La Vénétie maritime (en latin , en grec ) est un territoire de l’Italie byzantine parfois aussi appelé Vénétie byzantine, situé au nord de l’exarchat de Ravenne et correspondant à la zone côtière de l’antique région Vénète, c’est-à-dire aux côtes des actuels Vénétie et Frioul-Vénétie JulienneRavegnani, Bisanzio e Venezia, p. 7., distincte de l’intérieur des terres de la Vénétie euganéenne passée à la fin du sous le contrôle des Lombards. vignette|En rose la Vénétie maritime. vignette|Le lion de Saint-Marc.

Origine Le territoire concerné était une zone lagunaire et deltaïque des possessions de l’Empire romain d'Orient en Italie, caractérisé par des établissements épars, sans centres urbains de référence. Les conditions géographiques (omniprésence de l’eau, inondations du Pô, marées adriatiques…) favorisèrent de nouveaux modèles sociaux et économiques qui se développèrent à partir des activités traditionnelles lagunaires de l’époque romaine, comme la pêche, l’exploitation des cannes, le travail du verre et l’extraction du sel. Fuyant les invasions barbares, la population romanisée locale a choisi ces milieux paraliques comme refuges, car avec un mètre en moyenne de profondeur, et un labyrinthe de canaux (velme), de vasières (piane), de lais naturels (barene) et de sansouires (palude), la lagune vénitienne offrait une excellente protection contre les envahisseurs à la fois terrestres qui s’y envasaient, et maritimes qui s’y échouaient : seuls des bateaux à fond plat pouvaient y accéder à condition que le pilote connaisse bien la topographie changeante des lieux. Là, cette population romane a notablement développé le commerce, grâce aux exemptions fiscales dont profitait l’Italie byzantine. Mais la distance jusqu’à Constantinople et les controverses politiques du système dit des « Trois Chapitres » causeront l’apparition de deux factions en lutte entre elles, s’appuyant à tour de rôle tantôt sur les Lombards, tantôt sur les Romains d’Orient (« Byzantins »), jusqu’à ce que la forte autonomie concédée par les empereurs byzantins soit officialisée par la constitution, entre la fin du et le début du , du Ducatus Venetiae (duché de Venise, matrice de la future république de Venise).

Territoire et implantations vignette|La lagune de Venise vignette|Antiques colonnes du sanctuaire d’art paléochrétien de la Madonna di Barbana, à Grado, .

Après l’occupation par les Lombards d’une bonne partie de l’actuelle Vénétie, la Vénétie maritime reste romaine et sert de refuge aux populations romanes qui s’abritent dans les zones lagunaires où les protégeait la flotte impériale (classis adriatica, devenue plus tard la marine vénitienne). Ces populations qui édifièrent de nouveaux centres sur les îles de la côte Adriatique, pensaient pouvoir regagner un jour leur région d’origine, la Vénétie continentale.

La zone gouvernée par l’administration romaine d’Orient s’étendait entre les lagunes de Venise, de Merano et de Grado, sur une partie de l’actuelle côte du Frioul, sur Chioggia et, pour une brève période, sur une partie de l’arrière-pays vénète entre les fleuves Adige et BrentaAtlante Storico Mondiale, Istituto Geografico De Agostini, Novara 1995.

À partir du Nord on y trouvaitAtlante Storico Mondiale, Cartografia, Sezione Italia, I barbari - L'Italia bizantina e longobarda, De Agostini, Novara 1993, p. 335.: Grado, siège patriarcal (Patriarchatus Gradensis), qui sous l’autorité de la métropole, jouit d’une ample autonomie ; Marano ; Bibione ; Clodia Concordia, cité romane sur les bords de la lagune, rapidement détruite par la conquête lombarde ; Caprola, cité devenue siège de l’évêque et de ses gens depuis 606Catholic encyclopedia. S. v. Diocese of Concordia ; Opitergio, antique cité romane, principal centre administratif de la province jusqu’à la conquête lombardeG. Ortalli, « Venezia dalle origini a Pietro II Orseolo », in Storia d'Italia, vol. I, Longobardi e Bizantini, p. 357. ; Melidissa aussi appelée Heracleia, port lagunaire d’Opitergio, dont l’importance grandit à mesure qu’Opitergio décline, et qui finit par devenir capitale et nouveau siège du diocèse à sa placeG. Ortalli, « Venezia dalle origini a Pietro II Orseolo », in Storia d'Italia, vol. I, Longobardi e Bizantini, p. 358. ; Equilio, rivale de l’Héraclia voisine, et qui profite aussi du déclin d’Opitergio ; Altino, cité romaine détruite par l’invasion lombarde ; Torcello, principal centre commercial des lagunes, point stratégique au centre de la zone lagunaire formée par les fleuves Piave, Sile, Dese et Zero, et qui reçoit les réfugiés d’AltinoDe nos jours Torcelle est un centre artisanal et industriel, caractérisé par des chantiers navals et centres commerciaux : M. Savino, « Torcello, tra terra ed acqua, tra passato e futuro, » in L'Universo n° 3, anno LXXXI, pp. 296-310. ; Treporti, port à l’entrée du système lagunaire de Torcello ; Ammiana, centre urbain satellite de Torcello ; Costanziaco, autre satellite de Torcello ; Maiurbum, satellite de Torcello dont le nom dérive de vicus Maioribus, village de pêcheurs qui se livre aussi à l’horticultureM. Savino, « Burano : una terra di frontiera », in L'Universo n° 2, anno LXXXI, pp. 153. ; Burano, ville au sud de Torcello, fondée sur un groupe d’îles (barene) peuplées par des réfugiés de l’arrière-pays, principalement d’un quartier de Altino, le vicus BoreanumM. Savino, « Burano : una terra di frontiera », in L'Universo n° 2, anno LXXXI, pp. 152-153.. Mureana, autre centre issu de la chute d'Altino et où se concentra la majeure partie des activités industrielles liées au travail du verreM. Savino, « Murano: storia e destini di un insolito distretto industriale in laguna », in L'Universo n° 4, anno LXXXI pp. 438-450.; Rivo Alto, premier centre de la future Venise, développé le long du profond canal (velma) creusé par le courant de la Brenta à travers la lagune ; Olivolo, centre issu du groupe d’îlots occupé par le siège épiscopal de Rivoalto ; Malamocco, cité stratégique sur un des lidos (cordons littoraux) le plus éloignés de l’arrière-pays lombard, devint capitale de la Venetia maritima à la création du Duché de Venise ; Popilia, centre proche de Malamocco, à l’intérieur de la lagune ; Vigilia, petit centre à l’intérieur de la lagune ; Albiola, port au sud de Malamocco ; Chioggia Minore, port de Chioggia Maggiore, à l’extrême sud de la laguneM. Savino, « Chioggia: così simile, così diversa », in L'Universo n° 5, anno LXXXI, pp. 582-598.; Chioggia Maggiore, déjà cité romaine sous les noms de Claudia, Clusia, Cluia, Cluzia et Clugia major, était le principal centre de la partie méridionale de la province, le plus ancien centre habité de la lagune et le principal port avant l'érection de Venise ; Brondolo, port de Chioggia, antique Mansio près de la via Popilia, nœud d’échange entre les communications maritimes, lagunaires et terrestresM. Savino, « Chioggia: così simile, così diversa », in L'Universo n° 5, anno LXXXI, pp. 586..

Histoire

La reconquête romaine

vignette|gauche|250px|Justinien Ier et sa cour : mosaïque de la basilique San Vitale de Ravenne.

En 554 s'achève la guerre contre les Ostrogoths, par laquelle l'empereur Justinien Ier reconquiert la péninsule italienne, la Dalmatie et la Sicile ; avec ses conquêtes ultérieures de l’actuelle Tunisie, de la Sardaigne, de la Corse et des Baléares prises aux Vandales en 533-534, et de l’Espagne du Sud prise aux Visigoths en 554, une partie des territoires de l’ex-Empire romain d'Occident retrouvent la domination romaine (d'Orient)Georg Ostrogorsky, tome 1.. À partir de ce moment et jusqu’en 584, tous ces territoires de langues romanes et de tradition latine sous contrôle de l'Empire romain d'Orient sont réorganisés : l'antique préfecture du prétoire qui siégeait à Ravenne, fut confiée au général byzantin NarsèsNorwich, pp. 91-92. ; la Vénétie-et-Istrie constituent une nouvelle province romaineRavegnani, Bisanzio e Venezia, p. 18., jusqu’à fin 754, lorsque la Vénétie lagunaire est séparée de l'Istrie qui elle, fut incluse dans le thème de DalmatieC. Diehl, Études sur l'administration byzantine dans l'exarchat de Ravenne (568-751), Bibliothèque des écoles française d'Athènes et de Rome, 53, Burt Franklin, New York 1958, pp. 40-41..

En 554, des zones du nord de la Vénétie étaient encore aux mains des Goths et des Francs ; en quelques jours de l’an 559, Narsès réussit à les chasser de ces territoires : la conquête fut complète en 561-562 avec la reddition de Vérone et Brescia. Trente ans plus tard, la préfecture d'Italie devint, par une nouvelle réforme, l’Exarchat de Ravenne dirigé par un fonctionnaire nommé par l’empereur romain d'Orient, avec pleins pouvoirs civils et militairesJohn Meyendorff, « Imperial unity and Christian divisions: The Church 450-680 A.D. » in : The Church in history vol. 2, St. Vladimir's Seminary Press 1989, Crestwood, NY..

La crue de Paul Diacre

À l’époque, durant l’Antiquité tardive, le système lagunaire était différent et beaucoup plus étendu que l’actuel, constitué par un complexe ininterrompu entre les deltas du Pô au sud, et de l'Isonzo au nord, d'où le nom de « Vénétie maritime ». Il est aujourd’hui fragmenté entre les lagunes de Comacchio, de Venise, de Caorle, de Marano et de Grado. Ce vaste système servait de voie de navigation interne, parallèle aux antiques routes romaines de la terre ferme, et protégeait les cités côtières bâties sur les îles (barene) et des cordons littoraux (lidos). Ce système lagunaire fut chamboulé à la fin du par les grandes crues du , dues à la « rupture de la Cucca » ou « crue de Paul Diacre »Du nom du diacre qui en fit le récit dans le livre 2 de son Historia Langobardorum., dont l’intensité modifia le cours des fleuves et initia la séparation progressive des diverses lagunesLorenzo Casazza, Mutamenti insediativi e sfruttamento del suolo nel Polesine meridionale dalla tarda antichità al mille et Camillo Corrain, « Il territorio polesano fino al '400. Le bonifiche estensi nel XV secolo » in La bonifica tra Canalbianco e Po, p. 57-70-Minelliana.. vignette|gauche|200px|Assassinat en 572 à Vérone du roi de Lombardie Alboïn par son épouse Rosmunda.

L'invasion lombarde

vignette|250px|Carte de l’exarchat d'Italie en 572, sous l’empereur byzantin Justin II, après l’invasion des Lombards.

En 568, profitant de la faiblesse de l’Italie byzantine septentrionale, encore exsangue après la guerre gothique et la peste « justinienne », le peuple germanique des Lombards, venant de Pannonie, traversa l'Isonzo, détruisit le castrum romain de Forum Iulii, occupa cette cité et envahit la vallée du Pô et la zone la plus orientale de la VénétieRavegnani, Bisanzio e Venezia, p. 20., puis Aquilée et Trévise, en accord avec l’Église locale, et plus tard Vérone, Vicence, Milan, Pavie et enfin Julia ConcordiaRavegnani, Bisanzio e Venezia, pp. 20-21.. En outre, les Lombards pillèrent l’Italie centrale et nord-occidentale. En 572, ils firent de Pavie la capitale du nouveau Regnum LangobardorumPaul Diacre, Historia Langobardorum, Livre II..

À la suite de l’invasion lombarde, ne restèrent sous le contrôle romain d’Orient que Padoue, Oderzo, Monselice et Crémone, ainsi que la zone côtièreRavegnani, Bisanzio e Venezia, p. 21.. Le patriarche d’Aquilée, Paul, se réfugia dans la lagune, à Grado. Les citoyens de Julia Concordia devenue lombarde en firent autant et fondèrent Caorle.

La résistance des Romains