Le royaume indépendant de Corse est une monarchie constitutionnelle proclamée par l'assemblée d'Alesani du dimanche dans le cadre de la révolution corse contre la république de Gênes de 1729-1769.
Le régime proprement dit prend fin en à l'issue d'une campagne militaire ordonnée par la monarchie française pour rétablir la domination génoise. La légitimité du roi élu en 1736 sous le nom de Théodore est cependant défendue par ses partisans et fait l'objet de divers projets politiques de la part de l'Empire et de l'Angleterre et du royaume de Piémont-Sardaigne au cours de la guerre de Succession d'Autriche.
Si la forme monarchique est abandonnée par les régimes insurrectionnels qui se succèdent jusqu'en 1769, le principe d'indépendance et de souveraineté demeurent dans la mémoire populaire et seront repris sous le généralat de Pascal Paoli, qui parviendra à mettre en œuvre nombre de projets ébauchés par le gouvernement de 1736, tels qu'armée permanente, marine, monnaie, université, etc.
Le dernier royaume de Corse est celui établi à l'initiative de Pascal Paoli en association avec l’Angleterre de 1794 à 1796 sous le nom de Royaume anglo-corse.
Historique de l'élévation de la Corse à la dignité de « royaume » Rattachée à l’Empire carolingien, la Corse fit partie des marches toscanes avant de revenir au patrimoine de Saint-Pierre. Elle est honorée de la dignité de royaume par les papes à la fin du en association avec la Sardaigne, avant qu'ils n'en confient le pouvoir temporel, en fait la couronne, au roi d'Aragon..
Ce titre, étroitement associé aux tentatives aragonaises de faire de la Corse un vice-royaume à l'occasion des tentatives comtales des est temporairement mis sous le boisseau par la république de Gênes au cours de son processus de domination de l'île pour ne réapparaître officiellement qu'au . La tête de Maure ne vient certainement pas des Aragonais, la Sardaigne l'avait déjà en 1281, des têtes sans bandeau, une exclusivité corse qualifiée de bandeau royal. C'est en effet en 1630, au lendemain de la guerre contre la Savoie et de la première banqueroute espagnole, que ., ce qui mettra à égalité l'ambassadeur de la république de Gènes avec celui d'un royaume européen.
Cette décision eut un double effet que la république de Gênes n'avait pas mesurée :
Elle associait la Corse à d'autres royaumes italiens qui bénéficiaient de prérogatives nationales et de la reconnaissance d'une noblesse nationale que la république de Gênes n'accordait pas à sa possession corse. La notion de royaume de Corse devint ainsi pour les insulaires le socle de revendications nationales visant à bénéficier des mêmes prérogatives que celles accordées aux autres royaumes italiens. D'ailleurs, Louis XVI continuait à utiliser dans les documents officiels : « royaume de Corse ». Elle faisait de la Corse un objet de convoitise pour les princes voulant accéder au titre de roi, comme tel fut le cas pour le duc de Savoie, déjà rival de la république de Gênes pour les possessions des Riviere, ou François de Lorraine quand il devint duc de Toscane, ou pour les dynasties aspirant à fournir un royaume à chacun de ses descendants comme tel fut le cas de l'Espagne de Philippe V et d’Élisabeth Farnèse.
Proclamation du royaume indépendant de Corse
Contexte La révolution corse de 1729-1769 s'ouvre sur une révolte antifiscale, bientôt transformée sous l'impulsion de Luigi Giafferi en insurrection politique. La révolution corse s'oriente d'abord vers une exigence de réforme. Gênes s'étant refusée à toute réforme significative de son mode de domination, les insurgés tentent de placer le Royaume sous la domination de l'Espagne, à l'occasion du projet de succession de Don Carlos au trône ducal de Toscane. Celui-ci devenant ainsi roi par la possession de la Corse, comme le duc de Savoie le fut par la possession de la Sardaigne.
L'accession de Don Carlos au trône de Naples au cours de la guerre de Succession de Pologne contraint une partie des insurgés proche de Luigi Giafferi, du chanoine Orticoni et de Sebastiano Costa, à envisager une solution indépendante. Ce projet est élaboré à l'hiver 1734 à Livourne au cours de rencontres avec Théodore de Neuhoff.. La base programmatique de ce projet est exposée dans le Disinganno interno alla guerra di Corsica..
La constitution d’Alesani (Alisgiani) du Théodore de Neuhoff est élu roi des Corses le , à Alesani. Son pouvoir est défini par une constitution rédigée par l'avocat Sebastiano Costa, approuvée par les principaux « patriciens » du royaume du Delà et du Deçà des Monts : descendants de branches seigneuriales du Sud comme Luc d'Ornano, de grandes familles caporali du Nord comme Saverio Matra, et de chefs de clan dont la notabilité s'était affermie au cours du et du début du .
La constitution d'Alesani est l'un des premiers exemples de constitution monarchique. Reconnue comme telle par les historiens constitutionnalistes en Italie, elle n'est pas sans évoquer la monarchie de Juillet :
Le pouvoir du roi s'exerce sous le contrôle d'une diète constituée des « primats du royaume ». Le monarque est directement assisté des trois généraux de la Nation élus lors de la seconde phase de l’insurrection — Luigi Giafferi, Giacinto Paoli, pour le Deça-des-Monts et Luca d’Ornano pour le Delà-des-Monts. La justice et plus généralement l’administration sont confiés à Sebastiano Costa, grand chancelier et premier secrétaire d’État. Le département de la Guerre est confié à un cabinet confié à Gian Pietro Gaffori et à Simone Fabiani. La garde royale est confiée au capitaine Antonio Francesco Giappiconi, proche de Giafferi et Costa qui avait participé aux entretiens de Livourne de la fin 1734.
La création de l'ordre de noblesse insulaire, revendiqué depuis 1730, concerne moins de monde que l'on l'affirme généralement et sa légitimité est somme toute moins discutable que celle de la « reconnaissance de noblesse » de la monarchie française établie à partir de 1769 . Elle concerne en effet des personnalités déjà nobles, comme Luca d'Ornano, des caporali comme Saverio Matra, depuis longtemps considérés comme de ceto nobile, des notables « vivant noblement » plus ou moins apparentés aux précédents, ainsi que des personnalités de plus « basse extraction » mais qui s'étaient distinguées dans la lutte contre Gênes. De façon plus originale pour l'époque, le titre de chevalier est par ailleurs volontiers délivré, dans la plus pure tradition chevaleresque, à ceux qui s'étaient distingués dans les combats.
Le régime bat monnaie, constitue une armée et se déclare souverain à la face du monde. Il prévoit le retour à un impôt modeste étroitement contrôlé par la diète, une université et l'accession des Corses à tous les emplois publics qui leur étaient interdits dans l'administration génoise et des distinctions comme l’ordre de la Delivrance.
Théodore règne en personne durant moins de 6 mois avant de partir à la recherche de soutiens financiers et politiques, laissant la régence à Luigi Giafferi, Giacinto Paoli, Luca d'Ornano et Frédérick de Neuhoff. Malgré ses efforts et les importants secours qu'il parvient à rassembler, le débarquement de troupes françaises entraîne la défection d'une partie des notables clefs du régime et provoque l'échec de son retour en 1738. Le régime garde cependant ses partisans dont les derniers ne sont réduits à merci qu'à la fin de 1740.
La brièveté du royaume indépendant de Corse n'en fait pas plus un événement politique mineur qu'elle ne fait par exemple des deux mois d'existence de la Commune de Paris de 1871, un épiphénomène sans conséquences. Elle établit au contraire une rupture symbolique du Regno di Corsica avec la république de Gênes et constitue un exemple précoce de la revendication des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Bibliographie Sebastiano Costa, Mémoires regardant le Roi Théodore écrits de la main même de Sébastien Costa, ex-Auditeur-Général de la Nation Corse en 1735 et ensuite Grand Chancelier et premier secrétaire d’État du dit Roi avec lequel il vécut et qu’il accompagna dans ses voyages, éd. critique, traduction et notes par Renée Luciani, éd. Picard-Atalta, Paris/Aix, 1975. Antoine Franzini, Un siècle de révolutions corses, Paris, Vendémiaire, 2017. abbé de Germanes, Histoire des révolutions de Corse depuis ses premiers habitants jusqu’à nos jours, Paris, Hérissant, 1771. Thierry Giappiconi, De l'épopée vénitienne aux révolutions corses : Engagements militaires et combats politiques insulaires (), Ajaccio, Albiana, 2018. Antoine-Marie Graziani, Le roi Théodore, Paris, Taillandier, 2005. Paul Arrighi (dir.), Histoire de la Corse, Privat, 1971. Abel Cusson, Histoire de l’Isle de Corse contenant en abrégé les principaux événements de ce pays, Nancy, 1749. Pierre Paupie, Histoire des Révolutions de l’Île de Corse et de l’élévation de Théodore sur le trône de cet État, tirée de Mémoires tant secrets que publics, La Haye, 1738. Mémoires historiques de ce qui s’est passé de plus mémorable en Corse depuis l’an 1562 jusqu’en l’an 1741, divisée en quatre différentes parts : le premier traite de la paix entre la Corse et la Sérénissime République de Gênes, par l’entremise et la garantie du Roy très chrétien Henry II et du Roi catholique Philippe II jusqu’à la première soulevation arrivée l’année 1729 ; le second renferme ce qui s’est passé depuis 1729 jusqu’à la pacification et sous la garantie de l’empereur Charles VI arrivée en 1732 ; le 3° commence avec la seconde soulevation arrivée l’an 1733 et finie à l’arrivée des troupes françoises en 1738 ; le 4° contient ce qui s’est passé depuis l’arrivée des dites troupes jusqu’à la soumission et la pacification arrivée en 1739 sous la garantie du Roy très chrétien Louis XV. Manuscrit de 165 p. reliées, cote : ms 658 (238), Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence. Francis Pomponi (dir.), Le Mémorial des Corses, Ajaccio, 1979-1982.
Michel Vergé-Franceschi, Histoire de Corse : « Le pays de la grandeur », Paris, Éd. Du Félin, 1996. .
Références
Voir aussi Bibliographie
Articles connexes Théodore de Neuhoff République corse : Constitution corse Sebastiano Costa Luigi Giafferi Hyacinthe Paoli Lien externe Site adecec.net.
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