(Theresienstadt. Un documentaire sur la zone de peuplement juif), également connu sous le titre apocryphe (Le Führer offre une ville aux Juifs), est un film de propagande nazie en noir et blanc sonore réalisé en 1944 par Kurt Gerron sur ordre des autorités nazies et achevé en 1945 par Karel Pečený.

Considéré comme , il s'agit du second film nazi, et le plus notable, à prendre pour sujet le camp de concentration de Theresienstadt, le seul camp sur lequel les nazis aient choisi de montrer un film, après l'avoir « embelli » en vue de la visite d'une délégation internationale de la Croix-Rouge.

Ce second film est également le seul film sonore existant sur les camps, cette situation unique conduisant l’écrivain autrichien Hans Günther Adler à attribuer à Theresienstadt le surnom de . Le film est réputé perdu dans sa version intégrale, seuls quelques fragments subsistent.

Synopsis

thumb|alt=caricature représentant une salle de café et un garde à l'extérieur|Kaffeehaus, dessin à l'encre de Bedřich Fritta, vers 1943-1944. thumb|Convocation et laissez-passer d'un figurant pour le tournage. La trame du film a été reconstituée comme suit en trente-huit séquences par l'historien Karel Margry. La majeure partie en représente des activités récréatives et seulement douze des scènes de travail, l'ensemble produisant une impression de :

Fiche technique Titre original : Réalisation : Kurt Gerron, Karel Pečený Assistants mise en scène : František Zelenka, Jo Spier, Hans Hofer Production : Bureau central pour le règlement de la question juive en Bohême-Moravie (), Prague ; Aktualita, Prague. Directeur de production : Karel Pečený Scénario : Kurt Gerron, sur des projets de Jindrich Weil et Manfred Greiffenhagen Photographie : Ivan Frič, Čeněk Zahradníček Assistants prise de vue : Benda Rosenwein, Josef Čepelák, Son : Jaroslav Čechura, Josef Franěk Montage : Ivan Frič Dessins : Jo Spier Musique : Felix Mendelssohn (Elias ; Le Songe d'une nuit d'été ; Sonate pour violon). Direction : Karel Fischer. Sholom Secunda (Bei Mir Bist Du Shein). Interprétation : Ghetto Swingers. Hans Krása (Brundibár). Jacques Offenbach (Les Contes d'Hoffmann ; La Vie parisienne). Pavel Haas (Étude pour orchestre à cordes) ; direction : Karel Ančerl. Max Bruch. Dol Dauber (Am Sabbat-Abend). Consultant musical : Peter Deutsch Direction politique : Hans Günther, Karl Rahm Pays de production : Allemagne nazie Langue originale : allemand Format : Genre : propagande Durée : 90 minutes Date de sortie :

Distribution thumb|alt=caricature représentant sur une estrade deux (privilégiés) devant une foule misérable|La Vie d'un privilégié (), caricature de Bedřich Fritta, vers 1943-1944). Le film visant notamment à prouver qu'un certain nombre de personnes connues étaient toujours vivantes, les (en français « les privilégiés ») suivants y apparaissent :

Contexte thumb|alt=reproduction d'un plan d'époque montrant le plan de la ville et de ses fortifications|Theresienstadt est une ville fortifiée du . Conversion de la ville fortifiée de Theresienstadt en camp de concentration thumb|alt=photographie en couleur d'une porte d'enceinte|Porte principale du camp de Theresienstadt, avec la devise Arbeit macht frei. En , les nazis convertissent la petite ville de garnison fortifiée de Terezín (en ), située dans la région des Sudètes en Tchécoslovaquie, en camp de concentration pour les Juifs du protectorat de Bohême-Moravie. En , ils annoncent que les Juifs allemands de plus de , les infirmes de guerre et les vétérans décorés de la croix de fer de ne seraient pas envoyés dans un de l'Est, mais pourraient aller dans ce . Ce prétendu privilège est graduellement étendu, au prix fort, aux Juifs considérés comme (appelés en allemand ).

Premier film en 1942

thumb|alt=Un juif tient le clap, un allemand en uniforme à son côté|Photographie de tournage du film de 1942. Scène d'hôpital. Le clap indique le titre provisoire, « Film Ghetto Thereresienstadt ». Fin 1942, un an après la création du camp de concentration de Theresienstadt, le tournage d'un film documentaire () y est entrepris, sur ordre de l’administration allemande. Il est connu sous ses deux titres provisoires, Theresienstadt 1942 ou Ghetto Thereresienstadt, mais aussi sous celui, plus fréquemment donné au film de 1944, de , (en français : « le Führer offre une ville aux Juifs »), ce qui contribue à créer une confusion entre les deux films. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer le projet de ce premier film. Il pourrait s'agir : d'une commande d'Heinrich Himmler pour son « usage personnel », sans que l'on sache à qui ce film devait être montré ; d'une commande d'Adolf Eichmann en vue de convaincre les Juifs d'Europe de l'Est d'accepter leur déportation ; d'un film de propagande internationale visant à démentir l'accusation de génocide des Juifs ; ou d'un film de propagande intérieure. Ce premier film se distingue du second par la participation au tournage de onze membres détachés du Sicherheitsdienst (en français : « service de la sécurité »), par l'absence de tentative d'embellissement de la réalité, et par la nature de l'intervention des internés juifs ayant participé au tournage. Ceux-ci essaient de . Irena Dodalová, la réalisatrice, fit d'ailleurs sortir du camp, à titre de témoignage, des fragments du film à l'insu des Allemands. Ce premier film est aujourd'hui considéré comme perdu, sans qu'on soit certain du fait que le projet a été mené ou non à son terme. Une bobine de rushes muets de aurait été projetée à Prague après la guerre selon un témoignage., Lutz Becker affirmant de son côté que le film aurait été achevé et qu'une projection en aurait été organisée à Prague. Il n'en subsiste que des fragments, dont un a été découvert à Varsovie en 1994 à la Cinémathèque nationale de Pologne et un autre, conservé aux archives nationales du film à Prague.

Visite de la délégation internationale en 1944 L'organisation de la visite de la délégation internationale de la Croix-Rouge est étroitement liée au projet du film, Andrew Woolford les considérant comme les deux parties d'une même « performance ».

Contexte et préparation thumb|Coulisses, dessin à la plume de Bedřich Fritta (vers 1943-1944). Trois façades de magasin, construites pour la délégation internationale, cachent des cercueils qui attendent un corbillard. Deux yeux sortant du toit . En , 450 juifs danois sont envoyés à Theresienstadt. Le gouvernement danois demande immédiatement puis redemande avec insistance le droit de leur rendre visite. Adolf Eichmann accepte d'organiser la visite d'une délégation internationale, mais pas avant le printemps 1944. Entretemps, pour préparer cette visite, les SS mettent en œuvre un programme de rénovation et d'embellissement du camp de plusieurs mois : ils ordonnent aux prisonniers juifs de repeindre les façades des maisons, de planter des fleurs, de construire un terrain de jeu pour enfants, un pavillon de musique, de remplir les vitrines des magasins, de rénover le café et la banque du ghetto, de transformer un gymnase en espace communautaire avec une scène, une salle de prière, une bibliothèque et des vérandas. Pour que le ghetto ait l'air moins peuplé, personnes sont envoyées à Auschwitz.

Déroulement La visite de la délégation internationale intervient le . Elle est composée de deux Danois, Frants Hvaas, chef de la section politique du ministère des affaires étrangères danois, et du docteur Juel-Henningsen, un fonctionnaire du ministère danois de la santé, ainsi que d'un Suisse, Maurice Rossel, directeur adjoint du bureau de Berlin de la Croix-Rouge. Ils sont accompagnés de six représentants de la SS, d'un représentant du ministère des affaires étrangères allemand, d'un représentant de la Croix-Rouge allemande et de Karl Rahm, le responsable du camp. Les délégués se rendent d'abord dans le bureau de Paul Eppstein, le président du conseil des anciens du ghetto, qui leur déclare, souriant, qu'ils vont voir ; ils ignorent que les réponses d'Eppstein ont été soigneusement préparées, que les SS l'ont menacé de lourdes représailles collectives en cas de mauvais résultat de la visite, qu'il a été lui-même l'objet de menaces physiques le mois précédent et que son chauffeur est un des SS les plus cruels du camp. Ils se rendent ensuite à la banque, ignorant que le directeur qui les accueille vient de passer trois mois en prison pour avoir fumé. Ils visitent une aile de l'hôpital, sans deviner que les véritables malades ont été remplacés par des figurants en bonne santé. Ils visitent la poste, sans savoir que les SS ont arrêté la distribution de paquets depuis plusieurs jours, pour ne la reprendre qu'à l'occasion de cette visite. Ils voient des jeunes femmes hâlées se rendre en chantant au travail, des boulangers manipuler du pain blanc en gants blancs, des joueurs d'échecs assis sur des bancs et absorbés dans leur partie, sans imaginer qu'ils jouent tous la comédie et que les prétendus joueurs d'échecs ignorent tout de ce jeu. Ils assistent à une répétition du Requiem de Verdi dirigée par Rafael Schächter et à une autre de Brundibár, sans comprendre que les interprètes attendaient le signal de leur arrivée. Ils passent devant une école fermée pour « vacances d'été » qui n'a jamais rouvert depuis le départ des Tchèques. Ils voient des enfants jouer et demander à « oncle Rahm » quand il viendrait jouer avec eux, sans supposer que les poupées seraient reprises aux petites filles une heure plus tard et qu' avait envoyé à Auschwitz enfants dans les neuf mois précédents. À défaut de pouvoir visionner un film, les délégués reçoivent un exemplaire de (Images de Theresienstadt), un livre tiré à dix exemplaires et illustré de dix huit lithographies aquarellées de Jo Spier offrant une représentation idyllique du ghetto, dont la moitié représentent .

Rapports thumb|Carte de Theresienstadt avec indication du parcours de la délégation internationale. À la suite de cette visite, les délégués danois font un rapport positif : le docteur Henningsen exprime son , grâce auxquels et ne doute pas que . Hvaas, qui dira avoir remarqué que ses conversations à Theresienstadt étaient , note qu'une . De son côté, Rossel rédige un rapport de quinze pages où il considère comme ; Paul Eppstein comme un détenant un sur une ; la nourriture disponible dans le ghetto comme , ce que Rossel attribue aux ; les baraques comme et les maisons particulières comme , l'ensemble disposant de . Il évoque des femmes élégantes, et des jeunes gens parmi lesquels , note que mais que , estime, sur le plan sanitaire et sans ironie, qu'il y a et rapporte avoir . Bien que les délégués danois aient noté l'absence d'un quart des Juifs danois, Rossel estime que . À la suite de ce rapport, la Croix-Rouge décide de ne pas demander à visiter le de BirkenauVoir aussi .

Rossel joint à son rapport des photos prises ce jour-là à Theresienstadt, malgré, dit-il, , non pas , ce qui aurait correspondu à , mais des mêmes que représentera, quelques mois plus tard, le film dirigé par Kurt Gerron, tels la présentation des pompiers du ghetto, le concert d’un orchestre sur la place centrale de Theresienstadt, la répétition du Requiem de Verdi ou un match de football, cette .

Lors de son entretien avec Claude Lanzmann en 1979, Rossel fait état de son .

Production thumb|Film et réalité, dessin à la plume de Bedřich Fritta (vers 1942-1944)On ne sait pas si ce dessin se rapporte au premier ou au second film. Une ancienne actrice portant une étoile de David maquille un prisonnier mélancolique assis devant la caméra.

Genèse