Jabès contre van Meeteren et Safarowsky est un procès devant les Tribunaux mixtes d’Égypte dans les années 1933-1935. Umberto Jabès, un résident juif du Caire, de nationalité Italienne, porte plainte en dommages-intérêts pour diffamation, incitation à la haine raciale et trouble à l'ordre public contre le président de l'Association allemande au Caire, Wilhelm van Meeteren, pour la publication et la diffusion d'une brochure antisémite sur « La question juive en Allemagne ». Le procès aura un écho considérable auprès du public, en Égypte ainsi qu'en Allemagne. En particulier, la propagande nazie va largement l'utiliser pour perfectionner ses moyens de propagande, et le désignera sous le nom de procès juif du Caire. La plainte va être rejetée en première et deuxième instance pour des raisons de formalités. Pour la cour, un Juif vivant en Égypte ne peut pas être offusqué par une brochure sur la question juive en Allemagne. La propagande nazie célébrera la décision du tribunal comme une grande victoire.
Contexte historique Boycott La violence contre les entreprises juives en Allemagne dans les premiers mois de 1933, et plus particulièrement l'annonce du boycott antisémite pour le , suscite des protestations dans le monde entier. La communauté juive d’Égypte, qui compte environ -, se sent très concernéeFueß; 1996; page: 96. Le , le journal sioniste Israël appelle pour un boycott des produits allemandsKassim; 2000; page: 297.
Le , lors d'une réunion de protestation à la grande synagogue du Caire, toutes les organisations et institutions juives d’Égypte fondent la Ligue Contre l'Antisémitisme allemand d'Égypte, présidée par l'avocat , qui deviendra quelques mois plus tard, la branche égyptienne de la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA). Celle-ci envoie des télégrammes à la Ligue française des droits de l'homme et au président du Reich Paul von HindenburgKassim; 2000; page: 290 à 293; Le texte complet du télégramme est donné page 190. Plusieurs articles paraissent dans la presse égyptienne, surtout de langue française. Dans un article paru dans le journal égyptien La Voix Juive du , Castro lance, au nom de la Ligue, un appel pour le boycott de toutes les entreprises et institutions allemandesFueß; 1996; page: 97Kassim; 2000; pages: 294; 296 et suivantes.
Ce boycott n'est pas très suivi, même parmi la communauté juive, qui reste assez divisée à son sujet. Sur le plan économique, il n'a pratiquement eu aucun effet, sauf dans des domaines très particuliers, par exemple il est presque impossible de voir des films allemands au Caire, et certaines importations de textile allemand ont été annuléesKassim; 2000; pages: 301 à 310.
Du côté des autorités égyptiennes, les réactions sont limitées. On peut cependant citer la décision d'un égyptien éminent, Amin Yahya Pacha, membre d'une riche famille, et frère de l'ancien ministre des Affaires étrangères et plus tard Premier ministre, Abdel Fattah Yahya Ibrahim Pacha, d'aller, fin , se renseigner auprès de l'ambassadeur allemand au Caire, Eberhard von Stohrer, de la situation en AllemagneKassim; 2000; pages: 291et suivantes.
La brochure La colonie allemande en Égypte, qui compte un peu plus de Fueß; 1996; page: 95, principalement composée d'hommes d'affaires, d'enseignants, de chercheurs et du personnel de l'ambassade d'Allemagne, est un peu inquiète de ce développement. En particulier, la section locale du Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (NSDAP) qui existe au Caire depuis plusieurs années et la section nationale égyptienne, fondée en 1933 et dirigée par Alfred Hess, frère de Rudolf Hess, tous deux originaires d'Alexandrie, poussent pour des mesures plus offensivesFueß; 1996; page:95.
C'est alors que le conseiller d'ambassade au Caire, Hans Pilger, prend l'initiative de se plaindre auprès du ministère des Affaires étrangères à Berlin, dans une lettre datée du , du manque d'informations pour lutter contre ce qu'il nomme la « propagande juive ». Le matériel de propagande lui est immédiatement expédié, et le , il remercie pour l'envoi des documents et signale qu'il les a mis à disposition de la colonie allemande, après en avoir fait une étude approfondie. Il annonce également que « va paraitre dans les prochains jours un court aperçu de la législation allemande de ces dernières semaines, sous la forme d'une brochure à grande diffusion »Fueß; 1995; page: 102Kassim; 2000; page: 361. La brochure parait sous le titre allemand: « Die Judenfrage in Deutschland » (La question juive en Allemagne). L'éditeur en est le président de l'Association allemande, Wilhelm van Meeteren, également directeur général de Siemens Orient. La brochure est imprimée par la maison d'édition de la Chambre de commerce allemande et autrichienne en Égypte, appartenant au citoyen russe SafarowskyFueß; 1996; page: 103; ainsi que la liste des membres de la Chambre de commerce page: 93. La brochure est aussi disponible en français avec comme titre « L'Extension du judaïsme en Allemagne ». Elle est distribuée parmi la colonie allemande, et aussi utilisée lors des manifestations associées au boycottKassim; 2000; page: 62Fueß; 1996; page:103
Pilger avance que la brochure est basée sur des « informations très factuelles », mais cela correspond peu à la réalité. Il s'agit d'un pamphlet antisémite qui affirme, en rassemblant différents chiffres, que les Juifs sont entre autres surreprésentés dans les professions intellectuelles, ne sont pas capables de travailler de façon productive, vivent aux dépens de la population active, sont dégénérés racialement et sont enclins aussi bien aux maladies mentales qu'aux crimesFueß; 1996; page: 103Kunze; 2004; page: 84. Dans le chapitre Les Juifs comme criminels, il est écrit que le judaïsme est responsable de tous les crimes et délits qui demandent au criminel une finesse particulière et une ruse sans scrupuleCitation d'après Kunze; 2004; page: 84.
Pour l'historienne des civilisations musulmanes, Gudrun Krämer, cette publication, ainsi que les actions subséquentes des Allemands, peut être considérée comme la première tentative « d'exportation de l'antisémitisme de type européen-chrétien en Égypte ». Elle vise « à séparer les Juifs de la masse des minorités locales et à diriger contre eux des attaques cibléesKrämer; 1982; page: 259 ».
La plainte Le , Umberto Jabès, un Juif vivant au Caire, de nationalité italienne, intente une action devant les tribunaux mixtes contre l'éditeur van Meeteren et l'imprimeur de la brochure, Safarowsky. Il demande des dommages-intérêts d'un montant de 101 livres égyptiennes pour diffamation, propagation de la haine raciale et atteinte à l'ordre public. Le montant de l'indemnité réclamée a été intentionnellement choisie supérieur à car seule une valeur supérieure à rend possible, le cas échéant, un recours contre une décision de première instance. En outre, le demandeur exige que le défendeur soit aussi condamné à publier le jugement dans huit journaux égyptiens de son choix. Les tribunaux mixtes, de composition internationale, sont les seuls appropriés comme instance civile entre des étrangers. Cette procédure est soustraite à la justice régulière égyptienne, en raison de la responsabilité limitée du pays. Jabès choisit comme avocat .
L'objectif de cette action n'est évidemment pas une compensation pécuniaire du plaignant. Jabès et Castro envisagent au contraire d'orienter l'accusation vers un procès politique: La persécution nazie des Juifs doit être traduite en justice devant un tribunal international, sous les yeux du mondeFueß; 1996; page: 109.
Les réactions allemandes L'ambassade d'Allemagne doit dans un premier temps trouver un avocat approprié pour le procès à venir. Felix Dahm, leur avocat de confiance au Caire, paralysé et en mauvaise santé, n'est pas en mesure de représenter les accusés. Il est nécessaire de trouver un juriste, connaissant les fondements juridiques des tribunaux mixtes, et qui soit en mesure de plaider en français, langue légale de la cour. De plus les Allemands sont inquiets à cause de l'impact attendu auprès d'un large public, car Jabès et Castro rédigent des rapports pour la presse et envisagent d'engager le célèbre avocat parisien Henri Torres (qui ne se rendra pas au Caire). Alors l'ambassadeur von Stohrer écrit le à Berlin au Ministère des affaires étrangères, pour réclamer l'envoi en urgence d'un avocat « vraiment excellent » pour le procèsKassim; 2000; page: 363.
Le , a lieu une réunion rassemblant plusieurs responsables de différents ministères, y compris du ministère du Reich de l'Instruction publique et de la Propagande, pour discuter de l'affaire. Le ministère des Affaires étrangères, exprime son « intérêt officiel », à la recherche d'un avocat expérimenté pour l'Association allemande du Caire, car la brochure incriminée est, au moins en partie, fondée sur des documents officiels et l'on craint un précédent. Dans le même temps, il est clair que le ministère des Affaires étrangères désire adopter initialement un profil aussi bas que possible dans cette délicate affaireKassim; 2000; page: 364. Pendant cette réunion, il est aussi décidé, que le jeune avocat et fervent nazi, Wolfgang Diewerge, qui a passé une partie de sa formation juridique au consulat d'Allemagne au Caire, sera chargé d'un rapport sur le sujet.
Le , Diewerges présente un rapport d'une dizaine de pages à la section orientale du ministère des Affaires étrangères. En opposition avec la retenue initiale du ministère des Affaires étrangères, il recommande une approche très agressive : Le procès doit stigmatiser « les méthodes utilisées par le judaïsme contre la montée du national-socialisme ». Une stratégie unique de propagande vers la presse est en plus nécessaire. Diewerge donne des indications précises sur les buts et les moyens, la tactique et le coût d'une telle campagne de presse qui devra être examinée en détail avec le chef de la section nationale du parti nazi en Égypte. Il faut aussi trouver une accroche unitaire. Diewerge suggère: « Kairoer Judenprozess » (Procès juif du Caire). Il faudra aussi utiliser dans la propagande, le différend entre les Juifs et les Arabes en ce qui concerne la Palestine. Felix Dahm approuve l'essentiel de ces réflexions, mais recommande de porter davantage son attention sur le gouvernement égyptien, plutôt que le peuple égyptien, car en Égypte, ce dernier n'a que peu d'influence politique.
Cette stratégie agressive et antisémite va prévaloir dès le début, relayée par les médias allemands, en particulier la presse et à la radio, avec des contributions de Diewerge. En plus, il envoie par l'intermédiaire de l'ambassade d'Allemagne, des rapports appropriés à la presse égyptienne. L'ambassade essaye aussi d'exercer une pression politique et économique en incitant certaines entreprises textiles allemandes à boycotter le coton égyptien, tout en évitant de mettre en jeu la diplomatie allemande. Le , la chambre syndicale des fileurs de coton allemands annonce le boycott du coton égyptien, à la grande consternation de l'ambassadeur Stohrer, qui aurait préféré une approche plus prudente. Toutefois, cette action brutale s'avère efficace. Le gouvernement égyptien contacte à plusieurs reprises le ministère des Affaires étrangères, pour leur demander de ne pas appliquer ce boycott, mais avoue qu'il n'est malheureusement pas en mesure, en raison de sa souveraineté limitée, d'empêcher les rassemblements de juifs étrangers et leur boycott des produits allemands. Un boycott du coton égyptien n'est donc, pour les Égyptiens, pas justifié.