Le comte Albrecht von Bernstorff (, Berlin – ou , ) est un éminent diplomate allemand ayant résisté au nazisme. Appartenant aux membres les plus importants de la résistance dans le cadre du ministère des Affaires étrangères, il est l'une des principales figures de l'opposition libérale au nazisme.

De 1923 à 1933, il est affecté à l'ambassade d'Allemagne à Londres, notamment en tant que chargé d'affaires, où il rend des services durables en faveur des relations germano-britanniques ; il est particulièrement actif pour l'octroi des bourses Rhodes. Dès 1933, il est mis provisoirement à la retraite par les autorités nazies, en raison de son rejet du régime et de son idéologie. En 1940, il est emprisonné par les nazis qui le déportent au camp de concentration de Dachau, d'où il est relâché quelques mois plus tard. Jusqu'à sa nouvelle arrestation en 1943, il aide des Juifs pourchassés et fait partie du cercle Solf, un groupe de résistance libérale. Grâce à son amitié avec Adam von Trott zu Solz, Bernstorff noue des relations entre le cercle Solf et le cercle de Kreisau. En outre, grâce à ses contacts avec l'étranger, il peut établir des liens avec des milieux influents en faveur de la résistance allemande au nazisme.

Après une deuxième arrestation en , Bernstorff est incarcéré au quartier général de la Gestapo, puis en au camp de concentration de Ravensbrück. En , il est transféré à la prison de la Lehrter Strasse, dans le quartier Moabit de Berlin, où la Gestapo l'interroge sous la torture. À la fin du mois d', il est assassiné par les SS. Origine vignette|upright=0.8|Armes des Bernstorff.|alt=Dessin en couleurs représentant un écu rouge, barré au tiers inférieur d'une bande blanche ondulée, d'où surgissent trois feuilles vertes de végétation Le comte Albrecht Theodor Andreas von Bernstorff appartient à la famille von Bernstorff de vieille noblesse mecklembourgeoise. Cette famille fournit au fil des générations de nombreux hommes d'État et diplomates. Ils ont une importance spéciale au Danemark, où Johann Hartwig Ernst von Bernstorff, ministre d'État au joue un grand rôle dans le développement des idées des Lumières dans le pays. En 1740, il acquiert l'île de Stintenbourg et le domaine de Bernstorff sur le lac Schaal, à la frontière entre le duché de Saxe-Lauenbourg et le grand-duché de Mecklembourg-Schwerin. Il est fait comte danois.. À la fin du , son neveu Andreas Peter von Bernstorff lui succède comme ministre des Affaires étrangères du Danemark. Si elle appartient à l'ancienne noblesse rurale, la famille Bernstorff ne fait pas partie des aux idées très conservatrices, mais s'est toujours intéressée à l'étranger. La tradition diplomatique familiale lui donne une forme de cosmopolitisme unique, mêlée à une vision du monde plutôt libérale..

Son grand-père, qui s'appelle également Albrecht von Bernstorff (1809-1873), est un diplomate prussien. Il est ministre des Affaires étrangères de Prusse de 1861 à 1862. Son père, le comte Andreas von Bernstorff, est également un fonctionnaire prussien, et représente pour le parti conservateur allemand les intérêts de la circonscription de Lauenburg. Très religieux, il élève ses enfants dans l'esprit du piétisme et prend très au sérieux son rôle de patron ecclésiastique. Il participe à la fondation de l'Union chrétienne de jeunes gens et de la branche allemande de l'Alliance évangélique mondiale. En 1881, il épouse Augusta von Hottinger, issue de la famille patricienne zurichoise des Hottinguer., avec laquelle il n'a son premier enfant qu'après neuf ans de mariage..

Enfance et jeunesse (1890-1909) vignette|Stintenbourg – Siège de la famille et résidence du comte Albrecht von Bernstorff|alt=Photo en couleur d'une maison entourée d'arbres, construite en pierres beiges et surmontée d'un toit de tuiles rouges, une étendue d'eau au premier plan. Les lieux qui marquent l'enfance de Bernstorff sont Berlin et la résidence familiale de Stintenbourg. Il reçoit l'essentiel de sa formation scolaire à domicile avec des précepteurs. Bien que la ferme religiosité de son père rythme sa vie de tous les jours, Albrecht n'adopte pas ce trait de caractère : au lieu de ces mœurs rigoristes, il penche plutôt dès son jeune âge vers le libéralisme et la tolérance envers ceux qui ne partagent pas ses opinions. Le contraste avec la façon de vivre de son père renforce encore cette tendance, ce qui contribue à accroître les tensions entre père et fils. Par contre, il est très lié à sa mère. Ce n’est que peu avant la mort de cette dernière que des contrariétés surgissent dans ce rapport, alors que Bernstorff essaie de mener sa vie indépendamment de sa mère. Ses émotions témoignent de son lien très étroit à sa mère jusqu'alors..

Bernstorff passe sa jeunesse principalement à Berlin, ne fréquentant la résidence familiale de Stintenbourg que durant des séjours de vacances. En terminale, il complète sa formation par un bref séjour au Kaiserin-Augusta-Gymnasium de Berlin, où il passe son . Pendant sa scolarité, il porte un grand intérêt à l'apprentissage des langues étrangères, et surtout de l’anglais, qu'il parle couramment dès sa jeunesse. Quand son père meurt, en 1907, le comte Albrecht von Bernstorff devient chef de famille, et châtelain de Stintenbourg à seulement , mais sous la tutelle de son oncle jusqu'à ses . Après son Abitur, il entame des études en agriculture dans une propriété de la province de Brandebourg..

Bourse Rhodes à Oxford (1909-1911) vignette|Trinity College (Oxford). Son séjour d'études à Oxford de 1909 à 1911 contribue décisivement à la formation du comte Albrecht von Bernstorff.|alt=photographie en couleurs d'une partie d'un bâtiment, espace vert au premier plan.

En 1909, Bernstorff apprend que sa candidature à une bourse Rhodes a été acceptéeDepuis 1902, la fondation Rhodes octroie des bourses à des jeunes gens du Royaume-Uni, des États-Unis et d'Allemagne, leur permettant de suivre des études à l'Université d'Oxford. ; il abandonne ses études en agriculture, et s'inscrit le comme étudiant en économie politique au Trinity College. Ses résultats y sont majoritairement notés comme (remarquablement satisfaisants). Bernstorff utilise les possibilités exceptionnelles offertes par Oxford pour préparer le mieux possible une éventuelle carrière diplomatique. En 1911, il appartient aux fondateurs du , un club de débats germano-britannique, destiné à favoriser la compréhension mutuelle. Le premier débat concerne le thème des « Relations anglo-allemandes » ; il est dirigé par BernstorffHarald Mandt dans ... Parmi les boursiers allemands à Oxford, Bernstorff prend toujours une position originale, y compris dans ses relations au « Club allemand d'Oxford », l'organisation des anciens boursiers Rhodes allemands, devant lequel il présente son expérience dès , quelques mois après son inscriptionMandt, dans .. À la fin de son séjour d'études, Bernstorff tient un discours au nom de tous les boursiers devant Alfred Milner, Milner, gouverneur de la colonie du Cap, et Richard von Kühlmann, conseiller de l'ambassade d'Allemagne à Londres..

À Oxford, A.T.A. noue de nombreuses amitiés : parmi ses condisciples, on compte Adolf Marschall von Bieberstein, le fils de l'ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, Alexander von Grunelius, un noble alsacien, futur diplomate, Harald Mandt, futur homme d'affaires et lui aussi boursier Rhodes, et le Britannique Mark Neven du Mont, qui deviendra après ses études un éditeur influent. Bien que Bernstorff souffre d'un fort rhume des foins, il fait partie de l'équipe d'aviron de son collège. Il développe à Oxford une profonde attirance pour le mode de vie britannique, et il y renforce ses vues libérales.. Une de ses caractéristiques en est son profond attachement au concept de libre compétition : C'est ainsi qu'il trouve très tôt son camp politique, auquel il restera fidèle toute sa vie.

En 1911, Bernstorff obtient son diplôme en sciences politiques et en économie politique. Il résume l'essence de ses expériences à Oxford avec Alexander von Grunelius sous le titre (Glossaire de l'étudiant allemand à Oxford), qui donne de manière humoristique des conseils aux futurs boursiers pour leurs études à Oxford, ainsi qu'au passage des indications sur les particularités anglaises ; il ne se contente pas d'y décrire la simplicité de la façon de parler, et un certain sentiment de supériorité d'appartenir à une élite, mais au cours des années, il adopte ces comportements..

Études à Berlin et à Kiel (1911-1914) vignette|gauche|Bâtiment principal de l'université de Kiel – lieu d'études de Bernstorff (1911 à 1914).|alt=Photographie en noir et blanc d'un bâtiment.

Le retour du Royaume-Uni n'est pas aisé. Inscrit d'abord en droit à l'université Frédéric-Guillaume de Berlin, il est appelé pour son service militaire à partir du . Il l'effectue comme aspirant volontaire et choisit le prestigieux régiment des cuirassiers de la garde. Au bout de seulement six mois, il est exempté en raison de son rhume des foins et de ses crises d'asthme, dues à une allergie aux poils de chevaux. Bernstorff ne s'est d'ailleurs jamais impliqué dans l'armée.. Il reprend ensuite ses études en droit, sciences politiques et économie politique à l'université Christian Albrecht de Kiel. Après son séjour à Oxford, Kiel lui paraît provinciale. Il essaie d'échapper à la ville aussi souvent que possible : il utilise à cet effet Stintenbourg comme lieu de refuge, où il invite de nombreux amis dès l'été 1912. En outre il s'occupe de Friedrich von Bethmann Hollweg, le fils du chancelier d'Empire Theobald von Bethmann Hollweg. Outre Stintenbourg, Bernstorff va souvent à Berlin, où il a ses premières conversations politiques avec son oncle le comte Johann Heinrich von Bernstorff. Ce dernier est un diplomate influent, conseiller en politique étrangère de Bethmann Hollweg, et à ce moment ambassadeur d'Allemagne à Washington. Ses vues libérales et son expérience diplomatique en font un exemple pour son neveu Albrecht : ..

En , Albrecht von Bernstorff part en voyage pour le Royaume-Uni. Outre des visites à Oxford et Londres, il passe quelques jours sur l’île de Wight. Il est toujours assailli par des doutes sur lui-même, et par la peur de ne pas répondre aux attentes placées en lui. Son séjour à Oxford en particulier lui est très pénible et il est au bord du suicide. Stutterheim écrit à ce propos qu'il est un .. Plus vieux, il fait encore de nombreuses dépressions et a une crainte profonde de ne pas être assez bon, ou de ne pas mener une vie convenable.. Il essaie alors de compenser ses émotions par une suractivité. C'est à cette époque qu'il se décide à épouser la carrière parlementaire..

Le éclate la Première Guerre mondiale. Alors que cela entraîne un élan de patriotisme chez la plupart de ses compatriotes, la pensée de devoir peut-être combattre elle aussi le tourmente. Bernstorff essaie de se distraire en se tournant vers l’art. Il lit les auteurs britanniques John Galsworthy, Robert Louis Stevenson et H. G. Wells. En outre, il assiste à la première de Pygmalion. Il trouve un accès à l'expressionnisme par René Schickele et Ernst Stadler, tandis que sur la scène, le poète de l'Art nouveau Karl Vollmöller l'intéresse particulièrement. Bernstorff s'attaque aussi aux œuvres de Stefan George, dont il rejette pourtant les représentations mythiques/sacrées. Il lit les travaux du philosophe Henri Bergson, et admire les poèmes de l'Indien Rabindranath Tagore. À part cela, il s'enthousiasme pour le hassidisme, une branche mystique du judaïsme..