1964) paru à titre posthume aux États-Unis en 1977, et traduit en France en 2011Traduction Bernard Chavance, Flammarion, 2011, .
Avec l'ouvrage collectif Les Systèmes économiques dans l'Histoire et dans la théorieTraduction Anne et Claude Rivière, Paris, Larousse, 1975 (Economies in History and Theory, Trade and market in the Early Empires (1957)K. Polanyi, C. Arensberg, H. Pearson (dir), New York, The Free Press, 1957, il représente le complément et l'approfondissement de l'approche développée de son ouvrage majeur La Grande Transformation.
Le sous-titre du livre, La place de l'économie dans l'histoire et la société pointe son ambition : c'est le fruit d'une large réflexion menée par Karl Polanyi durant la période américaine de son existence (1947-1964), au cours de laquelle il se consacre à l'élaboration d'une Histoire économique générale comparative, projet auquel se joignent de nombreux chercheurs.
Édition posthume L'ouvrage, inachevé à la mort de Karl Polanyi, est mis en forme par Harry Pearson, ami et collègue, et publié en 1977, treize ans après sa mort. Selon son traducteur B. ChavanceLa Subsistance de l'Homme, op. cit., p. IX : « Il prolonge la “Grande Transformation” en rassemblant les recherches de l'auteur sur les sociétés antérieures à la “société de marché” qui est la nôtre depuis près de deux siècles . Adoptant une “analyse institutionnelle”, combinant histoire et réflexion théorique, s'inspirant des fondateurs de l'anthropologie comme des grands théoriciens de l'histoire économique, Karl Polanyi y déploie et précise sa conception originale en l'appliquant aux économies de l'Antiquité.»
Place de l'économie dans la société
La première partie du livre porte sur « La place de l'économie dans la société », thème central des sciences sociales entre le milieu du XIXè et du XXè.
Note : Polanyi entend échange et échanger au sens de l’échange marchand ; et non pas au sens de relations humaines. C'est ainsi, précisément, qu'il faut prendre ce terme dans l'article, en et hors citation.
Sophisme économiste Polanyi entend dénoncer et réfuter le “sophisme économiste” qu'il définit comme le fait de projeter rétrospectivement les représentations issues de l'économie de marché sur toute l'histoire humaine
Polanyi résume les thèses majeures de cette époque : Selon Karl Marx : le schéma de la conception matérialiste de l'histoire, décrit comme ayant une validité historique générale, affirme que la base économique conditionne et explique la “superstructure” de la société (idées, droit et politique). Selon Max Weber : Son ouvrage Économie et Société expose que les divers domaines de la vie sociale (économie, droit, religion, pouvoir) entretiennent a priori des relations caractérisées par l'indépendance et l'autonomie relatives sans déterminisme historique universel.
Polanyi note que « — une fois le capitalisme établi — ces deux auteurs y voient la domination directe du domaine économique sur les autres dimensions de la vie en société »Subsistance de l'homme, op. cit., p. XI. Il émet la thèse que :
À la différence de Marx et de Weber, il affirme l'idée que :
En conclusion Polanyi estime que :
Économie substantielle et économie formelle L'anthropologie et l'histoire contredisent la conception utilitariste d'une nature humaine naturellement et spontanément portée à échanger ou à rechercher le gain matériel : « Elles révèlent au contraire une variété de motivations humaines, la solidarité, le devoir, le statut, l'honneur, à côté de la recherche du profit. Jusqu'à l'avènement du système de marché, le concept même de l'“économique” n'avait pu véritablement se former. Polanyi attribue sa découverte aux physiocrates et à Adam Smith ».
Conséquence : le sophisme économiste repose sur la confusion de deux significations du terme « économie ». L'économie substantielle ou informelle décrit le processus destiné à fournir à la société ses moyens de subsistance. Toute société possède une économie de cette nature, à base d'interactions plus ou moins coutumières ou régulées entre l'homme et son environnement. L'économie formelle renvoie selon Polanyi à « la conception de la rationalité comme ajustement individuel aux fins, dans un univers supposé marqué par la rareté »Subsistance de l'Homme, op. cit., p. XII. Cette conception — aspect important du “sophisme économiste” — n'existe que dans le cadre de l'économie de marché où elle rationalise les comportements en faisant du choix rationnel, utilitariste et intéressé, un concept à valeur universelle.
Histoire discontinue Polanyi entend se démarquer de toute conception évolutionniste, téléologique ou finaliste de l'histoire économique. L'histoire humaine est faite de continuités et de discontinuités : « Les changements passés […] ne sont pas […] de simples prémices de la situation présente qui n'en serait que la destination prédéterminée »Subsistance de l'homme, op. cit. p. XIII. L'auteur déconstruit les notions conventionnelles (commerce, monnaie, marché), leurs supposées relations étroites dans le cadre d'une « trinité », présidant au développement organique et progressif, supposé finalement culminer dans le système de marché moderne.
Au bout du compte, Polanyi soutient que :
Commerce, marché et monnaie dans la Grèce antique La seconde partie de l'ouvrage présente une étude documentée du commerce, de la monnaie et du marché dans la Grèce Antique. On y retrouve les textes des chercheurs du projet interdisciplinaire de l'Université Columbia («Systèmes économiques dans l'Histoire et dans la théorie»)op. cit., ainsi que de l'auteur lui-même : «Organisation économique du Royaume du Dahomey au » K. Polanyi et A. Rotstein : Dahomey and the Slave Trade. An Analysis of an Archaic Economy ; Seattle, University of Washingto Press 1966 et « Primitive, Archaïc and Modern Economies, Essays of Karl Polanyi » George Dalton (dir) New York, Anchor Books ,1968
Relecture de l'histoire de l'économie antique
Polanyi met en œuvre son approche théorique en faisant référence aux récits de nombreux auteurs classiques grecs : Hésiode, Hérodote, Thucydide, Aristote, Xénophon et Démosthène notamment. Il livre une relecture détaillée de notions comme l'agora, l'emporium, la polis ou dans le cadre plus élargi de la Méditerranée de la création d'un « marché mondial » des céréales.
Capitalisme et économie de marché Dans le chapitre final intitulé « Le capitalisme dans l'Antiquité » (très fragmentaire)Subsistance de l'Homme, op. cit., p. 396, l'auteur dénonce l'emploi du terme « capitalisme » pour analyser cette période : les analyses de Max Weber (capitalisme politique) ou de l'historien Michel Rostovtzeff (capitalisme antique) « l'indéfinissable capitalisme, ce sont les marchés, rien de plus. Or […] dans le monde antique, l'activité économique (le commerce et les usages de la monnaie) ne passe pas de manière significative par les marchés. »
Questions de Polanyi adressées à l'histoire et aux sciences sociales
Dans sa préface à la récente réédition américaine de la Grande Transformation, Joseph Stiglitz souligne « qu'on a souvent l'impression que Karl Polanyi traite directement des problèmes actuels, ceux de la mondialisation néo-libérale »Joseph Stiglitz, Foreword» in The Great Transformation, Boston, Beacon Press, 2001, p. VII. Selon son traducteur, la controverse provoquée par les idées de Polanyi est le sort des grandes pensées des sciences sociales.
Les questions fondamentales soulevées — au-delà de l'Antiquité — retrouvent l'actualité contemporaine :
Notes et références
Catégorie:Histoire de la pensée économique