Dino Segre, connu sous le nom de plume Pitigrilli (Saluces, 1893 - Turin, 1975), est un journaliste, écrivain et directeur de revue italien.
D'abord essentiellement journaliste, il devint dans l'entre-deux-guerres un des auteurs italiens les plus en vue, grâce en particulier à une série de romans et de nouvelles (Cocaïne, 1921 ; Dolico blonde, 1936) où foisonnent, sur fond d'intrigue érotique, aphorismes caustiques, pétillants jeu de mots et paradoxes pointus, propres à séduire un public se disant volontiers affranchi et anticonformiste. Parallèlement, il fonda et dirigea plusieurs revues, qui eurent les honneurs des meilleurs plumes italiennes du moment. Sous le pouvoir fasciste, il espionna, pour le compte de la police politique, les milieux antifascistes turinois et parisiens, et doit être tenu coresponsable de la détention ou de l'assignation à résidence de nombreux opposants au régime, dont Carlo Levi. Finalement mis en disgrâce, tombant lui-même, étant demi-juif, sous le coup des lois raciales, puis s'étant affiché en faveur de l'armistice en 1943, il dut fuir son pays à l'avènement de la RSI. La paix revenue, il préféra, après que ses activités au service de la police secrète eurent été mises au jour, s'établir avec sa famille en Argentine, où il écrivit pour un grand quotidien local des chroniques désormais très apaisées, empreintes de sagesse, reflétant sa conversion au catholicisme. Rentré en Europe à la chute de Perón, il écrivit encore divers ouvrages et des articles pour des périodiques catholiques. Umberto Eco lui consacra plusieurs essais au milieu des années 1970.
Jeunesse et premières publications
Dino Segre naquit à Turin d'un père d'origine juive mais athée, ancien officier de l'armée italienne, et d'une mère catholique, issue d'une vieille famille de grands fermiers et de pharmaciens piémontais. Sa mère le fit baptiser à l'insu du père peu après sa naissance.
Passionné par les lettres autant que par la peinture, et indécis pendant quelque temps, il opta finalement pour la littérature, et promptement entra dans les grâces de la poétesse Amalia Guglielminetti. En effet, à l'université de Turin où, au terme de ses humanités classiques, il avait entrepris des études de droit, il donna, à la question posée par son professeur de littérature quel était selon lui le meilleur poète italien de tous les temps, la réponse suivante : « si je n'étais pas étudiant, je répondrais Amalia Guglielminetti ; mais vu que je le suis, je dis : Dante Alighieri » ; Guglielminetti, très en vue à l'époque en raison de son franc-parler et de sa liaison avec Guido Gozzano, ayant eu vent de cette réponse, invita Pitigrilli à prendre le thé dans son salon, alors lieu de rencontre du tout Turin cultivé, où Dino Segre fut bientôt surnommé l'éphèbe blond en raison de son aspect, et de frère Piti eu égard à son érudition toute jésuitique. La liaison orageuse qu'il aura avec la poétesse à partir de 1918 ne durera guère et s'achèvera devant les tribunaux.
Son pseudonyme Pitigrilli lui vint comme suit. Un jour, il avait demandé à sa mère de quel animal provenait la fourrure dont était garni son manteau, et celle-ci lui répliqua : « c'est du petit-gris, d'un petit écureuil ». Trouvant ce nom petit-gris singulièrement à son gré, il en adopta comme pseudonyme, pour ses premiers vers, la forme italianisée Pitigrilli..
Entretemps, Guglielminetti lui avait ouvert les portes du journalisme. Aussi se lança-t-il, encore étudiant, dans la critique journalistique, en même temps qu'il se mit plus tard à écrire une série de romans et de récits à succès. À partir de 1914, et jusqu'à l'été 1915, il contribua à la revue satirique Numero, dans les pages de laquelle il s'attaqua, dans un de ses premiers billets, à Gabriele D’Annunzio, au motif que celui-ci eut pour la deuxième fois décliné une distinction académique, puis derechef l'année d'après, en ridiculisant le poète-prophète, mais non sur le chapitre de son interventionnisme.
vignette|220px|La poétesse Amalia Guglielminetti, de qui Pitigrilli fut le protégé au début de sa carrière. À la mi-1915, il fit paraître une première plaquette de vers, Le vicende guerresche di Purillo Purilli bocciato in storia, opuscule dont la revue Numero fit la promotion sous la forme d'une édition monographique – hommage que l'auteur et ex-collaborateur de la revue devait considérer avec dédain quelques années plus tard, fustigeant sa propre inconscience d'avoir pu consentir à placer sa signature au bas de ces pages « par une triste habitude, contractée dans l'enfance, qui (le) portait jusque-là à apposer sa signature sur les urinoirs ». Mais avant de prendre ses distances pour quelques mois avec le journalisme, qualifié par lui de « l’art de qui n'a pas d'art », il écrivit encore pour la revue La donna, tout en obtenant entre-temps son doctorat en droit en 1916, avec une cote de 77 sur 110. Réformé en raison d'une affection cardiaque, il fut empêché de s'enrôler comme volontaire dans la Première Guerre mondiale.
En , il publia dans l'hebdomadaire Il Mondo Torinese sa première chronique mondaine, qui représente un tournant dans sa carrière d'écrivain, en ce sens qu'il renonça à son habituelle tonalité discursive, pour adopter désormais un ton caustique et critique, et pratiquer la raillerie et l'humour absurde, ce qui lui valut aussitôt un ample succès auprès de nombreux lecteurs volontiers enclins à se reconnaître dans la position anticonformiste et désinvolte de l'auteur.
À la mi-, Pitigrilli se fixa à Rome en compagnie d'Amalia Guglielminetti, et fut engagé par le journaliste Tullio Giordana, directeur du journal libéral-démocratique L’Epoca, désireux de doter son journal de quelques articles plus pétillants, pour distraire les lecteurs de la triste actualité du conflit mondial. Tout en continuant à dévaloriser le journalisme (« les journalistes sont dépourvus d'idées car ils doivent soutenir celles du directeur, lequel soutient celles des actionnaires »), Pitigrilli se rendit en Istrie comme envoyé spécial, et se retrouva à Fiume, ville en proie à dissensions et à contradictions. Pour moquer les nationalistes italiens, qui s'étaient ralliés à ceux des habitants de Fiume qui manifestaient en faveur du rattachement de leur ville à l'Italie, il se fendit d'un article sarcastique, intitulé Fiume, città asiatica, qui provoqua scandale et exaspération. L’Epoca fut mis sous séquestre, et Pitigrilli dut se réfugier en Suisse, d'où il fit ensuite parvenir d'autres articles, au bas desquels Giordana eut la précaution de mettre la signature Dino Segre.
Vers la même époque parurent de sa plume une biographie de sa protectrice Amalia Guglielminetti (1919) et une série d'articles politiques, d'allure anecdotique, à l'occasion des élections du à Naples.
Le fut publié dans Il Mondo son premier article écrit depuis Paris, où il avait été envoyé par Giordana comme correspondant étranger.. C'est aussi de Paris que, pour alimenter le fascicule monographique à lui consacré, il expédiera à Enrico Cavacchioli, fondateur du bimensuel Raccontanovelle, outre son autobiographie, une série de quatre nouvelles, premières proses de fiction de Pitigrilli jamais publiées. Ces nouvelles, qui avaient pour titre Purificazione, Whisky e Soda, Il cappello sul letto et Balbuzie, connurent un franc succès, à telle enseigne que la revue se trouva épuisée en peu de jours. Le style en était cynique, désinvolte, provocateur, truffé de paradoxes, de calembours et d'impertinences.
Cette même année, sur les instances pressantes de la maison d'édition Sonzogno, qui comptait bien exploiter ce moment propice, il donna Mammiferi di lusso (Mammifères de luxe, 1920), recueil de onze nouvelles – « acte d'un écrivain courageux qui arrache aux femmes leur masque mensonger et aux hommes le bandeau qui les empêche de clairement situer leurs instincts dans l’animalité », dira un critique – et un ensemble de sept récits, La cintura di castità (la Ceinture de chasteté, 1921). Cette dernière publication lui permit d'abandonner au moins temporairement le métier, si détesté, de journaliste. Ces nouvelles, empreintes d'humour et d'érotisme, surent susciter l'intérêt d'un public moderne et affranchi, en quête de boutades et de jeux de mots distingués, et se piquant de s'être émancipé des préjugés.
Il se rendit ensuite à Turin, d'où il fut bientôt contraint de fuir après avoir provoqué un début de rixe avec un groupe de personnes rancuneuses revenues de Fiume. Réfugié à Rapallo, sur la côte ligurienne, il se voua à la rédaction de Cocaina (Cocaïne, 1921), le premier de ses romans et celui qui est resté le plus célèbre. Écrit « au cours de deux mois et dix jours », le roman relate une histoire d'amour et de drogue, où se bousculent traits d'esprit et reparties cinglantes. Le livre déclencha une grande polémique en Italie : pris à partie par le quotidien fasciste Il Popolo d'Italia, alors dirigé par Benito Mussolini, mais défendu par la prestigieuse revue Ordine Nuovo, fondée par Antonio Gramsci, Pitigrilli se vit au centre d'un débat sur la drogue, laquelle, dans les difficiles années d'après-guerre justement, tendait à se répandre en Italie.
Durant ces mêmes mois, il défraya également la chronique mondaine par ses rapports refroidis avec Amalia Guglielminetti, qu'il tourmentait de sa jalousie, et par les nombreuses liaisons qu'il ne s'interdisait cependant pas d'avoir par ailleurs – jalousie que pourtant il avait définie comme « le sentiment par lequel un homme, après avoir été reçu dans le lit d'une femme, se croit être seul en droit d'y retourner ».
Sous le régime fasciste
En 1923, après diverses tribulations judiciaires, il commence à écrire La vergine a 18 carati (la Vierge à , 1924), son deuxième roman, à l'épilogue tragique et à la thématique nettement autobiographique, qui lui sera un terrain particulièrement propice à faire jaillir aphorismes, paradoxes, traits d'esprit, énoncés sarcastiques et persiflages. L’ouvrage, bientôt introuvable, fit de lui l'auteur le plus lu d'Italie. En même temps, il tenta, en collaboration avec Amalia Guglielminetti, de se frotter au genre de la comédie de théâtre, mais y renonça brusquement pour revenir au journalisme, que pourtant il affirmait mépriser ; il est vrai qu'en 1922, avec les débuts de Mussolini comme président du Conseil des ministres, la situation était profondément changée.