Eugène Müller, né le à Chantilly, mort le dans cette même ville, est un archéologue et historien local amateur de l'Oise, qui a consacré l'essentiel de son œuvre à l'étude de l'art roman et gothique du département, ainsi qu'à l'histoire de Senlis et de ses environs. Il corrige les erreurs de Louis Graves et d'Eugène Woillez et se démarque de ses confrères contemporains par une grande rigueur, en citant ses sources et se gardant de faire des affirmations en l'absence de preuves. Deux de ses livres destinés au grand public ont été réédités plusieurs fois depuis le début des années 1970.

Biographie Naissance et famille

Eugène Müller est né le à Chantilly. Son pèreEugène Müller ne fournit pas son nom ni sa date de naissance, idem pour sa mère. est citoyen de Sigriswil, dans le canton de Berne, en Suisse. Ayant opté pour le métier de graveur sur bois, il jugea utile de compléter sa formation par un « tour » de plusieurs années, l'amenant à travailler à Strasbourg, Coblence, Cologne, en Westphalie, à Prague, Ratisbonne, Saint-Denis, puis à Chantilly, où il fondera son ménage. Protestant, il est , d'une sobriété extrême. Il répète souvent qu'il n'a pas le loisir de s'occuper de politique. Quant au grand-père paternel, qu'Eugène Müller n'a apparemment pas connu, il travaillait pour un loueur de berlines et . Sous la Terreur, il aida à nombre de citoyens français persécutés de s'exiler en Suisse, parfois au risque de sa vie4 et 7-9..

La mère d'Eugène Müller est la fille de François-Michel Delamotte, natif de Neufchâtel-en-Bray et installé à Chantilly comme très modeste marchand de vins et de cidres. Delamotte prit comme épouse Marie-Anne-Cyrille Toupet, raccommodeuse de dentelle et issue d'une famille exerçant à Chantilly le métier de serrurier depuis plusieurs générations. Les origines des Toupet se situent dans le canton de Taverny ou de Saint-Leu-la-Forêt. La différence de confession ne posa pas problème au mariage, célébré dans le double culte catholique et protestant. Le père Müller avait coutume de dire à son épouse : . Eugène est le premier enfant du couple, aux yeux bleu foncé et aux cheveux blonds. Il aura encore un petit frère, Charles11, 15 et 18..

Scolarité et études Alors qu'Eugène n'est apparemment pas encore scolarisé, la famille doit quitter Chantilly, où le père ne trouve plus assez de travail. Il a obtenu un poste au centre d'impression de M. Caron à Beauvais, où la famille élit domicile rue du Poivre-Bouilli. Eugène est inscrit à l'école mutuelle, rue des Pandoirs. C'est un enfant farceur, toujours de bonne humeur, que les parents laissent jouer en toute liberté avec ses camarades dans la campagne environnante. Les gamins courent à travers champs et sautent par-dessus les ruisseaux, ou partent à la découverte des ruelles moyenâgeuses du vieux Beauvais. Une fois le jeune Eugène commet un vol : il paie un marchand par une plaque de métal extraite d'un bouton, puis prend rapidement la fuite. Cette expérience le marquera en lui montrant les avantages de l'honnêteté. Il développe également une aversion contre les jeux d'argent13-16..

Müller vit son enfance dans une totale insouciance, et ses études au petit séminaire sont pour lui un plaisir. Il se passionne pour toutes les matières enseignées et n'éprouve aucune difficulté à apprendre. Le mérite revient aussi à ses professeurs, aux personnalités bien trempées et riches en qualités tout comme en originalités. Les six années passées au petit séminaire restent pour Müller parmi les plus heureuses de sa vie. Une épreuve douloureuse représente toutefois la perte de son petit frère bien-aimé, qui meurt à l'âge de neuf ans seulement. Ce décès ne prend guère Müller au dépourvu, qui en avait eu un pressentiment. Il croit en effet au pressentiment et considère ce phénomène comme un reflet de l'infinie délicatesse de Dieu. Interrogé s'il croit à la vocation, il répond qu'il l'éprouve même très clairement : le choix du sacerdoce s'impose pour lui sans qu'il ait besoin de réfléchir. Müller écrit que 17-19..

Les études supérieures au grand séminaire de Saint-Lucien suivent dès que l'apprentissage du latin et du grec sont achevés. Étudiant et professeurs s'estiment mutuellement. Une épidémie de choléra survient pendant cette période. Alors que le professeur de physique soigne les malades à l'hôpital, Müller l'aide en « fabriquant de l'oxygène pour les malades ». Au fur et à mesure, il devient préparateur de physique, catéchète au collège et « grand refectorier ». Pour remplacer un enseignant malade, il enseigne la religion à une classe de alors qu'il est encore séminariste. Quelques semaines plus tard, il devient sous-diacre, ce qui le rapproche avec son but de devenir prêtre. Müller décrit ses premières impressions de sa nouvelle vie : . Le , alors qu'il n'a pas vingt-cinq ans, Eugène Müller est invité à lire l'une de ses premières messes au séminaireIl ne parle pas de sa première messe et ne s'attarde pas sur la cérémonie de son ordination.31-40..

Premières affectations Le métier que Müller exerce est cependant celui de professeur, et ce pendant neuf ans durant. Avec son père, il entreprend un long voyage à Bâle et à travers la Suisse. C'est certes l'occasion de revoir des parents, mais c'est aussi un périple touristique incluant les principales curiosités du pays. Müller prend également des leçons d'allemand chez l'abbé Jurt, et occupe ses loisirs en lisant Virgile ou Horace, auteurs antiques qu'il ne quittera pas même dans sa vieillesse. Au bout de neuf ans, sa carrière de professeur prend subitement fin avec une maladie de gorge, amenant le médecin à lui conseiller de changer de métier. En attendant, il effectue une cure thermale à Pierrefonds, profitant en même temps de cet interlude pour visiter les monuments architecturaux des environs. Encore à Pierefonds, une lettre lui parvient le , lui annonçant sa nomination comme vicaire à Noyon. Cette étape de sa vie durera également neuf ans. Müller participe aux activités du Comité archéologique de Noyon, jeune société savante, et effectue des excursions archéologiques dans les environs. Lors de la guerre franco-allemande de 1870, il est contraint d'héberger deux soldats bavarois, dont l'un est catholique : Müller constate non sans émotion qu'il communie à la cathédrale aux côtés du maire de la ville47-55..

Les années senlisiennes Le , Müller reçoit une lettre de l'évêque de Beauvais (Désiré-Joseph Dennel) lui proposant un poste de premier vicaire à la cathédrale Notre-Dame de Senlis. Quelques jours après, Müller se rend pour la première fois dans sa vie à Senlis, et ses premières impressions étant favorables, il accepte le poste. Le clergé du canton l'accueille très aimablement. Müller s'occupe des œuvres pieuses de la paroisse et devient également aumônier du pensionnat Saint-Joseph. Pendant ces premières années de la Troisième République, le vicaire éprouve un anticléricalisme de la part de certains hommes politiques des nouveaux partis, qui cherchent à rendre responsable l'Église catholique de tous les maux du Second Empire. Müller note aussi que les royalistes ne sont pas tolérés par les autorités senlisiennes, sans pour autant se rejoindre à eux. Pour lui, la République représente la forme de gouvernement qui oblige le plus les personnages politiques à œuvrer pour le bien commun et non pour leur propre gloire. La République serait aussi le mieux à même de défendre les libertés individuelles, qui lui importent beaucoup. Mais ce n'est pas la réalité de cette république que Müller observe à travers les politiques qu'il côtoie. 5 et 57-58..

N'étant pas du genre à tenir sa langue dans sa poche, Müller devient rédacteur du journal « Le Nouvelliste » tout comme par ailleurs son collègue senlisien, l'abbé Caudel. Bien entendu, le vicaire n'informe pas sa hiérarchie sur ces activités, et ses opinions très critiques à l'égard de certains hommes politiques sont colportées jusqu'au ministère des Cultes, qui se plaint auprès de l'évêque : Müller serait ingrat envers la République voire antirépublicain et devrait être sanctionné. L'évêque le lui fait savoir par lettre du , mais lui manifeste en même temps son soutien en refusant d'obtempérer au ministre, qui exige la mutation du vicaire incommode. Cet incident ne suffit pas pour lui faire taire, mais si Müller persiste à se mêler de politique, c'est quelque peu à contrecœur : . Pendant cette période, Müller doit également subir la perte douloureuse de ses deux parents, qui s'étaient installés à Noyon avec lui, mais ne lui avaient pas suivi à Senlis. La mère s'éteint le et son père le , à l'âge de quatre-vingt-six ans. Dans ce contexte, Müller est content d'avoir pour lui l'amitié de son nouvel évêque, Joseph-Maxence Péronne : Pour le dédommager pour le « retard inouï » que prend le gouvernement pour lui accorder la naturalisation qu'il demande depuis de longues années, il le nomme chanoine honoraire de la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais59-68..

À côté de la politique, l'homme d'église passe ses loisirs à effectuer des recherches et est toujours épris par un souci d'aller au fond des vérités. Pendant ses vacances, il sillonne la France pour documenter les monuments historiques dont la protection lui tient à cœur. L'abbé est connu pour son goût de la contradiction et sa façon humoristique de présenter ses objections, qui la rend charmante. Müller, en bon pédagogue, aime transmettre ses connaissances. Son style d'écriture est concis et empreint d'élégance. Pratiquement chaque année, des articles de sa plume paraissent dans les bulletins des sociétés savantes auxquelles il adhère : la Société française d'archéologie, la Société académique d'archéologie, sciences et arts du département de l'Oise, le Comité archéologique de Senlis et la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin. La plupart de ces publications ont été imprimées séparément..

La disgrâce et la mutation à Saint-Leu-d'Esserent Eugène Müller perd sa relative liberté d'expression avec l'avènement du nouvel évêque Frédéric Fuzet, autour duquel flottait une atmosphère de gêne et d'inquiétude, comme il écrit. Bien que se montrant prévenant lors des rares rencontres qu'ont les deux hommes, Fuzet refuse souvent de recevoir Müller en prétextant des maladies ou des absences fictives. Le chanoine n'a plus de protecteur à Beauvais, et il n'est guère surpris quand son archiprêtre lui remet une lettre qui ne lui est pas destinée, dans laquelle l'évêque fait part de son intention de retirer à Müller l'office d'aumônier. L'explication qu'il n'aurait pas suffisamment de temps pour s'occuper de ses missions de vicaire paraît absurde à l'intéressé, et la révocation comme aumônier n'est qu'une invitation déguisée de quitter le diocèse. Se sentant définitivement comme persona non grata, Müller se divertit en effectuant de longs voyages en Bretagne, en Auvergne et en Provence. Entre-temps, l'archiprêtre reçoit des mots anonymes : , ou : . Finalement, le dénouement vient sous la forme d'une mutation pour Saint-Leu-d'Esserent, annoncée par lettre du : . Or, son prédécesseur M. Abraham tardant à quitter son poste, Müller part en voyage en Bourgogne où il prend quartier au presbytère d'Autun, depuis où il se met à découvrir la région69-79..