Bernard de Corbehem (né le , mort le ), volontaire de la Légion de Damas en 1793, débarqué à Quiberon avec la division de Sombreuil en 1795, rescapé du Massacre de Quiberon, rejoint Cadoudal à Auray, puis traverse à pied 300 lieues en France pour retrouver l'Armée de Condé en 1796 sur les bords du Rhin.
Le départ de deux jeunes émigrés
Deux frères natifs de Saint-Pol-sur-Ternoise, (ancienne province d'Artois,dans l'actuel département du Pas-de-Calais), Louis et Bernard de Corbehem, âgés respectivement de , quittent leurs parents en grand secret au petit matin, la veille de Noël 1791Le collège de l'ordre des Carmes vient de fermer, laissant les élèves désœuvrés à la recherche d'aventures et, en passant par Béthune et par Lille, démunis de papiers d'identité, ils échappent aux contrôles des postes d'infanterie française. Ils traversent la frontière pour se rendre à Tournai, en Belgique, dans l'intention de s'enrôler dans l'armée contre-révolutionnaire formée par les princes de Bourbon, le comte de Provence et le comte d'Artois, frères cadets du roi Louis XVI. C'est le début d'une aventure que Bernard de Corbehem va devoir affronter seul, lorsque les circonstances le sépareront de son frère.
Premières armes à l'Armée des Princes
En arrivant à Tournai, les deux frères ont la surprise de rencontrer une foule hétéroclite de nobles émigrés originaires des Provinces françaisesCes provinciaux sont très éloignés d'une certaine noblesse de cour, considérée comme arrogante, et qui s'estime toujours détentrice d'un reliquat de privilèges, pourtant abolis depuis la Nuit du 4 août….François-René de Chateaubriand qui s'est également exilé avec son frère Jean-Baptiste, décrit ainsi les volontaires de l'armée des princes : Un assemblage confus d'hommes faits, de vieillards, d'enfants descendus de leur colombier. Le chevalier d'Hespel ajoute de son côté : Ce rassemblement de gentilshommes n'avait jamais eu son pareil. Rien ne serait plus curieux qu'une esquisse du tableau des mœurs de ces nobles proscits et de leur manière de vivre….
Première déception : le comte de Canchy, ancien député de la noblesse d'Artois, chargé d'organiser la Légion de la noblesse de Flandres, en qualité de commissaire de l'Armée des princes, refuse de les incorporer dans cette formation, car ils ne sont pas reconnus pour gentilshommes par les États d'ArtoisIl semble pourtant que la famille de Corbehem détient un document authentique du 2 mai 1551 par lequel l'Empereur Charles Quint accorde à leur ancêtre, médecin à la Cour, l'état de noblesse//Loin d'accueillir avec empressement les volontaires qui se présentent, les différents corps de troupe font l'impossible pour les rebuter et leur accordent, comme une grâce insigne, celle de les admettre… Mr. de Corbehem, soupçonné de n'être point noble ou, du moins de noblesse douteuse, doit faire la preuve de ses quartiers alors qu'il s'attendait plutôt à faire celle de ses capacités militaires (Ghislain de Diesbach, Histoire de l'Émigration, page 208). Mais peu leur importe, ils se portent volontaires au mois de , pour la nouvelle Compagnie d'infanterie fondée par le marquis de La Rianderiefamille Diedeman de La Rianderie, originaire de Flandre. Le marquis de La Rianderie était lieutenant des Gardes françaises et bailli du roi dans la province de Flandres., moins regardant sur le pédigrée des jeunes recrues.
Les volontaires royalistes sont revêtus d'un uniforme flambant neuf et formés en vue des prochaines opérations : Dès , l'armée des princes est divisée en trois unités. La Compagnie des frères de Corbehem est rattachée à la troisième, le corps d'armée du prince de Bourbon, fort de cinq mille hommes, qui opère à l'arrière-garde de l'armée autrichienne des Pays-Bas commandée par Brunswick, lors de l'invasion en ChampagneToutes ces dispositions étant prises, le duc de Brunswick fit paraître ce manifeste trop connu, qui eut un effet tout opposé à celui qu'il devait produire, et qui fit naître les plus funestes pressentiments dans le cœur de tous les hommes sages. (Mémoires de B. de Corbehem). Après une retraite précipitée, ce corps d'armée est licencié le , deux mois après la victoire française de Valmy du et sans avoir participé à la Bataille de Jemmapes du .
Au cours de ces opérations, abondantes en marches et contre-marches, plusieurs nuits de suite, Bernard de Corbehem souffre du froid, de la pluie et même de la faim, notamment dans le cantonnement de Marche-en-FamenneAussi Marche-en-Famenne justifie-t-elle bientôt le surnom de Marche-en-Famine que lui ont donné les soldats de l'Armée de Bourbon (Ghislain de Diesbach, Histoire de l'Émigration, page 226. Il sera hospitalisé pendant un moisLe marquis du Dresnay, fondateur d'un régiment d'émigrés, indique que Les Légions composées de gentilshommes réduits à la paye et au service du soldat, ont été détruites par la maladie ; si on excepte quelques individus vigoureusement constitués, tous ceux qui ont échappé à la mort, sont revenus dans un état d'épuisement et d'infirmités dont ils se ressentiront toute leur vie.
C'est à Stavelot, que l'on annonce aux combattants de l'armée des princes leur licenciement, le . Les soldats, sans ressource, sans abri, sans moyens d'existence, sont au désespoir. Le bruit court que deux frères se sont suicidés en se jetant dans la Meuse. Pour leur part, les frères de Corbehem vont se regrouper avec quelques camarades pour affronter ensemble leur destin.
Tournai: la studieuse année 1793
Le groupe de huit combattants licenciés dont les deux frères ont pris la tête bat la campagne et prend de multiples contacts pour se faire embaucher dans une unité d'active. Dans l'espoir de se faire incorporer dans les Gardes wallonnes, ils parviennent aux environs de Maëstricht. Mais Bernard est dans un tel état d'épuisement qu'il est incapable de continuer son chemin : il souffre d'une grave crise de goutte et d'arthrite, compliquée d'une sciatique tenace. Il est obligé de se séparer de ses compagnons d'infortune et de son malheureux frère qui vont leur cheminSon frère et ses compagnons sont incorporés dans les Gardes Wallonnes. Puis, Louis de Corbehem rejoint en Espagne la Légion de Saint-Simon et participe aux combats de 1793 et de 1794. Des Hollandais compatissants vont le soigner sur place.
Transporté en charrette jusqu'à Hasselt, en pays liégeois, Bernard de Corbehem échange son uniforme contre une défroque civile pour se soustraire aux républicains qui viennent d'envahir la Belgique. Puis, il emprunte une voiture de roulier qui le transporte jusqu'à Tournai, au début de l'année 1793, au prix de mille souffrances provoquées par les cahots de la route.
Dans son triste état, il est accueilli à Tournai dans un hospice de charité desservi par des dames nobles et par des religieuses, parmi lesquelles une amie de sa famille originaire de Lozinghem. Bravant les contrôles de l'armée républicaine, sa mère traverse la frontière en fraude et se porte à son chevet pendant 24 heures. Elle organise son admission dans le collège de Jésuites de la ville, pour parfaire sa formation interrompue au déclenchement de la RévolutionElle finance ce complément d'étude chez les jésuites belges. Son objectif non avoué est sans doute de mettre son fils à l'abri des combats. Pris d'un amer pressentiment, Bernard ne devait jamais revoir cette mère intrépideLouise Bernardine Françoise Josèphe Thellier (1749-1794), épouse de Jacques Jean-Baptiste Eloy de Corbehem (1737-1807), ancien lieutenant-général civil de la sénéchaussée de Saint-Pol-en-Artois, mère de 8 enfants, dont le dernier avait 9 ans, est emprisonnée à Arras par les soins du redoutable Joseph Lebon en même temps que son mari, en tant que mère d'émigrés. Elle est guillotinée le 7 mai 1794 à Arras, dans la même période que dix de ses proches parents Thellier, Thellier de Sars et Thellier de Poncheville.
Cette année 1793, si fertile en combats meurtriers, sera donc exclusivement réservée au perfectionnement scolaire de Bernard. Mais, du fond de son collège, le bruit du canon de Valenciennes l'incite à reprendre du service. En compagnie de deux camarades de collège, il part en grand secret, pour s'enrôler un matin d', dans la Légion de Damas.
La Légion de Damas
Les trois collégiens de Tournai traversent Valenciennes et Le Quesnoy dont les ruines encore fumantes révèlent l'ampleur des combats. Ils rencontrent aux environs de Liège, en , le comte Étienne de Damas qui les reçoit à bras ouverts et les embauche sans coup férir, comme fantassins, dans la légion qu'il vient de fonder à Maëstricht, à la solde de la Hollande.
La Légion de Damas offre à ses nouvelles recrues un uniforme bleu-ciel que l'on a souvent confondu avec celui des républicains, de couleur bleu-roi. Après une période de formation de deux mois, Bernard de Corbehem participe à tous les combats opposant les armées alliées (Autrichiens, Hollandais, Anglais et Prussiens) aux armées républicaines françaises, et notamment à la Bataille de Fleurus où il découvre avec admiration que les Républicains utilisent pour la première fois des ballons d'observation. Il est aussi engagé avec la légion de Damas dans les combats de Charleroi.
La campagne de 1794 s'annonce favorablement au profit des alliés. La réaction ne se fait pas attendre et, grâce aux généraux Carnot, Pichegru et Jourdan, entre autres, l'Armée du Nord, l'Armée de Sambre-et-Meuse et d'autres formations républicaines vont accomplir des prouesses et refouler leurs adversaires en Belgique et en Hollande. La Légion de Damas subit sévèrement les marches et contre-marches et jusqu'au mois de doit retraiter dans les pires conditions: aux graves pertes enregistrées au combat doivent souvent s'ajouter les exécutions des émigrés faits prisonniers.
La Division de Sombreuil
Au mois d', la Légion de Damas avait subi de nombreuses pertes: ses effectifs ne comptent plus que 500 hommes. La République des Provinces-Unies n'existe plus. Il est alors décidé de fusionner sous un même commandement les légions anciennement soldées par les Hollandais. Il s'agit des corps de Béon, de Damas, de Périgord, de Rohan et de Salm qui constituent la deuxième Division aux ordres du comte Charles de Sombreuil, aux effectifs d'environ . Cette nouvelle Division passe au service et à la solde de l'Angleterre.
Bernard de Corbehem a la surprise d'être passé en revue avec ses nouveaux camarades par le colonel anglais Nesbitt. Ce dernier, accompagné par un ministre du culte luthérien, fait prêter sur l'évangile le serment de ne jamais porter les armes contre l'Angleterre, la Maison d'Orange et celle de Bourbon.
Au début du mois de , la Division de Sombreuil est désignée pour venir en renfort des troupes d'exilés royalistes en provenance d'Angleterre, engagés dans un débarquement désastreux en Bretagne. Les combattants sont embarqués sur le transport The Discovery qui descend l'Elbe à destination de Quiberon et vont devoir affronter un destin funeste.
La Bataille de Quiberon
L'Expédition de Quiberon concoctée par les Anglais et le comte d'Artois devait comporter plusieurs vagues d'assaut composées d'émigrés. La première, partie d'Angleterre sur des bateaux de guerre anglais, transporte environ , parmi lesquels de nombreux prisonniers républicains provisoirement retournés. La deuxième vague devait parvenir en renfort depuis la Hollande: Il s'agit de la division de Sombreuil à laquelle appartient Bernard de Corbehem.
La première vague, commandée conjointement par le comte de Puisaye et par le comte d'Hervilly, débarque sur la plage de Carnac le , à la joie unanime des Bretons venus les accueillir. Ils sont rejoints par un grand nombre de Chouans venus du Morbihan, qui, conformément à leurs traditions, se débanderont au fur et à mesure des événements.