est une locution latine signifiant « où sont(-ils) ». Elle est issue du latin « ubi sunt qui ante nos fuerunt ? » signifiant « où sont passés ceux qui nous précédèrent ? ».

Par extension, l' désigne un thème littéraire où l'auteur s'interroge sur la survie des grands personnages du passé qui sont morts, thème présent en particulier au Moyen Âge : en s'interrogeant ainsi, l'auteur pose également la question de sa propre mort ainsi que celle du lecteur.

Données générales

L’Ubi sunt est un aspect du thème plus général de la mort, du passage du temps et du souvenir marqué par l’émotion, la souffrance et des questions sur le sens de la vieL'universitaire français Philippe Ménard décrit ainsi les thèmes de l' : . Philippe Ménard, « Le sentiment de décadence dans la littérature médiévale » in Progrès, réaction, décadence dans l'Occident médiéval, dirigé par Emmanuèle Baumgartner, Laurence Harf-Lancner, Librairie Droz, 2003 ..

Le topos se caractérise par une anaphore interrogative répétant la question « ubi sunt ? » et sa variante au singulier « ubi est » (‘’où sont ? / où est ?’’ en français) en déclinant une série de noms communs (par exemple : « Ubi sunt principes gentium = où sont-ils les chefs des nations ? » in Vulgate chrétienne), de noms propres. Ceux-ci qui peuvent appartenir à diverses époques et à différentes cultures : elles peuvent faire référence à la Bible, à l’Antiquité gréco-latine (par exemple, dans un poème anonyme du « Ubi Hector Trojae fortissimus ? / Ubi David, rex doctissimus ? / Ubi Salomon prudentissimus ? / Ubi Helena Parisque roseus ? Ceciderunt in profundum ut lapides »‘’Poésies populaires latines du Moyen Âge’’ par Edelestand du Méril page 126 , ou à l’histoire contemporaine (Jeanne la bonne Lorraine chez Villon).

Le topos fortement présent au Moyen Âge chrétien s’illustre de manière emblématique au milieu du français dans la Ballade des dames du temps jadis de François Villon ponctuée par le refrain « Mais où sont les neiges d'antan ? ». Dans ce texte célèbre l’exemplarité traditionnelle des destins illustres fait place au sentiment de la perte proche avec l’évocation des disparitions récentes (les neiges d’antan sont les neiges de l’année d’avant). La perte collective évolue en perte personnelle avec le sous-thème de la mort de la femme aimée et du scandale de la mort qui fait disparaître la beauté féminine. Ultérieurement le thème des amours perdus souvent associé à la fuite du temps et au passage des saisons ou encore aux ruines, nourrira jusqu’à aujourd’hui le regard vers le passé des poètes élégiaques.

Cette série de questions ne reste pas toujours rhétorique avec une réponse sous entendue comme dans la ballade de Villon : la réponse évidente (les personnages illustres sont morts comme tous les hommes) est parfois explicite et même accentuée (ils sont devenus cadavres et poussière). Elle va parfois encore plus loin en affirmant que le souvenir de leur existence disparaît ou disparaîtra (exemple Bernard de Cluny - ‘’De contemptu mundi’’ Livre I « Nunc ubi Regulus, aut ubi Romulus, aut ubi Remus / stat Roma pristina nomine, nomina nuda tenemus. » = « La Rome des origines n'existe plus que par son nom, et nous n'en conservons plus que des noms vides).

Un troisième temps, après l’anaphore des questions et la réponse, est constitué par la leçon qu’il faut en tirer et qui passe fréquemment par une interpellation du lecteur (parfois cette morale est avant le questionnement, comme dans certaines fables). Les leçons de vie diffèrent selon les époques et les sensibilités.

Le stoïcien antique rejette cette vanité de la gloire qui dévie l’homme d’une vie bonne et juste fondée sur l’égale valeur des vies humaines (Sénèque, Marc-Aurèle) alors que l’auteur chrétien incite à la pénitence, au renoncement ou à la prière (« Memento finis » = pense à la fin dernière et au jour du Jugement) qu’on rencontre chez Isidore de Séville qui fonde le grand thème médiéval de l’ubi suntDe la Bible à François Villon Étienne Gilson Annuaires de l'École pratique des hautes études Année 1922 32 pp. 3-24 ou Bernard de Cluny ‘’De contemptu mundi’’ Liber I qui affirme fortement « Gloria finit area transit omnes mors vocat ibimus = nous marchons tous à la mort et la gloire finit » ou encore « Unde superbis? Où sont les superbes ? »Poésie chrétienne en latin .

L’hédoniste invite quant à lui au carpe diem, par exemple Ronsard ou le Gaudeamus igitur ( = « Réjouissons-nous donc » Chant étudiant du XVIIIe s qui proclame « Gaudeamus igitur / juvenes dum sumus /... nos habebit humus / Ubi sunt qui ante nos / in mundo fuere? » = Réjouissons-nous donc / Tant que nous sommes jeunes /...La terre nous aura / Où sont ceux qui furent / Sur terre avant nous? » alors que le poète mélancolique cultivera la nostalgie et le regret, par exemple Rutebeuf « Que sont mes amis devenus » ou Du Bellay (Songe, 10) qui se lamente «Vois comme tout n'est rien que vanité » : « Las ! Où est maintenant cette face Où est cette grandeur et cet antique los, Où tout l’heur et l’honneur du monde fut enclos, Quand des hommes j’étais et des Dieux adorée ? »

Alors que le contempteur de la décadence souhaitera le retour aux valeurs anciennes (Isaïe XXXIII, 18, Baruch livre III).

Le thème de l’ubi sunt dans l’Antiquité gréco-latine

En Grèce et à Rome, comme dans de nombreuses civilisations, africaines par exemple, le topos de l’ubi sunt est lié à l’évocation des héros glorieux : à côté du culte funéraire et éventuellement des inscriptions, « le chant poétique louangeur fait de la mémoire un succédané d’immortalité » (Catherine Collobert). Transmis de génération en génération et créant une référence pour le groupe familial, social ou ethnique, il est particulièrement illustré par la poésie épique d’Homère Parier sur le temps: La quête héroïque d'immortalité dans l'épopée homérique - Catherine Collobert – Les Belles Lettres 2011 : « Se distinguer en devenant un être d'exception, celle, en d'autres termes, de devenir immortel. Le désir d'immortalité qui anime le héros résulte en effet de la conscience de sa finitude: la quête de la renommée sur laquelle repose l'éthique héroïque se veut ainsi une réponse à l'action destructrice du temps. Cette réponse nécessite néanmoins le chant du poète, qui, seul, peut conférer à l'exceptionnalité héroïque son caractère impérissable. La poétisation et l'esthétisation sont en effet la condition de l'immortalité héroïque » ou de Virgile (Énéide) – ce qu’on retrouve dans les récits légendaires ou le culte des ancêtres en Afrique ou en Asie par exempleLe héros épique .

Néanmoins ce culte des héros est critiqué par les Stoïciens qui mettent en avant la vanité de la gloire : Sénèque ( après J.-C.) la rejette comme il rejette la recherche effrénée des plaisirs pour lui préférer une « vie bonne » faite de vie intérieure, de raison, d’action utile, de dévouement au bien commun et de rejet des passions en apprivoisant la mort. La gloire est une vaine fuite en avant qui s’oppose à la quête de la sagesse d’apprivoisement constant de la mort.

Marc-Aurèle (fin après J.-C.) dans ses Pensées pour moi-même développe la même approche dans des termes qui fondent aussi le thème de l’ubi sunt avec l’évocation des personnages illustres effacés par le passage du temps : « Combien de personnages autrefois célèbres sont maintenant dans l'oubli ! [...] Combien de mots qui anciennement étaient en usage ont cessé d'être prononcés. Il en est de même aujourd'hui des noms des plus célèbres personnages des temps passés, Camillus, Céso, Volesus, Leonatus, et peu après Scipio, Cato ; ensuite Augustus même et Adrianus et Antoninus, ce sont comme des mots hors d'usage. Tout cela s'évanouit, se met bientôt au rang des fables, se perd entièrement dans l'oubli. » Ou encore « Comme le sable du bord de la mer est caché par le nouveau sable que les flots apportent , et celui-ci par d'autre, de même en ce monde ce qui survient efface bientôt la trace de ce qui a précédé... « Alexandre de Macédoine et son muletier ont été réduits en mourant au même état » (Marc-Aurèle Livre IV Pensée XXXIII)Pensées de l'empereur Marc-Aurèle-Antonin, traduites du grec par M. de Joly - 1803 ou Wikisource .

Ces positions seront condamnées par les Pères de l’Église chrétienne (par exemple, Tertullien, vers 155-220 ou saint Augustin (354-430) qui y verront le comble de l’orgueil, les philosophes stoïciens rapportant tout à eux-mêmes sans faire sa place à Dieu et à la vie après la mortJugement des Saints Pères sur la morale de la philosophie payenne (1719) de Jean-François Baltus ch. IV .

Le thème chrétien Le thème est central dans le christianisme en ce qu’il pose les sens de la vie terrestre qui doit préparer à la vie éternelle après la mort. Les mots de saint Paul dans sa première lettre aux Corinthiens (I Cor. 15:55) sont la base de la réflexion des pères de l’Église : « Ubi est, mors, victoria tua? ubi est, mors, stimulus tuus? = Mort où est ta victoire ? Mort où est ton aiguillon ?". L’injonction à une vie éloignée du péché qui permettra l’entrée au Paradis est soutenue par l’exemplum, positif et négatif, des vies illustres.

Dès les premiers siècles l’Église met en avant les vies de saints (par exemple celles de Saint Jérôme †420, saint Jean Chrysostome †407, saint Augustin †430) pour montrer que la vraie gloire est de servir Dieu et d’assurer une vie éternelle à son côté : c’est ainsi que se développent le culte des reliques et les dévotions à saint Saturnin ou saint Maurice dès la fin du , ou encore parmi bien d’autres, à saint Martin au .

Pour nourrir son argumentation en faveur des vies sanctifiées, l’Église souligne par opposition la vanité des gloires terrestres : c’est le début du thème propre de l’ubi sunt dans lequel le texte de saint Isidore joue un rôle déterminant. Nourries de lectures bibliques et antiques, ses interrogations seront reprises de siècle en siècle avec quelques infléchissements (cadavre, danse macabre, égalité des hommes, jugement dernier, tourments de l’enfer, joie du paradis...). Ces références semblent montrer que ces textes écrits essentiellement en latin sont surtout destinées aux clercs même si elles existent en langue vulgaire et ont pu servir à des prêches ordinaires.

Sources bibliques Le regard sur les temps passés et les interrogations qu’il peut nourrir se rencontrent déjà dans la Bible. Ainsi en est-il du livre d’Isaïe à la fin du et de sa réflexion sur les fautes passées d’Israël quand il dénonce les ignorances qui ont causé le malheur des Juifs alors que ceux qui suivront le Dieu de gloire et quitteront les mensonges seront bénis et sauvés : « Ubi est litteratus ? ubi verba legis ponderans ? ubi doctor parvulorum ? « où est l'homme prétendument] versé dans les saintes lettres? où est celui qui affirmait peser les paroles de la loi ? où est celui qui enseigne [mal] les petits ? » (Isaïe XXXIII, 18).