Naram-Sin ou Naram-Suen (« Aimé de Sîn ») est un roi d'Akkad qui régna de 2254 à 2218 av. J.-C. ou de 2253 à 2198 av. J.-C.

Quatrième roi de l'empire d'Akkad, fondé par son grand-père Sargon d'Akkad aux alentours de 2300 av. J.-C., il hérite à sa montée sur le trône d'un royaume contrôlant toute la Basse Mésopotamie et sans rival à sa taille dans les régions voisines, mais encore faiblement structuré, notamment en ce qui concerne le contrôle des régions situées au-delà de la plaine mésopotamienne. La chronologie interne de son règne n'est pas établie, mais l'événement le plus important est une insurrection générale qui mobilise la plupart des grandes cités de Basse Mésopotamie, qui étaient encore indépendantes quelques décennies plus tôt, et qui cherchent à renverser le pouvoir akkadien. Naram-Sin parvient à vaincre les insurgés après plusieurs batailles.

Selon l'avis de la majorité des historiens, c'est après cet événement qu'il décide de consolider l'État qu'il dirige, et qu'il lui donne un caractère proprement « impérial ». Cela passe d'un côté par une évolution idéologique qui lui donne un caractère divin : il devient le « dieu d'Akkad », la capitale, et reçoit un culte. Il fait réaliser de nombreuses inscriptions à sa gloire, qui figurent sur des monuments représentant ses exploits, comme la stèle de victoire, une des rares œuvres de son règne à nous être parvenues. Naram-Sin entreprend également un ensemble de réformes administratives, qui diffusent une écriture, des poids et des mesures et des pratiques administratives uniformes, employées par l'administration royale. Il poursuit la pratique de ses prédécesseurs en accaparant des domaines dans les provinces pour les concéder à ses obligés, confortant l'ascendant de la nouvelle élite akkadienne dont la position dominante est assurée par sa loyauté envers le roi.

Concernant les rapports avec les régions voisines, Naram-Sin est un conquérant dans la droite ligne de ses prédécesseurs, qui mène des campagnes dans le Zagros, dans le Golfe jusqu'à Magan (l'actuel Oman), et surtout en Haute Mésopotamie et en Syrie, où il parvient encore plus loin que ses prédécesseurs, jusqu'aux sources du Tigre et de l'Euphrate en Anatolie du sud-est. Il consolide l'hégémonie akkadienne dans ses régions et son contrôle des principaux axes commerciaux par l'implantation en des points stratégiques d'un réseau de garnisons gérées par une administration akkadienne. Les images glorifiant le roi sont diffusées jusqu'aux confins de l'empire afin de proclamer sa mainmise sur ses régions.

Naram-Sin est dès l'Antiquité perçu comme un personnage hors-norme, tout comme son grand-père Sargon. Son souvenir reste très vivace dans les générations postérieures. Cela se voit notamment par la rédaction de plusieurs œuvres dont il est le protagoniste, servant à véhiculer des réflexions sur la royauté et les rapports entre les dieux et les rois, comme la Malédiction d'Akkad en sumérien, ou la Légende kuthéenne de Naram-Sin en akkadien. Il en ressort une image ambivalente de Naram-Sin, certes constamment perçu comme un roi puissant et conquérant, mais à plusieurs reprises présenté comme une personnalité démesurément orgueilleuse, dont les excès causent la chute d'Akkad.

Sources thumb|left|Copie d'époque paléo-babylonienne d'une inscription de Naram-Sin sur une statue de lui-même, exposée dans le temple d'Enlil à Nippur. Musée du Louvre.Traduction (les lacunes sont comblées par une autre copie de l'inscription) :

Le règne de Naram-Sin est documenté par de nombreuses sources écrites. Une première catégorie émane de la chancellerie d'Akkad : il s'agit d'inscriptions commémorant les faits remarquables du règne en glorifiant la personne du roi. Elles consistent d'un côté en des inscriptions courtes, sur des objets votifs, et des inscriptions plus longues, figurant sur des monuments. Ces dernières ont en général disparu, mais elles ont été recopiées quelques siècles après le règne de Naram-Sin par des scribes, qui y avaient accès alors qu'elles étaient exposées dans des sanctuaires, notamment celui d'Enlil à Nippur. Plusieurs tablettes de la période paléo-babylonienne (v. 2000-1600 av. J.-C.) comprennent de façon individuelle ou en groupe des inscriptions des souverains d'Akkad. Elles contiennent des informations sur les conquêtes militaires de Naram-Sin, mais ne présentent pas de descriptions développées des événements. Les tablettes de copies comprennent aussi des informations sur l'aspect des monuments sur lesquels étaient inscrits les textes (type d’œuvre, emplacement des inscriptions, images).

Parmi les textes commémorant les accomplissements du roi figurent aussi les noms d'années : suivant un usage qui se répand à cette période servant à différencier les années, on donne un nom à une année en référence à un événement majeur qui s'est produit l'année précédente. Ils sont utilisés pour dater certains textes administratifs, et c'est ainsi que les historiens les identifient généralement. C'est en principe très utile pour reconstituer la trame l'histoire événementielle d'un règne, à la condition que l'intégralité des noms d'années d'un roi soient connus, et qu'il soit possible de les mettre dans l'ordre. Or une vingtaine de noms d'années sont connus (pour un règne crédité d'au plus 56 années), et on ne sait pas dans quel ordre les disposer. Ils commémorent des victoires militaires (« Année où Naram-Sin défit Maridaban », « Année où Naram-Sin fut victorieux contre Simurrum à Kirasheniwe et captura Baba, gouverneur de Simurrum (et) Dubul, gouverneur d'Arame »), dont des expéditions lointaines (« Année où Naram-Sin atteignit les sources du Tigre et de l'Euphrate et fut victorieux au combat contre Shenaminda »), des actes pieux (« Année où Naram-Sin posa les fondations du temple d'Enlil à Nippur et le temple d'Ishtar à Zabala »), des constructions profanes (« Année où le mur d'Akkad fut construit »).

Le règne de Naram-Sin se caractérise par une forte augmentation de la documentation administrative : la plupart des documents de ce type datés de la période d'Akkad (environ au total) qui sont connus ont été écrits sous son règne, ou bien sous celui de son fils Shar-kali-sharri. Il s'agit de sources précieuses pour voir l'organisation interne de l'administration akkadienne.

Des sources écrites rédigées postérieurement au règne de Naram-Sin témoignent de l'apparition d'une tradition légendaire à son propos. Elles fournissent avant tout des informations sur leur époque de rédaction, en particulier sur l'idéologie de la royauté. Quant à leur utilité pour reconstituer l'histoire de l'empire d'Akkad, elle est débattue. Il a souvent été relevé que ces traditions avaient été jusqu'à influencer l'image de l'époque d'Akkad chez les historiens modernes, qui ont souvent eu tendance à trop se reposer sur elles pour étudier les règnes des rois akkadiens, voire à reprendre sans le recul nécessaire la vision « héroïque » et « impériale » de la période qu'elles charrient. Il est aujourd'hui reconnu qu'il est difficile, mais pas forcément impossible, de les mobiliser pour reconstituer le règne de Naram-Sin : elles reposent manifestement sur une base de vérité, puisqu'une partie de ces textes s'inspire d'inscriptions commémoratives, mais elles comprennent une large partie de faits imaginaires inventés des siècles après sa mort.

thumb|Une impression sur bulle d'argile du sceau-cylindre d'un scribe de l'administration d'Akkad, représentant une scène de combats caractéristique des règnes de Naram-Sin et de Shar-kali-sharri. Tello (Girsu). British Museum.

Les sources écrites sont complétées par des sources non-écrites. Les fouilles archéologiques ont dégagé des bâtiments de l'époque de Naram-Sin, ou du moins des derniers règnes de l'empire d'Akkad (Tell Asmar, Tell Brak, Tell Leilan). L'étude des images est cruciale pour la compréhension du règne de Naram-Sin. Il s'agit d'abord d'un petit nombre de monuments sculptés, des statues et des stèles, portant aussi des inscriptions, véhiculant l'idéologie royale akkadienne, la plus fameuse étant la stèle de victoire de Naram-Sin. L'analyse des images (et des inscriptions) des sceaux-cylindres des membres de l'élite akkadienne, connus par les découvertes de certains de ces objets et surtout par la présence de leurs impressions sur des tablettes ou bulles d'argile, permet également d'approfondir la connaissance de la période. Il s'agit d'un corpus très vaste (environ objets ou impressions pour la période d'Akkad).

Incertitudes chronologiques

Comme il est de mise pour cette période reculée, le déroulement des événements ayant eu lieu durant le règne de Naram-Sin ne peut être reconstitué avec précision : on ignore la durée exacte de son règne : la Liste royale sumérienne le crédite de 56 années de règne (mais 54 années et 6 mois dans la version la plus ancienne de la chronique), soit le même nombre d'années qu'elle donne au règne de Sargon. Cela a été remis en question par Thorkild Jacobsen, et à sa suite il est courant de proposer un règne d'au moins 37 années, quoi que certains restent sur la durée d'une cinquantaine d'années ; on ignore à quel moment exact il prend place, donc aussi bien la date de sa montée sur le trône que celle de sa mort, en raison des débats existant sur la chronologie du en Mésopotamie qui font que les historiens ne sont en mesure de proposer que des datations approximatives ; parmi les différentes propositions, dépendant aussi de la durée proposée pour le règne : 2261-2206 av. J.-C., 2253-2198 av. J.-C. ; on ignore dans quel ordre se déroulent les événements évoqués dans les inscriptions du roi (grande insurrection, campagnes militaires à l'extérieur, divinisation), donc a fortiori à quelle date ils se sont produits, même à l'intérieur de son règne. D. Frayne a proposé une succession des événements en partant du principe que sa divinisation survenait à un moment précis de son règne, et qu'à partir de là toutes ses inscriptions officielles écrivent son nom avec le signe cunéiforme indiquant la divinité, ce qui veut dire que celles dans lesquelles il est absent sont antérieures. Selon lui la première partie du règne est marquée par plusieurs campagnes militaires dans des pays voisins, avant la grande révolte qui marque un tournant, puisqu'elle est suivie de plusieurs constructions de temples et œuvres pieuses, et de la déification du roi ; la suite de son règne est marquée par des conquêtes en Haute Mésopotamie et en Syrie, ainsi que dans le plateau Iranien. Ces propositions ne font pas l'unanimité, notamment parce que la méthode de datation des événements par l'absence ou la présence du signe divin ne semble pas complètement fiable.

La montée sur le trône et son contexte

Selon la Liste royale sumérienne, chronique historiographique souvent utilisée pour reconstituer la chronologie mésopotamienne mais qui n'est pas d'une grande fiabilité historique, Naram-Sin est le fils du roi Manishtusu d'Akkad, fils de Sargon d'Akkad, le fondateur de la dynastie, et successeur de Rimush, un autre fils de Sargon. Si l'appartenance de ces rois à une même dynastie ne fait aucun doute, les historiens sont partagés quant à leur ordre de succession, car il se pourrait que Manishtusu ait régné avant Rimush. Naram-Sin ne fournit aucune indication sur l'identité de son père dans ses inscriptions, ce qui est du reste une pratique constante des rois akkadiens, qui ne semblent pas avoir ressenti le besoin de mettre en avant leurs aïeux afin d'asseoir leur légitimité.