La Grande Émigration (en polonais : ) est un départ massif des Polonais en exil qui débuta en 1831 et se prolongea jusqu'en 1870. Cette vague d'émigration fait suite à la défaite de l’insurrection dite de Novembre (1830-1831) et les répressions qui la suivirent. Elle est appelée « la Grande » en raison de son ampleur mais aussi pour souligner les rôles culturel et politique majeur qu’elle a joué dans l’histoire de la Pologne et de la France. Les soulèvements polonais de 1848 et 1863 entraîneront de nouvelles arrivées de réfugiés.

Histoire

Origine La « Grande Émigration » polonaise débuta après l'insurrection de 1830-1831, à l'époque où la Pologne était partagée entre l'Empire russe, le royaume de Prusse et l'empire d'Autriche. Après le congrès de Vienne (1815), le royaume du Congrès, succéda au duché de Varsovie et le tsar devint le souverain de cet état doté d’une certaine autonomie. Le non-respect de la Constitution de 1815 par les autorités russes fut à l’origine d’un soulèvement polonais marqué par d’âpres et sanglants combats. Pourchassés, déchus de leurs droits civiques et privés de leurs biens, les insurgés polonais furent contraints à l’exil. C'étaient surtout des officiers, des dirigeants et des soldats de l’insurrection qui furent obligés à émigrer, puisqu'ils étaient la cible des répressions les plus sévères. La plupart de ces émigrés politiques s'installèrent en France.

Les Polonais à Paris et en France

Les émigrés post insurrectionnels, en traversant les terres annexées par la Prusse, se dirigent à l’ouest. Sur les territoires allemands, on les accueille comme des héros, on organise des fêtes en leur honneur, on les invite à la maison. Pourtant, ils n’y restent pas, ils continuent la route pour rejoindre la France.

Les Français, qui en juillet 1830 sortent dans les rues pour défendre les libertés publiques et politiques menacées par les ambitions de pouvoir absolu du roi , sont idéologiquement proches des Polonais qui se battent pour leur liberté et la résurrection de leur pays. Dans la presse de l’époque on trouve des illustrations allégoriques dans lesquelles les Français pleurent la mort de leurs frères polonais. L’insurrection de provoqua l’enthousiasme et un immense élan de solidarité du peuple français et de nombreux Français s’engagèrent activement dans la défense de la cause polonaise. Certains par la plume, d’autres en s’investissant dans des comités d’aide. Le marquis de la Fayette, cofondateur du Comité franco-polonais, affirmait «Toute la France est polonaise», exprimant ainsi le sentiment largement partagé par la population française.

Cependant, malgré le respect des Français envers les efforts des Polonais pour retrouver la liberté de leur patrie, la France sous le règne de Louis-Philippe veut garder des relations correctes avec la Russie, ce qui influence, la manière d’accueillir les immigrés polonais. Paris n’est pas aussi accueillant que la province, où les immigrants sont reçus si chaleureusement que maints d’entre eux s’y installent. Les dirigeants de la capitale ont peur de la concentration des étrangers, surtout lorsqu’ils sont majoritairement d’anciens soldats. On craint des complots, et l’on voit d’un mauvais œil l’apparition d’associations et d’organisations polonaises. Les réfugiés sont placés sous surveillance policière et interdits d'habiter Paris, et aussi plus tard Lyon. Les militaires sont parqués dans deux « dépôts » à Besançon et Avignon qu'ils ne peuvent pas quitter sans l'autorisation du ministère de la guerre. Les civils sont cantonnés à Châteauroux. Dans les années 1840-1850, souhaitera éloigner de France les émigrés les plus “agités”. Les civils qui n'appartiennent pas à l'entourage très aristocratique du prince Adam Czartoryski qui est autorisé à s'installer à Paris, sont tracassés et taxés de bonapartistes.

Le plus fort contingent d'émigrants quitte la Pologne en 1831, mais le flux ne cesse jamais. L’intensification de la russification et la répression des aspirations nationales sont à l’origine d'une nouvelle insurrection qui débute le 22 janvier 1863. La victoire russe, dans le courant de 1864, s’accompagne de la suppression presque complète de l’autonomie polonaise, d’exécutions, de déportations et de confiscations. Une nouvelle vague de réfugiés gagne la France.

Nombre d’entre ces polonais participent aux différentes révolutions qui secouent l'Europe, en particulier la révolution de 1848 en France, dans le contexte géopolitique du Printemps des Peuples.

Quelques centaines de Polonais participent aux événements de la Commune en 1871, ce qui fait dire à Alexandre Dumas-fils que Paris est envahi par les Polonais de tous les pays. Le mot « Polonais » devient d'ailleurs pour le gouvernement de Versailles un synonyme de révolutionnaire. À cette époque, la Troisième République cherche à se rapprocher de l'Empire russe et les Polonais quittent la France pour se diriger vers la Grande-Bretagne, la Suisse et les territoires polonais occupés par l'Autriche.

Institutions culturelles et politiques Malgré les difficultés et des clivages d’ordre politique, économique et social, la Grande Émigration est à l’origine d’une vie culturelle et intellectuelle intense et tisse de multiples liens avec les milieux littéraires et artistiques français. Associations, écoles polonaises, bibliothèques, imprimeries, librairies et paroisses voient le jour. Cette activité patriotique et diplomatique rappelle aux pays d’Europe occidentale l’actualité de la question polonaise. C'est en France aussi qui se créent les plus grandes œuvres fondatrices de la culture et l'idéologie nationale polonaise.

Hôtel Lambert

vignette|Hôtel Lambert au 2 rue Saint-Louis-en-l’Île (Ile Saint-Louis) Le président du gouvernement national polonais durant l'insurrection de 1830-1831, le prince Adam Czartoryski rejoint Paris et consacre sa vie à la cause polonaise. En 1843, sa famille acquiert l’hôtel Lambert sur l’Île Saint-Louis, qui devient le centre de l’activité du camp libéral-conservatrice. Avec le temps, il devient de facto un parti politique, appelé le « Parti de l’Hôtel Lambert ». Le prince Czartoryski est un partisan de la politique de cabinet. Il repose ses espoirs sur l’activité diplomatique qui doit attirer l’attention des puissances européennes sur la situation de la Pologne partagée entre les trois occupants. Les partisans du prince aux convictions monarchiques voient en lui le futur roi de la Pologne libérée.

L’activité des résidents de l’hôtel Lambert ne se limite pas aux actions politiques. Le bâtiment accueille la collection d’œuvres d’art en possession de la famille Czartoryski transférée du musée privé fondé à Puławy par la princesse Izabella Czartoryska, la mère du prince Adam. Les Czartoryski cherchent à soutenir le développement de la culture et de l’éducation polonaise, ainsi que l’activité scientifique. Ils essaient également d’améliorer la situation des émigrés polonais moins fortunés, en créant des associations caritatives et en mettant en place des aides financières pour les plus pauvres. L'épouse du prince, la princesse Anna Czartoryska, joue un grand rôle dans toutes ces initiatives.

Bibliothèque et Société Historique et Littéraire Polonaise

vignette|Bibliothèque polonaise au 6 Quai d'Orléans (Ile Saint-Louis) En 1832, le prince Adam Czartoryski et le comte Alexandre Walewski, fils naturel de Napoléon Bonaparte, fondent la Société Historique et Littéraire Polonaise et la Bibliothèque Polonaise de Paris dont l'objectif était de lutter à travers la collecte de documents ayant trait à l'histoire et à la culture polonaise contre la germanisation et la russification de la Pologne. Ils sont rejoints par Frédéric Chopin, Adam Mickiewicz, Zygmunt Krasiński, Juliusz Słowacki, Cyprian Norwid et Alphonse d'Herbelot.

École des Batignolles

vignette|École polonaise des Batignolles rue Lamandé C'est le général Józef Dwernicki qui est à l'origine de la fondation qui collecte des fonds pour la première école polonaise, destinée à enseigner la culture nationale aux enfants de réfugiés. Jan Ledóchowski est son premier généreux donateur. L'école est inaugurée en et Ksawery Bronikowski en devient son directeur. Les élèves y suivent le programme de l'école française avec des cours supplémentaires d'apprentissage de la langue et de l'histoire polonaises. Ils portent un uniforme, copié sur celui de la Garde nationale de Varsovie au temps de l'Insurrection de Novembre. En 1844, l'école s'installe aux Batignolles, à l'époque encore une banlieue proche de Paris. Elle est dotée d'une bibliothèque avec une salle de lecture publique, qui accueille les collections et les archives de l'émigration, dont celles de Joachim Lelewel. En 1865, Napoléon III reconnait l'école comme institution d'utilité publique. C'est la première école étrangère de Paris qui est reconnue au même niveau que les écoles françaises. De nombreux éminents polonais passent par cette école dont Adam Mickiewicz, Joachim Lelewel,Józef Dwernicki , Józef Ignacy Kraszewski, Ludwik Mierosławski, Alojzy Prosper Biernacki, Ksawery Branicki. Grâce à Seweryn Gałęzowski, le président du Conseil de l'École pendant 25 ans, l'école se développe et prospère. Après 1870 l'école se transporte au 13-15 rue Lamandé où elle se trouve toujours.

Société Caritative des Dames Polonaises En 1834, la princesse fonde la Société Caritative des Dames Polonaises qui fait tout son possible pour aider ceux qui sont le plus dans le besoin : prendre soin des malades, des mères et de leurs enfants, des orphelins et des veuves, soutenir ceux qui n’ont pas réussi à obtenir d’allocations françaises, aider les chômeurs à trouver du travail. Durant la première année de l’activité, la Société, dont la vice-présidente est Klementyna Hoffman, autrice de maints livres pour les enfants et probablement la première à pouvoir vivre de son travail littéraire, aide 360 nécessiteux. Les membres de l’organisme distribuent des vêtements, aident à payer les loyers, subventionnent des traitements médicaux et les prothèses, sponsorisent des voyages. Czartoryska, qui dans le milieu de l’émigration joue le rôle de la Première dame, sollicite des dons partout : chez les siens et les autres, en France et à l’étranger. Elle organise des bals, des ventes et des loteries à l’hôtel Lambert, elle invite des artistes à donner des concerts de bienfaisance : Frédéric Chopin, Franz Liszt, George Sand, Eugène Delacroix, Adam Mickiewicz, Zygmunt Krasiński, Alphonse de Lamartine ou Honoré de Balzac.

Institut de jeunes filles polonaises La princesse Anna Czartoryska crée en 1844 l’Institut de Jeunes Filles Polonaises sur le modèle des Demoiselles de Saint-Cyr. L’on y dispense, dans une atmosphère familiale, une éducation aux jeunes filles polonaises peu fortunées, en les préparant au baccalauréat de la Sorbonne puis à la carrière d’institutrice. L’institut a fonctionné jusqu’en 1899

L’Œuvre de Saint Casimir vignette|Œuvre de Saint-Casimir, rue du Chevaleret Fondé en 1846 à l’initiative de la princesse Anna Czartoryska et de la sœur Teofila Mikułowska et définitivement domiciliée rue du Chevaleret en 1861, l’Œuvre de Saint-Casimir fut dirigé par les sœurs de la Charité de Varsovie. Il devient l’asile des orphelins des émigrés, des anciens combattants et des émigrés pauvres. Le grand poète polonais Cyprian Kamil Norwid y a vécu les six dernières années de sa vie. En 1996, le « pensionnat » ferme ses portes et par décret du , l’œuvre a été déclaré « d’utilité publique » mais il continue de mettre l’accent sur les liens qui la rattachent de par son histoire entre la Pologne et la France.

Mission catholique polonaise vignette|Mission Catholique Polonaise de France au 263bis Rue Saint-Honoré