Gudea, ou selon sa forme francisée Goudéa (en sumérien, « L'Appelé »), est un souverain de la cité-État de Lagash, en Mésopotamie, dans le pays de Sumer. Il règne vers 2150/2130 - 2120/2110 av. J.-C.
Le règne de Gudea se déroule durant la période dite de la deuxième dynastie de Lagash, quand cette cité a repris son indépendance après la fin de l'empire d'Akkad, et avant d'être incorporée dans la troisième dynastie d'Ur, sans doute à la fin du règne de ce roi, ou peu après. Peu de choses sont connues sur la situation politique et militaire sous Gudea : le roi ne mentionne qu'une seule campagne militaire, et pas de relations avec les autres rois de son temps.
Gudea se caractérise par le fait qu'il n'est pas un roi dont l'aspect martial est mis en avant, ce qui est pourtant le plus courant dans la Mésopotamie antique. Son activité connue concerne essentiellement ses activités pieuses, notamment la restauration des grands temples de son royaume. Il est surtout connu pour de nombreuses statues qui le représentent, qu'il a consacrées aux divinités de son pays en signe de sa grande révérence envers elles. Plusieurs sont faites en diorite, roche magmatique noire extrêmement solide. Ses nombreuses inscriptions concernent également ses activités pieuses, certaines comme ses deux cylindres d'argile figurant parmi les plus belles pièces de la littérature en sumérien.
Après sa mort, le souvenir de Gudea a perduré pendant plusieurs générations dans son pays, signe que son règne a été jugé marquant. Les nombreux objets qu'il a laissés ont été mis au jour lors des fouilles du site de Tello, l'ancienne Girsu, dans le dernier quart du , et ont joué un rôle majeur dans la redécouverte de la civilisation sumérienne.
Sources
En quantité, la documentation sur Gudea est pléthorique : en 2000, C. Suter identifiait la bagatelle de objets portant une inscription cunéiforme dont il est le commanditaire, corpus qui a augmenté depuis, notamment à la suite de la reprise des fouilles des sites de l'ancien royaume de LagashPar exemple ..
Le type d'objet le plus nombreux est, de très loin (plus de ), le clou de fondation en argile, enterré à l'origine sous un bâtiment dont il commémore la fondation. Viennent ensuite les briques estampées (plus de 200), des tablettes de fondation (une quarantaine), des figurines de fondation en cuivre reprenant la forme de clous, aussi des inscriptions sur des têtes de massue, des vases en pierre, et des statues et des stèles. La grande majorité (plus de ) provient du site de Tello, l'antique Girsu, quelques dizaines des deux autres sites majeurs du royaume, Zurghul (Nigin/Nina) et al-Hiba (Lagash), beaucoup (plus de 500) ayant une provenance exacte inconnue car ils sont issus de fouilles clandestines.
Ces objets comprennent pour la plupart de courtes inscriptions de fondation de sanctuaires, d'autres des inscriptions votives (accompagnant une offrande), celles des statues étant plus développées. Elles sont très stéréotypées et, au minimum, elles contiennent le nom de la divinité à laquelle est voué l'édifice où ont lieu les travaux, le nom de Gudea en tant que commanditaire et l'identification de l'édifice. Une même inscription est souvent recopiée sur de nombreux objets, y compris sur des supports différents : on trouve une centaine de textes différents répartis sur plus de objets, certains n'étant du reste distingués que par des variantes mineures telles que l'ajout ou le retrait d'une ou deux lignes. Le texte le plus long daté du règne de Gudea est le récit de construction du temple de Ningirsu, donc une version extrêmement détaillée des inscriptions de fondation, inscrite sur deux gros cylindres en argile. Ce texte et les autres inscriptions longues du règne de Gudea ont joué un rôle important dans la redécouverte de la langue sumérienne, notamment par les travaux de F. Thureau-Dangin (Inscriptions de Sumer et d'Akkad, 1905) et d'A. Falkenstein (Grammatik der Spräche des Gudea von Lagasch, 1949-50).
Les statues en diorite de Gudea occupent une place à part dans ce corpus, en raison de leur importance dans l'histoire de l'art de la Mésopotamie antique. Elles sont au moins 21 (l'authenticité d'une partie ou son attribution au règne de Gudea étant discutée), accompagnées par des têtes sculptées dans le style de l'époque de Gudea qui semblent avoir fait partie de statues de cette période, et portent des inscriptions parfois très développées. L'art de l'époque de Gudea est également représenté par des figurines de fondation en cuivre, représentant le roi portant un panier à briques, une divinité accroupie ou un animal, un bassin en calcaire sculpté, des statues fragmentaires de lion, et plusieurs bas-reliefs fragmentaires, ainsi que des sceaux-cylindres et empreintes de sceaux-cylindres (représentant souvent une scène de présentation/intercession d'un orant humain devant une divinité). L'association constante des images et des textes a incité à étudier les rapports qui les unissent afin d'éclairer leurs significations et leurs fonctions, plutôt que de les étudier séparément.
La documentation administrative, d'ordinaire très importante pour reconstituer l'histoire de ces périodes, occupe une place marginale pour l'étude du règne de Gudea. Environ 600 tablettes de l'époque de sa dynastie (donc, en gros, le ) ont été identifiées. Seule une minorité comprend une formule de datation qui permet de l'attribuer au règne de Gudea, mais il est estimé sur la base de la paléographie (notamment l'aspect des signes cunéiformes) que la plupart d'entre elles datent de son règne ou de celui de son fils et successeur Ur-Ningirsu II (p. 48-50)..
Nom
Gudea est un nom sumérien signifiant « Celui qui est/a été appelé », ou plus simplement « L’Appelé ». Il est formé à partir du verbe , lui-même composé des termes signifiant « voix » () et « verser » (), ce qui peut se traduire selon les cas par « adresser la parole », « s'adresser à », « dire », « crier » mais aussi « appeler », « convoquer », « choisir ».
Ce nom est possiblement un « nom de trône », à savoir le nom qu'un souverain prend lors de son accession au pouvoir. Dans un tel cas, il est à mettre en relation avec l’importance que Gudea attache à l’aspect religieux de son règne.
Règne
Incertitudes chronologiques
La chronologie de la période dans laquelle s'inscrit le règne de Gudea reste marquée par plusieurs incertitudes qui font qu'il n'est possible que de donner de vagues estimations sur sa datation. Il est impossible de déterminer sa durée de règne et la chronologie interne des événements qui sont connus. Au moins dix noms d'années de son règne sont attestés, mais il est estimé que c'est trop court au regard du nombre de chantiers qu'il a accompli. Une vague estimation de sa durée de règne la situe à 20-25 ans. Il est impossible de déterminer quand son règne prend place. Il devient dirigeant de Lagash dans la période qui sépare la fin de l'empire d'Akkad à la fin du règne de Shar-kali-sharri et la prise de pouvoir d'Ur-Namma d'Ur qui marque le début de la troisième dynastie d'Ur (Ur III). On la situe en général au , mais sa durée est débattue : un siècle selon P. Steinkeller, une quarantaine d'années selon W. Hallo, ou bien entre les deux, 70-80 ans selon W. Sallaberger et I. Schrakamp. Quoi qu'il en soit le règne de Gudea se situe plutôt vers la fin de cette période, avec peut-être une montée sur le trône autour de 2130 av. J.-C. et, selon l'opinion la plus répandue à la suite des propositions de P. Steinkeller, une fin de règne qui chevauche plus ou moins longtemps le début de règne d'Ur-Namma (vers 2110 av. J.-C.) et la formation du royaume d'Ur III (ou alors les précèderait de très peu), l'annexion (probablement pacifique) de Lagash par Ur III se produisant sous ses successeurs.
Un dirigeant de Lagash thumb|Localisation des sites principaux de Mésopotamie méridionale durant la période d'Akkad, précédant la période de règne de Gudea. thumb|left|Détail d'une tablette de fondation, avec copie en graphie normalisée : « Gudea, ensí de Lagash » (dans le sens de lecture de l'époque : de haut en bas dans une case et de droite à gauche sur la rangée de cases).
La seconde dynastie de Lagash (ou Lagash II) dont fait partie Gudea est fondée dans des circonstances indéterminées lors de l'effondrement de l'empire d'Akkad par un certain Puzur-Mama. Il prend le titre d' (souvent traduit par « vicaire »), qui désignait les souverains de Lagash à l'époque des dynasties archaïques (avant la conquête akkadienne) et qui était employé à l'époque d'Akkad pour désigner les gouverneurs, le titre des rois étant . Ses successeurs, Gudea compris, font de même. Le véritable fondateur de ce nouveau royaume de Lagash est Ur-Ningirsu, contemporain des derniers rois d'Akkad, et lui succèdent un nombre indéterminé de souverains, surtout connus par des inscriptions de fondation. Il ne s'agit pas d'une dynastie à proprement parler, puisqu'ils ne sont probablement pas tous apparentés. Leurs inscriptions mentionnent rarement leur filiation. Néanmoins concernant Gudea la situation est assez claire : il est le gendre de son prédécesseur Ur-Baba, après son mariage avec sa fille Ninalla ; son fils Ur-Ningirsu (II) règne après lui.
Gudea règne en souverain indépendant sur Lagash et sa région, un territoire qui s'étend au sud-est du pays de Sumer, au sud de la cité d'Umma et jusqu'au bord du golfe Persique, frontalier à l'est des pays de la sphère élamite, et à l'ouest d'autres cités sumériennes (Larsa, Uruk et Ur pour les plus notables). En plus de sa ville éponyme, Lagash (actuel site de Al-Hiba), le royaume de Lagash comprend une autre ville majeure, Girsu (Tello), au nord, qui lui sert peut-être de véritable « capitale », en tout cas le lieu de provenance de la majeure partie de la documentation sur la période de Lagash II. Au sud de la ville de Lagash se trouve une autre ville importante, Nigin (ou Nina, site de Zurghul). L'extrémité sud du royaume, sur le littoral du golfe Persique, comprend le port principal de la région, Gu-abba (le « Bord de la Mer » ; localisation exacte inconnue). C'est une région riche grâce à ses ressources agricoles et maritimes, ainsi que sa situation sur d'importantes routes commerciales. Au temps de la domination d'Akkad, c'était une des provinces les plus importantes de l'empire, et il en va de même sous la troisième dynastie d'Ur. Bien que la situation économique du temps de Gudea soit peu documentée, il est très probable qu'il soit à la tête d'un royaume prospère.
La documentation administrative de l'époque de Lagash II, qui date principalement des règnes de Gudea et de son successeur Ur-Ningirsu II, est majoritairement de nature administrative. Comme souvent pour les périodes anciennes de l'histoire mésopotamienne, elle documente essentiellement la circulation de biens, notamment les dépenses () et la gestion de personnel, permet d'entrevoir certains des personnages jouant un rôle important dans l'administration de l'époque. Selon M. Maiocchi et G. Visicato, elles donnent l'image générale d'
Contexte géopolitique et sphère d'influence thumb|Localisation des principaux sites et régions de la partie orientale du Moyen-Orient dans la seconde partie du