L'archéologie connaît une évolution propre durant le Troisième Reich, à l'image de toutes les disciplines universitaires. Enjeu politique important, le contrôle de la recherche archéologique constitue aux yeux des nazis un moyen de valider leur propre vision de l'Histoire. Ainsi, les principaux responsables politiques et idéologiques du mouvement nazi, puis du Troisième ReichDe 1871 à 1945, le nom officiel de l'État allemand est . Par commodité, il sera désigné simplement par le terme par la suite., ont été amenés à définir, avec la complicité des archéologues, leur propre vision de l'archéologie.

Durant le Troisième Reich, les archéologues et les structures universitaires qui les organisent ont été l'objet de multiples sollicitations de la part des idéologues et des raciologues du NSDAP et de la SS. Fondée sur les travaux de Gustaf Kossinna et le manifeste de Hans Reinerth, rédigé en 1932, la réforme de la recherche archéologique est lancée dès les premiers jours du Troisième Reich et cette transformation a développé des effets jusque dans les années 1970 dans le champ de l'archéologie universitaire ouest-allemande.

Bâties sur un terreau favorable, les activités des archéologues durant la période nazie doivent démontrer le caractère européen de l'installation du peuple indogermanique nordique, et justifier ainsi le bien-fondé de la politique expansionniste nazie sur le continent européen. Menées dans un premier temps dans le Reich, les recherches archéologiques connaissent un essor de plus en plus important au fil de la conquête de larges portions du continent européen.

Cependant, si la fin de la Seconde Guerre mondiale sonne le glas des ambitions européennes de la recherche archéologique allemande, elle ne semble pas remettre en cause les carrières des chercheurs allemands impliqués durant le Troisième Reich. Longtemps ignorée, la collusion entre les archéologues professionnels et les institutions du régime nazi fait l'objet, depuis quelques années, de recherches historiques approfondies, qui ne négligent pas le caractère multiforme et inégal de cette collusion.

Des archéologues nationalistes L'influence du pangermanisme

Fortement influencés par Gustaf Kossinna, les archéologues allemands de la période admettent sans le discuter le fait que l'on puisse, à partir des traces laissées par une civilisation passée, déterminer l'identité culturelle de ce groupe humain. De plus, les principaux archéologues allemands de la fin du sont impressionnés par les travaux du cartographe Friedrich Wilhelm Putzger : celui-ci propose le Nord de l'Europe, dans sa configuration tardive de la glaciation de Wurm IV, comme berceau de la race nordiqueLes travaux de Putzger sont utilisés dans les années 1930 comme outils de propagande dans le Reich..

De plus, dans les années précédant le premier conflit mondial, les pangermanistes s'intéressent de près à la protohistoire.

Dans un contexte national exacerbé par la défaite de 1918, les thèses faisant de la Pologne une terre de colonisation germanique depuis des siècles connaissent un nouvel essor ; à ce titre, la justification d'un droit historique sur un territoire au moyen de découvertes archéologiques est utilisée pour consolider les prétentions du Reich sur les régions cédées à la Pologne en 1919.

D'importantes possibilités de carrière durant le Reich

Constitué en grande partie par des chercheurs nés au début du , le milieu des archéologues allemands est composé de militants actifs au sein du NSDAP, la plupart d'entre eux ayant suivi le cursus normal des jeunes Allemands dans les années 1930.

En mettant à leur disposition des moyens importants, le régime mis en place à partir de 1933 bénéficie de la sympathie des archéologues, jeunes et moins jeunes.

Ces jeunes chercheurs perçoivent l'avènement du Troisième Reich et ses annexions de la fin des années 1930 et du début des années 1940 comme un moyen non seulement d'accéder à une carrière universitaire, mais aussi de mener des recherches ambitieuses à l'échelle du continent européen. Hans Reinerth, par exemple, affiche dès le mois de ses choix politiques, utilisés par la suite comme tremplin pour sa carrière : il obtient ainsi le renvoi de Gerhard BersuCe renvoi est facilité par l'origine juive de Bersu. et de , tenants d'une archéologie classique.

Nouveaux acteurs et acteurs institutionnels

Dès 1933, Hans Reinerth souhaite organiser la centralisation des recherches sur le passé germanique de l'Europe mises en œuvre dans le Reich, afin de permettre un financement direct par le Reich, au niveau national. Cependant, ce projet de centralisation est mis à mal par l'existence de plusieurs organismes : certains sont issus d'une tradition scientifique, comme l'institut archéologique allemand, fondé en 1829, ou les départements d'archéologie des universités, d'autres sont contrôlés directement par le NSDAP, soit à l'initiative d'Alfred Rosenberg, soit dans le cadre de la SS, contrôlée par Heinrich Himmler. Toutes ces institutions diverses se livrent une concurrence féroce afin de contrôler la politique archéologique du nouveau régime.

Les acteurs institutionnels

Les organismes institutionnels régissant l'archéologie du Reich parviennent à se maintenir mais leurs actions sont rapidement reprises en main par les responsables nazis, et dirigées en fonction des objectifs politiques du Reich.

L'Institut archéologique allemand, fondé à Berlin en 1829, intervient principalement à l'extérieur du Reich, se cantonne à des recherches historiques, essentiellement l'archéologie gréco-romaine ; afin de compléter son spectre de recherche, est rapidement constituée en son sein la Commission romaine-germanique, plus spécialisée pour les fouilles menées sur les territoires allemands. Rapidement après le , l'Institut et sa filiale doivent faire face à la colère de Hans Reinerth. L'institution est rapidement peuplée d'archéologues membres du NSDAP, mais ce recrutement n'empêche pas les velléités de prise de contrôle par les responsables de l'institut dirigé par Alfred Rosenberg : pour contrer cette attaque et conserver la gestion de leurs domaines de compétence, ses dirigeants décident de se rapprocher de Himmler et de l'institut SS. Ce rapprochement fournit aux archéologues les moyens de mener des fouilles de grande ampleur : ils doivent certes fouiller les Externsteine pour complaire à Himmler, mais ils disposent de moyens pour des projets plus valables, comme le projet de fouilles du site d'Haithabu.

Parallèlement, les archéologues universitaires connaissent des années fastes ; en effet, on compte sept chaires d'archéologie non classique en 1933, 15 en 1936, et 25 en 1942, qui créent un appel d'air pour les étudiants ( en pré- et protohistoire en 1934, 19 en 1944), promettant ces derniers à des carrières universitaires de premier plan. Dans le même temps, des départements d'archéologie sont créés dans les universités des territoires annexés, à Strasbourg, à Posen, et à Prague.

À la suite de la conquête de l'Ouest de l'Europe, au printemps 1940, des sections archéologiques au sein de l'administration militaire sont mises en place, notamment en France. Elles travaillent sous le contrôle de l'Institut archéologique allemand, dans le cadre d'un vaste programme de recherche validé par le ministère de l'Éducation du Reich. Dans les départements annexés, en Alsace-Moselle, des ordonnances des , Robert Wagner en Alsace et Josef Bürckel en Moselle, définissent en le patrimoine archéologique de leur Gau respectif comme des puis mettent en place des services compétents pour leur exploitation scientifique : en Alsace, rattachée au Gau du pays de Bade, le service archéologique voit arriver des archéologues badois fidèles au régime ; en Moselle, d'autres proches du régimes organisent le service local d'archéologie. Dans ce cadre légal, l'archéologie régionale connaît un essor sans précédent et tend à se professionnaliser, tandis qu'une forme d'archéologie préventive est mise en place et encouragée.

Les instituts du NSDAP

Autour du Alfred Rosenberg, chargé officiellement à partir de 1934 de la recherche au sein du NSDAP, se met en place une critique de l'archéologie classique, au profit d'une archéologie conforme aux idéaux raciaux du nazisme, directement inspirée des présupposés de Kossinna, promoteur de l'archéologie de peuplement. Dans le cadre de cette démarche, une branche du bureau Rosenberg, le Fédération du Reich pour la Préhistoire allemande., se développe rapidement, et met en place une série d'actions à destination du grand public comme des institutions culturelles du Reich, proposant sur les rives du lac de Constance un musée en plein air. Connaissant un succès rapide, cette structure est érigée en service officiel du parti nazi.

Concurrent de Rosenberg pour le contrôle de l'idéologie du parti, Himmler, Reichsführer-SS, partisan de la renordification du peuple allemand, souhaite donner à sa vision de l'antiquité germanique un vernis scientifique. Pour cela, il développe lui aussi un organisme de recherche lié à la SS, la Société pour l'étude de l'histoire spirituelle de l'héritage ancestral allemand. intégré dans un premier temps au RuSHA. Son rapide essor et sa réputation de sérieux scientifique attirent à lui de nombreux archéologues, notamment certains initialement membres de l'. Fondé autour des nordicistes du NSDAP, l'institut encourage des recherches visant à mettre en valeur un pangermanisme à l'échelle du continent européen.

Dans un premier temps, Himmler s'appuie sur des personnalités à la réputation douteuse, comme Karl Maria Wiligut, à qui il confie le département de protohistoire du RuSHA, ou Hermann Wirth, choisies en fonction de leur proximité idéologique. Dans un second temps, des départements de recherche sont placés sous la responsabilités de chercheurs reconnus, Alexander Langsdorff, ou Herbert Jankuhn. Ces chercheurs jouissant d'une renommée internationale fournissent à Himmler et ses proches la caution scientifique recherchée en vue de la validation de leurs théories historiques controversées.

Enfin, en 1938, les divers centres de recherche archéologique dépendants de la SS sont réorganisés et systématiquement placés sous le contrôle de l'.

Concurrence entre instituts Rapidement, la diversité des acteurs ayant des compétences dans le domaine archéologiques crée les conditions d'une concurrence acharnée.

Dans les années 1930 et au début des années 1940, les deux organismes constituent le vivier de recrutement de l'archéologie universitaire ; en effet, les nominations des titulaires de chaires d'archéologie font l'objet d'une sélection fondée également sur des critères idéologiques. Cependant, l'organisme de Himmler supplante rapidement le dans ce domaine, le ministère de la Recherche donnant la priorité dans le recrutement aux membres de l'Ahnenerbe. Ainsi , spécialiste des migrations au haut Moyen Âge, et appuyé par le directeur de l'Ahnenerbe en personne, est nommé professeur de l'université de Strasbourg, alors que d'autres candidats, jouissant d'une meilleure réputation scientifique et soutenus par le Reichsbund, ont été écartés.