La Neige sur les champs () est une nouvelle de jeunesse d’Ernest Hemingway publiée pour la première fois dans le numéro d’ de la revue littéraire The Transatlantic Review de Ford Madox Ford Selon l'article de WP english "The Transatlantic Review (1924)", la revue mensuelle (qui ne parut que pendant un an, en 1924) était conçue à Paris et imprimée à Londres, et c'est Hemingway qui en fut l'éditeur au mois d'août 1924, en l'absence de Ford. Selon Carlos Baker, le travail estival de Hemingway fut salué par Ford de quelques commentaires ironiques, ce qui est peut-être à l'origine du vindicatif chapitre sur Ford dans Paris est une fête, )....
La nouvelle a été publiée ensuite aux États-Unis en 1925 par les éditions anti-conformistes Boni & Liveright, dans un recueil intitulé In Our Time, puisqu'une édition augmentée du premier In Our Time, moins fourni, avait été imprimé en 1924 à Paris par Bill Bird dans son imprimerie artisanale Three Mountain’s Press Voir l'article Bill Bird et les articles de WP en "Boni & Liveright", "The Transatlantic Review (1924)" et "In Our Time (book)" .
La nouvelle décrit deux amis, Nick Adams et George, qui, dans les années suivant l'après Première Guerre mondiale, skient dans les prairies entrecoupées de bois du pays de Vaud (au-dessus de la ville de Montreux, en Suisse), puis les jeunes hommes entrent dans une auberge de village où ils boivent du vin et discutent. Après le plaisir de la descente, les préoccupations sociales (travail, vie de couple et future paternité de Nick) les reprennent. Ils se séparent dans la soirée, après un retour à pied vers l’hôtel dans le froid qui s'intensifie.
Comme dans la plupart des œuvres d’Hemingway, la concision, l’importance du non-dit et la rudesse du style forcent le lecteur, qui cherche à décrypter le message, à lire le texte avec attention, voire plusieurs fois.
En France, la nouvelle, traduite par Henri Robillot, est parue dans le recueil Paradis perdu, suivi de La Cinquième Colonne chez Gallimard en 1949.
thumb| La ville de Montreux au début du . Noter la voie ferrée (ligne Lausanne-Domodossola) qui longe la rive nord du Lac Léman et se dirige vers la vallée du Rhône et le tunnel du Simplon ouvert en 1906
Résumé de la nouvelle
George et peu après son ami Nick Adams sautent du funiculaire, apparemment bloqué avant la gare de terminus par une congère, et s’élancent en ski sur les pentes.
"La voiture du funiculaire eut encore un cahot et s’arrêta. Elle ne pouvait aller plus loin, la neige durcie avait envahi la voie. La bourrasque qui avait fouetté la face exposée de la montagne avait balayé la neige et avait croûté sa surface, qui était dure comme une planche. Nick, qui fartait ses skis dans le fourgon à bagages Hemingway a écrit l'équivalent de : "Nick, fartant ses skis dans le fourgon à bagages, poussa ses souliers …." Cette tournure tend peut-être à suggérer la rapidité et la continuité du mouvement , poussa ses souliers dans les fixations et les ferma, bien bloquées. Il sauta de côté, de la voiture sur la neige dure comme une planche, vira en sautant, et, accroupi et ses bâtons traînant derrière lui, glissa à toute allure dans la pente. thumb| Les hauteurs de Montreux après une abondante chute de neige (Caux où trône le Caux-Palace). Si le vent du nord (localement appelé "bise") souffle pendant quelques jours, la neige durcit ("tôle") et acquiert les caractéristiques physiques bien décrites par Hemingway dans sa nouvelle "La Neige sur les champs" Sur le blanc, en dessous, George descendait, montait, et il disparut dans la pente. La vitesse et l’accélération soudaine lorsqu’il fila dans une ondulation plus raide de la montagne firent tout oublier à Nick et il ne lui resta que cette merveilleuse sensation de son corps qui volait, qui tombait. Il s’enleva sur une légère montée, puis la neige lui sembla se dérober sous lui alors qu’il descendait, descendait, plus vite, encore plus vite dans une rush vers le bas de la dernière longue pente raide. Accroupi au point d’être presque assis sur ses skis, essayant de garder bas son centre de gravité, avec la neige qui volait comme une tempête de sable, il savait qu’il allait trop vite. Mais il soutint son allure. Il ne voulait pas ralentir et tout perdre. Puis une poche de neige molle, laissée dans un creux par le vent, le bloqua soudain Hemingway emploie le verbe , à d’intervalle, et dans différents : "perdre" (de l’élan, un acquis) – et "bloquer brutalement et renverser". Noter par ailleurs la description de la chute "en soleil" ; les fixations de sécurité n’existaient pas encore, et chuter dans ces conditions était très risqué pour quelqu’un dont la jambe et le genou droit avaient été blessés et opérés auparavant (voir infra : "Avec ma jambe je ne peux pas faire de télémark", dit Nick). Mais Hemingway a toujours exalté le courage., et il roula encore et encore, dans un cliquetis de skis, comme, pensa-t-il, un lapin boulé par un chasseur, puis il se planta, jambes croisées, les skis droits vers le ciel, et le nez et les oreilles pleins de neige tassée.
George, debout un peu plus bas dans la pente, faisait tomber la neige de sa vareuse à grandes claques. - " Tu t’es fait avoir en beauté, Mike, cria-t-il à Nick. C’est de la sale neige molle. Elle m’a eu de la même façon.". "C’est comment, après le khud ?". Nick, couché sur le dos, agitait ses skis dans tous les sens et se redressa."
Puis Nick passe devant : "J’aime te voir prendre les khuds khuds, employé par Hemingway comme équivalent de "bosses" alors que le terme hindi signifie "ravin" (voir Wiktionary, http://en.wiktionary.org/wiki/khud) est certainement emprunté au vocabulaire militaire britannique. Le régiment de "Chink" ( Eric Dorman-Smith), le Royal Northumberland Fusiliers, a été cantonné en Inde et en Afrique du Sud. Le mot khud apparaît 3 fois dans la nouvelle. En somme le compagnon de Nick Adams semble un composite de plusieurs amis d’Hemingway : il s’appelle George (comme George O’Neil), et utilise le vocabulaire "Armée des Indes" de Chink (Eric Dorman-Smith) . Et si sa "tête blonde" peut être celle de Chink, par contre son "large dos" (big back) n’est pas celui de "Chink, La Gazelle" ; seul Waldo Peirce avait une carrure plus importante que celle de Hemingway (voir http://www.jfklibrary.org/Asset-Viewer/NtYtc2aagUe1tEVh26Xj0Q.aspx) " lui a dit George. thumb|Les alentours de Montreux en hiver en 1922, lors d'un enneigement moyen (ici Glion, altitude 1 000 m, avec en haut à droite le célèbre Caux-Palace). On voit que les prairies enneigées (à gauche) peuvent se prêter au ski "cross-country", et que le train à crémaillère permet aux sportifs d'arriver en haut des pentes. Le village des Avants se trouve à l'ouest de Caux (à la limite gauche de la photo), à la même altitude
"Il s’envola vers le bas de la pente, crissant dans la neige cristalline et poudreuse ; il paraissait flotter et tomber pendant qu’il montait et descendait sur les vagues de khuds successifs. Il resta à gauche à la fin, alors qu’il arrivait à toute allure sur la clôture, et, en gardant les jambes collées et en tournant son corps comme une vis, il fit virer soudain ses skis vers la droite dans un nuage de neige et il ralentit doucement, parallèlement à la pente et à la clôture de fil de fer. Il regarda vers le haut de la pente. George descendait en position de télémark, agenouillé, une jambe en avant et pliée, l’autre suivant derrière ; ses bâtons pendaient comme les pattes minces d’un insecte, levant de petits nuages de neige lorsqu’ils touchaient la surface de la neige. Et finalement, complètement agenouillé, sa longue silhouette décrivant une belle courbe vers la droite, penché en avant, les jambes bien étendues vers l’avant et l’arrière, le corps incliné pour résister à la force centrifuge, les bâtons faisant comme des accents de lumière, George s’arrêta en soulevant un grand nuage de neige La description du télémark et de la christiana est technique, précise et détaillée, mais elle exalte en fait l'esthétique du geste sportif. On trouve une longue phrase du même style(sans doute destinée à provoquer un effet équivalent au ralenti en technique cinématographique) au milieu du § 43 de Pour qui sonne le glas : la description du dynamitage du pont (voir l'article Ilya Starinov, note n° 12) .
- "La neige était trop profonde, dit George, j’ai eu peur de faire une christiana. La tienne était de toute beauté."
- "Avec ma jambe, dit Nick, je ne peux pas faire de télémark Début juillet 1918, à 19 ans, Hemingway a été blessé à la jambe droite (par des éclats d’obus puis par balles de mitrailleuse) sur le front austro-italien du fleuve Piave. Il a décrit la convalescence d’un jeune américain (engagé volontaire dans l’armée italienne) après une blessure aux jambes dans le roman L'Adieu aux armes et dans la nouvelle Dans un autre pays. Les nouvelles Maintenant je me couche et Ça ne risque pas de vous arriver décrivent les tourments d’un jeune engagé volontaire américain qui a souffert d'une commotion cérébrale lors de l'explosion d’un obus. Les nouvelles A Very Short Story et Un soldat chez lui décrivent les difficultés de réadaptation au monde civil d’un "jeune ancien combattant", ex-soldat de la grande guerre. ".
Nick appuya sur le fil de fer supérieur de la clôture et George passa en glissant par-dessus. Nick le suivit vers la route. Genoux pliés, ils poussaient le long de la route dans une forêt de pins. La route devint de la glace polie, teintée en orange et en brun tabac par les attelages des débardeurs de bois. Les skieurs restaient sur la bande de neige sur le bas-côté de la route. La route descendait brusquement vers un ruisseau puis remontait abruptement tout droit. À travers les bois ils pouvaient voir une maison longue au toit bas, délavée par les intempéries. À travers les arbres elle était jaune pâle une maison longue, jaunâtre, au toit descendant bas (probablement une image infra-liminaire captée par le sub-conscient d’Hemingway en Italie du Nord) revient dans les rêves du jeune soldat américain qui a été secoué par un obus, aurait dû être trépané, et est resté " bizarre" et insomniaque : voir les 2 nouvelles (Nick Adams en est le héros) : Maintenant je me couche (1927) - et Ça ne risque pas de vous arriver (1933) . De plus près, on voyait que les fenêtres étaient peintes en vert. La peinture s’écaillait. Nick défit d’un coup ses fixations avec la pointe de ses bâtons, et sortit ses pieds des skis… … Ils posèrent leurs skis sur le côté de l’auberge, chacun fit tomber la neige du pantalon de l’autre, tapa du pied pour nettoyer ses chaussures, et ils entrèrent.
À l’intérieur il faisait presque sombre. Un gros poêle de porcelaine brillait dans un coin de la pièce. Il y avait un plafond bas Hemingway a écrit "There was a low ceiling." . Des bancs lisses derrière des tables sombres, tachées de vin longeaient chaque côté de la pièce. Deux Suisses étaient assis près du poêle, pipe en main, devant deux décis de vin nouveau trouble. Les garçons enlevèrent leur veste et s’assirent contre le mur de l’autre côté du poêle. Une voix dans la pièce voisine s’arrêta de chanter et une fille en tablier bleu passa la porte pour voir ce qu’ils voulaient boire.
- "Une bouteille de Sion, dit Nick. Ca te va, Jojo ?" - "Bien sûr dit George. Tu t’y connais mieux que moi en vins. Moi j’aime tout."
La fille sortit." "The funicular car bucked once more and then stopped. It could not go farther, the snow drifted solidly across the track. The gale scouring the exposed face of the mountain had swept the snow surface into a wind-board crust. Nick, waxing his skis into the baggage car, pushed his boots into the toe irons and shut the clamp tight. He jumped from the car sideways onto the hard windboard, made a jump turn and crouching and trailing his sticks slipped in a rush down the slope.