La culture de la céramique cordée (SK) est une culture du Néolithique final qui se développe en Europe du Nord entre environ et Elle s’étend de la Russie au nord-est de la France, en passant par le Sud de la Scandinavie (où elle est désignée soit comme « culture des tombes individuelles » (en allemand Einzelgrabkultur), soit comme « culture des haches de combat »). Identifiée au début des années 1880, elle doit son nom à une caractéristique de ses poteries, décorées avant cuisson par impression de cordelettes sur l'argile crue.
La culture de la céramique cordée représente un changement culturel majeur en Europe centrale et septentrionale, correspondant à des changements dans l'économie, l'idéologie et les pratiques mortuaires. Cette période est notamment marquée par une importante migration vers l'Europe de l'Ouest de populations venues de l'Est, issues de la culture Yamna.
Découverte (années 1880) et datation vignette|upright|L'archéologue Friedrich Klopfleisch, inventeur du concept de culture de la céramique cordée.
C'est l'archéologue allemand Friedrich Klopfleisch qui différencie le premier (en 1883-1884) la culture de la céramique cordée de la culture rubanée alors seule connue, la reconnaissant comme une civilisation autonome, qu'il nomme d'après le symbolisme caractéristique des vestiges céramiques..
En 1891, le préhistorien Alfred Götze y distingue une période initiale et une période de maturité, à laquelle il rattache la culture de RössenDans son mémoire de thèse : .Sur la réception de ces travaux en France, cf. l'essai de .
En ce qui concerne la datation, le préhistorien tchèqueA cette époque, les Tchèques du royaume de Bohême sont sujets de l'empire d'Autriche-Hongrie. Josef Ladislav Píč1847-1911. Voir page anglaise (et 6 autres langues). L'ouvrage cité (original en tchèque) est disponible sur Google Books. estime que, en Bohême, la céramique cordée a coexisté avec la céramique rubanée, tout en lui étant antérieure.. Il s'oppose sur ce point à Otto Tischler de l’université de Königsberg, qui en 1883 a daté la céramique cordée du Néolithique final.
Ce n'est qu'en 1898 que K. Schumacher démontre catégoriquement, en s'appuyant sur des analyses stratigraphiques de villages lacustres du Sud de l'Allemagne, que la céramique cordée appartient au Néolithique final et marque la transition avec l’âge du bronze en Europe centrale, alors que la céramique rubanée est beaucoup plus ancienne (5° millénaire).
Les groupes datés au radiocarbone associés à la culture de la céramique cordée les plus ancien proviennent de tombes uniques du Jutland au Danemark et du nord de l'Allemagne vers Cette culture est associée à l’apparition de tombes individuelles (peu de temps après le déclin des constructions mégalithiques), composées d’un petit tumulus rond et d’une nouvelle pratique de sépulture différenciée selon le sexe, privilégiant les individus de sexe masculin orientés ouest-est (avec des exceptions régionales), combinée à l'ensevelissement avec de nouveaux types de haches de combat (A-Ax)Furholt, 2014.
Extension géographique vignette|upright|Poterie de la céramique cordée trouvée près de Velké Přílepy
La culture de la céramique cordée s'est épanouie entre la Suisse et la Russie centrale en passant par l’Europe centrale et la Scandinavie méridionale. L'unité des différents peuples qui habitaient ces régions réside dans l’ornementation commune des poteries, la forme des sépultures et l'usage de haches de guerre en pierre polie. Le rameau scandinave, qui se distingue par ses haches naviformes (à lame en forme de bateau), est désigné en allemand comme Bootaxtkultur. Ces haches sont en pierre polie, à perforation centrale. Elles pourraient être des imitations de certains modèles de haches en cuivre. En Russie, la culture de la céramique cordée est désignée comme culture de Fatianovo-Balanovo.
On distingue trois grands bassins culturels, aux pratiques plus ou moins homogènes : le bassin méridional : nord-est de la France, Hesse, Saxe et Thuringe, Allemagne méridionale et Suisse, Autriche, Bohême, Moravie ; le bassin septentrional qu'on peut identifier avec celui des poteries à pied, des tombes individuelles et des villages lacustres : Pays-Bas, ouest et nord de l'Allemagne, Danemark, Suède méridionale, Poméranie, Prusse Orientale et pays baltes. le bassin d'Europe orientale est assez différent culturellement des deux précédents.
Le développement de cette culture est souvent concomitant de rituels funéraires spécifiques, des petits tumuli circulaires et individuels, dans lesquels on découvre non seulement une hache en pierre polie, mais aussi des poteries caractéristiques de cette culture.
Le problème des origines Hypothèses élaborées à partir des données archéologiques Si certains chercheurs (dits « Immobilistes ») voient dans la céramique cordée une culture autochtone de l'Europe née d'évolutions socialesNotamment l'émergence de la consommation de biens de luxe, cf. ., principalement des échanges entre populations autochtones, la majorité des archéologues considèrent qu'elle reflète une migration de populations importantes venues de l'Est. Pour l'instant les vestiges les plus anciens, retrouvés en Petite-Pologne, remontent au Cf. . Mais le nombre de vestiges d'Europe orientale est encore bien trop faible pour pouvoir localiser avec certitude l'origine de cette culture. vignette|Poteries de la culture de la céramique cordée exposées au Museum für Vor- und Frühgeschichte (Berlin). env 2500 avant notre ère
D'autres chercheurs ont considéré que les peuplades qui ont produit cette culture étaient d'origine nordique ; ainsi Gustaf Kossinna fait de la culture de la céramique cordée le principal facteur de la dispersion des populations européennes, à partir d'un berceau situé en Allemagne du Nord, dans toutes les directions. Vere Gordon Childe, en 1926, privilégie les steppes de la Russie d'Europe comme région d'origine de cette culture. Ces hypothèses sont rapidement explorées et validées par Marija Gimbutas. Les guerriers à la hache sont attestés dès le en Ukraine, en Moldavie, dans les Balkans et la haute vallée du Danube, qu’ils envahissent à trois reprises et où ils se mélangent aux populations d’agriculteurs néolithiques, présents dès le , déjà très civilisés, vivant dans des villages ou villes et fabriquant une belle poterie peinte.
Dans les années 1980, Alexander Haüsler puis Christopher Tilley considèrent que cette culture aurait été le fruit d'évolutions locales, dans le cadre d'une lente évolution de la culture des vases à entonnoir. Colin Renfrew en 1987, rejetant l'hypothèse de l'origine kourgane, reprend lui aussi cette thèse : en effet, il constate la rareté des traces de cette culture en Grèce et leur absence en ItalieColin Renfrew, L'énigme indo-européenne, archéologie et langage un compte rendu, Bernard Sergent, Annales ESC, 1992, p. 388-394.
Hypothèses fondées sur les données linguistiques Néanmoins, plusieurs paléolinguistes suggèrent que les hommes de la culture des haches de combat sont les ancêtres communs des peuples germaniques, baltes et slaves (c'est-à-dire du rameau septentrional des Indo-Européens, dit aussi germano-slave), voire des Celtes et des peuples italiques James Patrick Mallory, In Search of the Indo-Europeans, Hudson & Hudson, London 1989, p. 108.
Apports récents de la génétique Les analyses génétiques les plus récentes (2015-2019) confirment les hypothèses des archéologues qui considéraient que la céramique cordée reflète une migration de populations importantes venues de l'Est Mysterious Indo-European homeland may have been in the steppes of Ukraine and Russia, Michael Balter, sciencemag.org, 13 février 2015. Ainsi, la comparaison de l'ADN de ces deux cultures a montré que les squelettes étudiés de la céramique cordée devaient les trois-quarts de leur ascendance à la culture Yamna. Cela suggère une migration massive de populations de la steppe pontique à l'Europe centrale, il y a environ , qui aurait pu propager, concluent les auteurs de l'étude, une forme précoce de la langue indo-européenne. Pour la première fois, une étude relie par une signature génétique commune deux cultures matérielles éloignées, et suggère qu'elles parlaient une forme de l'indo-européen.
La culture de la céramique cordée se répandit dans le nord et le centre de l'Europe. Ainsi, l'« ascendance des steppes », comme les auteurs de la publication la dénomment, se trouve dans la plupart des Européens d'aujourd'hui, qui peuvent retracer leurs origines à la fois dans les individus de la céramique cordée et plus anciennement dans ceux de la culture de Yamna.
En 2019, la majorité des hommes étudiés (16/24) issus des contextes de la céramique cordée appartenaient à des haplogroupes R1a du chromosome Y, alors qu'une fraction plus petite appartenait à R1b (3/24) ou I2a (3/24) lignées. L'haplogroupe R1a n'a pas été retrouvé parmi les populations d'agriculteurs du Néolithique ni dans les groupes de chasseurs-cueilleurs d'Europe centrale et occidentale, mais il a été signalé chez des chasseurs-cueilleurs d'Europe de l'Est et des groupes énéolithiques. Les individus de la steppe pontique-caspienne associés à la culture Yamna portent principalement des haplotypes R1b et non R1a Volker Heyd, Yamnaya, Corded Wares, and Bell Beakers on the move, In: V. Heyd, G. Kulcsár, B. Preda-Bălănică (eds.), Yamnaya Interactions. Proceedings of the International Workshop held in Helsinki, 25–26 April 2019. The Yamnaya Impact on Prehistoric Europe, Vol. 2. Budapest, 2021.
En Bohême, la découverte d'ascendance de type du nord-est de l'Europe au début de la céramique cordée (CC), en conjonction avec l'absence de partage du chromosome Y entre les premiers mâles de la CC et des populations Yamna, suggère un rôle limité ou indirect des Yamna connus dans l'origine et la propagation de la CC en Europe centrale. Ces résultats signifieraient une contribution des steppes forestières énéolithiques du nord-est de l'Europe au début de la CC, ou scénario moins probable que la diffusion de la CC dans cette région serait liée à une population de steppes jusqu'ici (2021) non échantillonnée Luka Papac et al., Dynamic changes in genomic and social structures in third millennium BCE central Europe, Science Advances, Vol. 7, no. 35, 25 août 2021, eabi6941, DOI: 10.1126/sciadv.abi6941. Cette première hypothèse est partagée par le paléogénéticien Volker Heyd pour qui la signature génétiques des premières populations de la céramique cordée correspond le mieux aux populations des régions de steppe forestière immédiatement à l'est des Carpates, entre les rivières Prut/Dniestr et Dniepr Les profils génétiques très divers (à la fois nucléaire et chromosomique Y) des premiers CC suggèrent une organisation sociale différente de ceux des derniers CC et des populations de la culture campaniforme, dont le motif chromosomique Y est révélateur d'une patrilinéarité stricte.