Les Proverbes flamands, appelé ou sous-titré Le Monde renversé ou encore La Huque bleue, est un tableau de Pieter Brueghel l'Ancien, daté de 1559, qui fait partie du corpus certain de l'Œuvre peint de Pieter Brueghel l'Ancien. En 2025, l'œuvre est conservée à la Gemäldegalerie de Berlin.

Le tableau et ses appellations Le tableau, signé et daté, en bas à droite : « BRVEGEL, 1559 »les deux derniers chiffres semblent résulter d'un repentir selon Tolnay. La composition dense et assez déséquilibrée, typique de la première manière du peintre, illustre environ 120 proverbes ou dictons, que certainsW. Fraenger, 1999 analysent et décrivent par rapport au folklore nordique en général, et que d'autresJan Grauls, 1957 ont mieux défini en se référant aux dictons flamands. Appelé la Huque Bleue du nom du personnage central qui trompe son mariAu Moyen Âge le bleu est la couleur de la tromperie, devenu maintenant le jaune ..., on a quelquefois proposé d'interpréter l'ensemble de cette composition comme une représentation du monde renversé. Comme Le Combat de Carnaval et Carême de 1559, il s'agit là de grandes compositions à l'huile sur panneaux de chêne, orchestrations savantes de scènes détaillées, animées de nombreux personnages. Le peintre signe alors Bruegel et non plus Brueghel, supprimant le h dont il faisait usage jusqu'alors, et les œuvres datées par la suite apparaîtront comme autant de jalons signalétiques de son parcoursRobert-Jones, 2002, The image of proverbs.

Provenance La peinture est mentionnée par le marchand d'art Guilliam Forchoudt en 1669 sous le nom de De Blauwe huyck. Il s'agit probablement bien du tableau mentionné dans l'inventaire des biens () de Peter Stevens à Anvers (propriétaire de onze peintures de Bruegel), comme Le Monde renversé, représenté par plusieurs Proverbes et Moralités. Il faisait anciennement partie d'une collection particulière anglaise, acquis par le musée en 1914Édouard Michel, « Bruegel et la critique moderne », Gazette des beaux-arts, janvier 1938, p. 31 Lire en ligne..

Copies L'œuvre était donc connue et appréciée et, dès 1614, deux copies par Pieter Brueghel le Jeune se trouvaient dans une même collection et ce, parmi les quelque seize exemplaires produits par l'atelier, que Georges Marlier recense dans son ouvrage de 1969. Les répliques sont fidèles, sauf dans l'un ou l'autre détail. Une variante, cependant, accentue la représentation des proverbes et en porte le nombre à cent trente-deuxMarlier 1969. Une de ces copies se trouve au Stadsmuseum Lier de Lierre1607, 117.5 x 171.7 cm. "Le Fou, c'est l'autre" in Grande Galerie - Le Journal du Louvre, n°68, p. 49..

Authenticité Il y a un accord unanime des critiques sur son authenticité à l'exception d'un critiqueMichel n° 28 qui l'attribue a un pseudo-Brueghel, parce que « inférieur, présentant un dessin puéril, des gestes raides et monotones » au sujet analogue d'Anvers qui renverse ainsi les conclusions des autres qui, - suivant un raisonnement identique, - n'accepte que la présente composition dans le groupe des œuvres certaines du maître. On croit pouvoir préciser la date du tableau et la fixer à la fin de 1559, entre Le Combat de Carnaval et Carême et Les Jeux d'enfants. L'œuvre est en bonne condition sauf quelques retouches moralisatrices à imputer à la pruderie victorienne : par exemple, dans l'homme qui se penche à la mansarde, à droiteTolnay, Bianconi 1968.

Analyse des proverbes Il ne faut pas perdre de vue que Bruegel s'adressait, en peinture, à des amateurs nantis et humanistes et que ses gravures ne pouvaient être comprises que par un nombre relativement limité de personnes jouissant d'une certaine culture. Les allusions de l'époque sont devenues étrangères au spectateur quatre siècles plus tard, sans que cela ne diminue en rien la vigueur humaine du regard bruegelienRobert-Jones 2002.

Description Les limites du symbole, de l'allégorie, de la parodie, de la satire ou de la caricature sont rapidement atteintes, parfois franchies, lorsque l'occasion se présente ou que cela s'avère nécessaire. Ce tableau en fournit la démonstration. La réunion de 85 proverbes figurés, voire 118 selon les auteurs, sur un panneau de , s'apparente davantage à un tour de force qu'à un chef-d'œuvre. Éviter l'effet d'accumulation et d'encombrement tout en poursuivant une démarche encyclopédique du sujet traité relève de la virtuosité. Les Proverbes, pour leur part, s'ils requièrent des données semblables, comptent près d'une centaine de créations distinctes - une par proverbe - que Brueghel doit orchestrer ensuite afin que les sujets, gardant chacun son sens propre, cohabitent en un seul tableau, non seulement clair, mais encore heureux par son agencement. À première vue, l'œuvre de 1559, le premier grand format signé et daté de « Bruegel » (sic), pourrait se présenter tel un paysage vivement animé. La foule des personnages retient l'attention dès l'abord. S'il y a mouvement et rythme, il n'y a pas cependant de relations réciproques. Chaque personnage ou groupe - de trois personnes maximum -, est le prisonnier actif d'un monde qui lui est propre, d'une occupation sans rapport avec celle du ou des voisins.

Interprétation Vision universelle de la Folie, qu'il constitue à l'aide des proverbes qui la désignaient dans le peuple. Si Bruegel l'Ancien aimait tant illustrer les proverbes flamands, c'est qu'ils étaient merveilleusement imagés; il suffisait de les transcrire littéralement en peinture pour obtenir les effets les plus pittoresques. Toutes les expressions régionales raillant des inconséquences et des défauts, Attacher le grelot au chat, Parler avec deux bouches, L'un tond le mouton, l'autre le porc, Il veut enfoncer un mur avec sa tête, Il porte la lumière au jour avec un panier, etc. - sont les prétextes de saynètes diverses, associées pour former une étonnante encyclopédie de la déraisonSarane Alexandrian, Bruegel, 1969.

La plupart des érudits n'y voient qu'une simple illustration de ces proverbes populaires où se condense - dit-on - la sagesse des peuples, et ils se bornent à rechercher le sens de chaque proverbe. N'est-ce pas là méconnaître la portée du message que Brueghel y apporte ? Le thème général du tableau est la sottise humaine, et l'anecdote n'en est que l'affabulation. Celle-ci, l'artiste l'emprunte moins au répertoire des proverbes qu'à celui des dictons ou simples locutions en usage dans son pays et à son époque. Et qu'expriment ces dictons? On ne peut se fier aux études des savants allemands ou français qui ont voulu expliquer ces figurations par des expressions connues dans leur langue. Il convient de chercher le rapport avec des locutions souvent spécifiquement flamandes et en usage à l'époque de l'artiste. Des philologues flamands et hollandaisprincipalement Jan Grauls, 1957, l'ont démontré et ont fait de louables efforts pour retrouver et élucider ces locutions. Il faut recourir à leurs recherches pour saisir le sens littéral de toutes ces figurations.

Voici quelques exemples situés dans les motifs centraux du premier plan.

Vers le milieu, on voit la représentation d'un dicton commun à la plupart des langues de l'Europe septentrionale : Quand le veau y est tombé, il est trop tard pour combler le puits. À côté, vers la droite, un homme accroupi traverse un globe transparent. II s'agit du vieil adage flamand : « Men moet zich krommen, wil men door de wereld kommen » (« Ce n'est qu'en se courbant qu'on avance dans le monde »). Au-dessus, un personnage jette des roses à des pourceaux, traduction textuelle de : rozen voor de varkens strooien, équivalent du latin Margaritas ante porcos.

Plus à droite, le jeune seigneur qui fait tourner un globe sur son pouce, illustre littéralement : « Hij laat de wereld op zijn duimpje draaien » (« Il parvient à faire tourner le monde sur son pouce ») : c'est l'enjôleur consommé. Plus haut, un homme agenouillé se confesse au Christ, auquel il a passé une fausse barbe ; c'est la traduction textuelle de l'ancien dicton flamand : Ons Heer een vlassen baard aandoen (Mettre une barbe de lin au Seigneur) qui s'applique aux hypocrites dont l'air bon apôtre tromperait Dieu Lui-même.

Les deux compères qui tirent de toutes leurs forces à chaque extrémité d'une corde figurent l'ancien dicton : Sy trecken oint lanxte (Ils tirent pour avoir le bout le plus long). Plus bas, un bâton entre les rayons d'une roue est l'image de cette expression courante dans plusieurs langues Mettre des bâtons dans les roues. Plus bas encore est figuré un adage qui semble exclusivement flamand : Die de brei gestort heeft kan hem niet geheel oprapen (Celui qui renversa sa panade n'arrive jamais à la ramasser entièrement ); il exprime l'impossibilité de réparer intégralement les dégâts que l'on cause.

Plus à droite, un homme étend les bras pour saisir deux pains posés chacun à l'extrémité d'un long banc ; les Flamands disaient au de quelqu'un qui gagnait péniblement sa vie : « Hi kan van het ene brood tot het andere niet geraken », (« Il n'arrive pas à s'étendre d'un pain à l'autre », c'est-à-dire, « à nouer les deux bouts », ou encore, selon l'expression contemporaine, « à faire la soudure »). Sous ce banc, un porteur de lanterne cherche une hache ; la recherche l'explique par le vieux dicton flamand : « Hij zoekt het bijltje » (« Il cherche la hachette », il cherche à faire durer le travail, à faire traîner les choses). Un autre motif représente l'expression : Hij gaapt tegen de oven (Il veut bâiller autant qu'un four, il s'attaque à l'impossible)Léo Van Puyvelde, La Peinture flamande au siècle de Bosch et Bruegel, 1962.

Inspiration et influence Déjà avant Brueghel, l'art flamand connaissait ces figurations de locutions populaires. Le musée Stewart Gardner, de Boston, possède un fragment de tapisserie flamande représentant huit dictons semblablesE.S. Siple, Flemish Proverb Tapestry in Boston, in The Burlington Magazine, 1933, 2, page 29. Ce fragment paraît remonter au début du . Du vivant de Brueghel, des gravures de ce genre étaient assez répandues. Or, les titres de certaines de ces estampes confirment le sens que l'on veut attribuer au tableau de Brueghel. Une eau-forte de L. Fruytiers, qui peut avoir été inspirée par Brueghel, porte une légende significative : « Par ce desein il est montré les abus du monde renversé ».

Proverbes, dictons, locutions populaires, ces expressions verbales ont à la fois une vertu lapidaire, par leur brièveté, et une résonance par l'image qu'elles suscitent. Elles peuvent se révéler un constat, une mise en garde ou une morale, qui va de l'ironie à la sagesse, du jeu de mots à la sentence philosophique. De tout temps, le proverbe a tenu un rôle important dans les écrits et les discours ; les auteurs de l'Antiquité en firent usage, ainsi que les textes sacrés. La formule ne cessera d'acquérir de la popularité pour connaître son apogée au seizième siècle. Dans les diverses langues d'alors, et en sens multiples, de Luther à Rabelais, le proverbe devient, en quelque sorte, un genre.