La Femme écrivant une lettre et sa servante (en néerlandais, ) est une peinture de genre réalisée vers 1670-1671 par le peintre baroque néerlandais Johannes Vermeer, une peinture à l'huile sur toile de conservée depuis 1987 à la Galerie nationale d'Irlande de Dublin. L'œuvre est signée en cartellino sur le papier dépassant de la table, sous l'avant-bras droit de la jeune femme écrivant.
Description D'un format relativement modeste (), le tableau représente, dans l'angle d'un intérieur bourgeois néerlandais, une jeune femme écrivant une lettre, assise à une table, pendant que sa servante se tient debout, en retrait.
Le mur de gauche vignette|La Leçon de Musique (vers 1662–1665, , Royal Collection) présentant une ouverture similaire sur le mur de gauche.
Le premier plan est occupé à gauche, sur toute la hauteur de la toile, par un lourd rideau vert opaque, tiré comme pour inviter le spectateur à entrer, et qui sert également de repoussoir (le rideau). Cette approche du premier plan, initiée dans La Liseuse à la fenêtre, est récurrente chez VermeerUn rideau est également présent au premier plan dans L'Art de la peinture, Le Géographe, La Lettre d'amour, L'Allégorie de la foi et Jeune femme jouant du virginal, . La base du mur de gauche est décorée d'une plinthe de carreaux de faïence de Delft, blancs à motifs bleusC'est aussi le cas, par exemple, dans La Laitière. (la plinthe), qui se poursuit sur le mur du fond, mais est rapidement masquée par les autres éléments de la composition. L'ouverture du mur de gauche, à quatre vantaux, possède deux fenêtres inférieures et deux supérieures, à la manière de celle visible au fond de la pièce représentée dans La Leçon de musiqueJonathan Janson, The Music lesson, sur essentialvermeer.com. Lire en ligne.. La fenêtre inférieure gauche, en partie masquée par le rideau vert du premier plan, est décorée de motifs géométriques dessinés par des plombures, et ornée en son centre d'un emblème, non identifié, en verre coloré à dominantes bleuesSi croit pouvoir y voir le même motif que dans Le Verre de vin et La Jeune Fille au verre de vin, personne n'a en fait pu réellement identifier ce motif, selon (la fenêtre).. La seconde fenêtre inférieure est située à droite de la première, vers le mur du fond, mais est occultée par un volet intérieur, à peine visible derrière un rideau translucide blanc. Ce rideau est fixé au-dessus de la fenêtre supérieure droite, en dehors du cadre, et tombe un peu en dessous de la fenêtre inférieure. Les deux fenêtres supérieures sont très largement masquées : celle de gauche n'est pas visible, cachée derrière le rideau vert, celle de droite ne l'est que très partiellement , derrière le rideau blanc légèrement entrouvert, qui laisse voir un quadrillage de carreaux rectangulaires.
Le sol, la nature-mort à terre, la chaise et la table Le sol, alternant de larges dalles de marbre noir et blanc dessine un motif en croix reprenant notamment celui de La Lettre d'amour, et dénote un intérieur exceptionnellement luxueux. Lire en ligne.. Le soin avec lequel Vermeer rend les veines du marbre blanc a suggéré une possible influence de l’art chinois. lire en ligne..
Par terre, au premier plan à droite, et juste à gauche du pied de la chaise, une petite nature morte est représentée, occupant tout juste la surface d'un carreau de marbre noir. Une lettre pliée repose sur son enveloppe froissée ; devant cette lettre se trouvent un bâton de cire à cacheter et, un peu à gauche, un petit rond rouge orangé, le sceau d'une lettre, peut-être celle ouverte. L'œil est attiré par ce détail du premier plan, non seulement par le rouge tranchant sur le carreau noir du sol, mais aussi par un pan de papier d'un blanc éclatant, qui accroche la lumière.
Coupée par le cadre à droite, une chaise de bois à l'assise de velours vert frangé, vide, est située de biais devant la table, comme si quelqu'un l'avait occupée très peu de temps auparavant. La table sur laquelle la jeune femme écrit, également coupée par la droite du cadre, est recouverte d'un riche tapis d'orient rouge à motifs noirs et jaunes simplifiés par la représentation picturale (le tapis sur la table)., qui tombe jusqu'au sol. Derrière cette table est assise la jeune femme, complètement absorbée par son activité d'écriture. Lire en ligne.. Un encrier de métal est représenté à droite, entre le coude gauche de la jeune femme et le dossier de la chaise. Cet encrier repose sur des feuilles de papier, dont l'une déborde de la table et présente au spectateur la signature monogrammée du peintre, 50px|link=|Signature d'artiste de Johannes Vermeer|alt=Signature d'artiste de Johannes Vermeer, les lettres I (pour J), V et M étant ligaturées à gauche. Comme le motif du tapis transparaît sous cette feuille, on peut en déduire qu'il s'agit d'un ajout tardif à la composition.
La maîtresse et sa servante La jeune femme écrivant a les deux avant-bras posés sur la table. Du bout des doigts de la main gauche, elle retient la feuille sur laquelle elle écrit. Elle tient la plume de la main droite. À la position de la plume sur la feuille de papier, on peut en déduire qu'elle vient juste de commencer sa lettre.
Représentée derrière la table, la jeune femme est montrée en buste, coupée au-dessus de la taille. Elle est penchée sur sa lettre, les yeux vers le bas, dans une attitude qui dit toute sa concentration silencieuse. Elle porte un corsage vert olive clair, passée par-dessus une chemise blanche dont les manches bouffante s'arrêtent juste en dessous du coude, et laissent les avant-bras nus. Ses cheveux sont entièrement cachés par une coiffe amidonnée, dont la dentelle est simplement suggérée (la jeune fille écrivant).. Un médaillon en forme de losange aux angles décorés par des perles est fixé sur sa robe, en haut de sa poitrine. Elle porte par ailleurs deux pendants d'oreille en forme de poires.
Au fond de la pièce, presque au milieu de la toile, mais à gauche de la jeune femme pour le spectateur, se tient une autre jeune femme, debout. Sa tête est située exactement dans l'angle inférieur gauche du tableau-dans-le tableau. La table masque une partie de sa robe à droite, ainsi que le bord inférieur de sa veste et de son tablier bleu attaché à sa taille. Sa veste et sa jupe sont d'un même marron gris et forment, en dessous de sa taille, des plis dont les larges tubulures tombent à ras du sol. Une chemise blanche qui monte au ras du cou et aux manches s'arrêtant sous le coude est passée sous sa veste. Tête nue, elle a les cheveux séparés au milieu du crâne, tirés et attachés en chignon derrière la tête. Ses avant-bras nus sont croisés devant elle, au niveau de sa taille ; les quatre autres doigts que le pouce de sa main gauche posée sur son bras droit sont clairement identifiés. Alors que son buste et ses épaules sont inclinés vers sa maîtresse, vers la droite du cadre, elle tourne la tête vers la fenêtre à gauche, et semble fixer l'emblème au milieu. Sa bouche légèrement ouverte laisse voir ses dents.
Le mur du fond et le tableau Le mur du fond est occupé par un immense tableau, dans un large cadre noir, sûrement d'ébène. Le tableau est coupé par le cadre en haut et à droite. Il prend comme sujet Moïse sauvé des eaux, sans avoir été pour autant attribué à un peintre en particulier. On reconnaît, point central de la composition, la fille de Pharaon assise, tenant Moïse enfant sur ses genoux, regardant vers la droite un personnage nu situé devant elle, assis, le genou gauche replié devant lui. À gauche de la fille de Pharaon est assis sur le sol un autre personnage nu, de dos, les pieds dans l'eau. Derrière la fille de Pharaon, toujours à gauche, se tient un personnage debout, vraisemblablement une femme. À droite, entre la fille de Pharaon et le baigneur nu se trouve peut-être un autre personnage, difficilement discernable. Le paysage dans lequel se déroule la scène, très sombre, n'est pas réellement identifiable.
Sous le tableau, entre la jeune femme écrivant et le cadre à droite, deux trous dans le plâtre du mur blanc sont représentés en trompe-l'œil.
Manière, lumière et composition Le tableau reprend un grand nombre des éléments des compositions précédentes du peintre : l'encoignure d'un intérieur bourgeois, éclairée par une fenêtre à gauche, deux rideaux, l'un dans l'ombre du premier plan, l'autre modulant la lumière venant de l'extérieur, une table, deux personnages (catalogue , Jeune femme écrivant une lettre avec sa servante). Il reflète également l'obsession de Vermeer pour les axes intérieurs et extérieurs des espaces intérieurs Griselda Pollock, Differencing the canon, Routledge, 1999, ., et confirme son intérêt grandissant pour la géométrie et les formes abstraites, déjà expérimenté dans des peintures antérieures comme La Vue de Delft, La Dentellière et L'Art de la Peinture. Lire en ligne..
Du réalisme aux effets d'abstraction La perspective rigoureuse et les volumes réalistes ont fait avancer l'hypothèse, désormais largement partagée, selon laquelle Vermeer a utilisé, dans cette toile comme dans d'autres, un dispositif optique proche d’une chambre noire (camera obscura). L'usage de ce dispositif pourrait également expliquer le découpage de l'espace et le cadrage de la toile : des reconstitutions en trois dimensions ont en effet montré qu'une camera obscura placée au niveau du point de vue du peintre donnait un rectangle correspondant de façon quasi exacte à celui de la composition, citant les conclusions des travaux de .
L'usage de la camera obscura ne fait pas pour autant de Vermeer un simple enregistreur « photographique » du visible. Des effets de simplification, voire de modélisation des formes, ont souvent été notés, et sont tout à fait représentatifs d'un goût pour la géométrie et une certaine abstraction, poussé ici à un haut degré de perfection qui s'accorde à la manière tardive du peintre, qu'illustre également La Joueuse de guitareAlbert Blankert, « L'œuvre de Vermeer dans son temps », dans . Le visage de la servante, notamment, ainsi que les manches bouffantes de la maîtresse, apparaissent comme modélisés. Les plis de la robe de la servante, nettement découpés en termes d'ombre et de lumière, font penser aux cannelures d'une colonne antique. Le rideau de gauche, uni et raide, le tapis sur la table au motif plus suggéré que minutieusement figuré, et tombant droit, ou encore le tableau au mur, sombre et schématiquement figuré, confirment ces effets de stylisation qui participent de l'atmosphère à la fois sereine et solennelle du tableau.
La lumière La lumière, comme souvent dans les compositions de Vermeer, provient des fenêtres de gauche, et tombe de façon . Elle est modulée par plusieurs filtres : des parois opaques, comme le rideau vert du premier plan ou le volet de bois intérieur, mais aussi le voile translucide du rideau blanc. Ce contrôle de la luminosité des intérieurs est récurrent chez Vermeer.
L'éclairage provenant de la fenêtre du haut opère une division en diagonale entre ombre et lumière sur le mur du fond à gauche, puis tombe sur la jeune femme écrivant, mettant celle-ci en évidence. La même jeune femme profite également de l'éclairage direct de la fenêtre inférieure. Au sol, les premières rangées de dallage à gauche, dans une ombre relative, s'opposent à la seconde rangée de carreaux blancs, d'une blancheur éclatante révélée par la lumière, mais aussi à l'angle du papier à terre, dont le blanc tranche sur le noir du marbre.
Mais comme la pièce reste relativement obscure, et que l'essentiel du décor est dans l'ombre John Nash, Vermeer, 1991, , cité par , il est possible que le peintre se soit moins préoccupé du réalisme de la luminosité et ait préféré, par moments, ouvrir les volets pour mieux observer les détails de la scène lors de la réalisation de l’œuvre.