vignette|upright=1.5|alt=Dessins illustrant différentes activités du commerce de la glace comme le débarquement de navires ou la livraison à des particuliers|Le commerce de la glace à New York publié dans le numéro du du magazine .
Le commerce de la glace est une industrie du dont l'objet est la récolte de blocs de glace d'origine naturelle, ensuite vendus aux commerçants, aux industriels et aux particuliers. La glace était récoltée à la surface des étangs et des cours d'eau gelés puis stockée dans des glacières avant d'être transportée par navire ou par train jusqu'aux clients dans le monde entier. Ce commerce révolutionna l'industrie agroalimentaire, mais fut supplanté au début du par la production artificielle de glace.
Cette industrie, très importante sur la côte Est des États-Unis et en Norvège, existait également dans d'autres pays, dont la France et la Suisse.
Le commerce fut initié en Nouvelle-Angleterre par l'homme d'affaires Frederic Tudor en 1806. Ce dernier vendait initialement la glace aux membres de l'élite européenne en Martinique dans les Caraïbes puis ses activités s'étendirent à Cuba et dans le Sud des États-Unis. Dans les années 1830 et 1840, le développement des navires à vapeur permit le transport de la glace récoltée en Amérique du Nord jusqu'en Europe, en Inde, en Amérique du Sud et en Australie. Néanmoins, le commerce de la glace commença à se concentrer sur l'approvisionnement des villes américaines en pleine croissance de la côte Est et des commerçants dans le Midwest. L'utilisation de glace dans des wagons frigorifiques permit aux abattoirs de Chicago et de Cincinnati de transformer la viande sur place avant son transport vers la côte et les marchés étrangers. La glace permit également le développement du transport au niveau national des fruits et légumes qui ne pouvaient auparavant être consommés que localement. L'utilisation de glace pour conserver les prises permit aux pêcheurs américains et britanniques de rester plus longtemps en mer tandis que les brasseries pouvaient à présent fonctionner toute l'année. Avec la diminution des exportations américaines dans les années 1870, la Norvège devint un producteur de premier plan et exportait de grandes quantités de glace au Royaume-Uni et en Allemagne.
À son apogée à la fin du , l'industrie de la glace américaine employait environ personnes, générait un chiffre d'affaires annuel d'environ 28 millions de dollars (environ 21 milliards de dollars de 2012) et utilisait des glacières pouvant contenir jusqu'à de glace tandis que la Norvège exportait un million de tonnes de glace par an grâce à un réseau de lacs artificiels. La fin du vit néanmoins le développement de techniques de production de glace artificielle. D'abord coûteuses et peu fiables, ces méthodes permirent de produire une glace compétitive en Australie et en Inde respectivement dans les années 1850 et 1870 ; à la veille de la Première Guerre mondiale en 1914, la production artificielle de glace aux États-Unis dépassa la quantité récoltée pendant l'hiver. L'entre-deux-guerres vit ainsi l'effondrement total du commerce de la glace dans le monde. Aujourd'hui, la glace est occasionnellement récoltée pour pratiquer la sculpture sur glace mais il reste peu de vestiges du réseau industriel de glacières du .
Histoire Avant le vignette|alt=Photographie d'un bâtiment en terre de forme conique|Photographie d'un yakhchal à Meybod en Iran. Les murs épais de ces bâtiments permettaient de stocker la glace jusqu'en été. Avant l'émergence du commerce de la glace au , la glace et la neige étaient collectées et stockées pendant l'été dans le monde entier mais cela ne dépassait jamais le stade artisanal. Sur le pourtour méditerranéen et en Amérique du Sud, il existait une longue tradition de récolte de la glace dans les Alpes et les Andes pendant les mois d'été avant son transport par les marchands jusque dans les villes. Des pratiques similaires se développèrent au Mexique durant la période coloniale. Les Russes récoltaient la glace sur la Neva et la stockaient durant les mois d'hiver pour pouvoir l'utiliser à Saint-Pétersbourg. Les riches européens commencèrent à construire des glacières sur leurs propriétés pour entreposer la glace à partir du et cette dernière était utilisée pour refroidir les boissons de l'élite.
Débuts du commerce (1800-1830) vignette|gauche|alt=Portait d'un jeune homme aux cheveux blonds ramenés sur le côté et portant une veste noire|Frederic Tudor qui fonda le commerce de la glace. Le commerce de la glace commença en 1806 sous l'impulsion de Frederic Tudor, un entrepreneur de Nouvelle-Angleterre. Dans cette région des États-Unis, la glace était un produit coûteux qui n'était consommé que par ceux pouvant financer leurs propres glacières. Néanmoins la croissance de l'économie dans la région de New York accrut la demande à la fin du et les agriculteurs vendaient la glace récoltée sur leurs étangs aux institutions de la ville. Certains navires transportaient occasionnellement de la glace depuis New York et Philadelphie pour la vendre dans les États du Sud des États-Unis, en particulier à Charleston en Caroline du Sud, et elle servait de ballast pendant la traversée.
Le plan de Tudor était de vendre de la glace aux habitants les plus fortunés des Caraïbes et du Sud des États-Unis durant les mois les plus étouffants de l'année. Conscient du fait que d'autres pourraient l'imiter, Tudor espérait mettre en place un monopole sur ces nouveaux marchés pour dégager d'importants profits. À ce moment, il était considéré par la communauté des marchands comme un excentrique voire comme un fou. Les premières livraisons eurent lieu en 1806 quand Tudor livra un chargement de glace probablement récoltée sur sa propriété familiale de Rockwood dans le Maine sur l'île de Martinique. Les ventes furent néanmoins entravées par le manque de lieux de stockages adaptés à la fois pour le stock de Tudor et pour la glace achetée par ses clients et la marchandise fondit rapidement. Tirant les leçons de cette expérience, Tudor fit construire un dépôt de glace à La Havane à Cuba et même s'il ne parvint à obtenir l'exclusivité des importations de glace sur l'île, il fut capable de maintenir un monopole grâce à son contrôle des glacières. La guerre de 1812 interrompit brièvement le commerce mais les années suivantes, Tudor commença à transporter des fruits produits à Cuba lors du voyage de retour grâce à la glace qu'il n'avait pas vendu. Il approvisionnait également Savannah en Géorgie tandis que ses concurrents faisaient de même avec des navires venant de New York ou avec des barges descendant les cours d'eau depuis le Kentucky.
vignette|alt=Gravure montrant des hommes noirs ne portant qu'un pagne portant des plaques blanches sous la menace d'un fouet tenu par un homme blanc.|Esclaves déchargeant de la glace produite dans le Maine à Cuba vers 1832. Le prix de la glace variait suivant l'intensité de la compétition. À La Havane, Tudor vendait le kilogramme pour ( de 2012Valeurs calculées sur la base de l'indice des prix à la consommation (Consumer Price Index) en utilisant le site Measuring Worth.) tandis qu'en Géorgie, le prix variait de six à neuf cents. Lorsqu'il disposait d'une position avantageuse, Tudor pratiquait la vente à perte pour éliminer ses concurrents en fixant le prix d'un kilogramme de glace à deux cents. Au milieu des années 1820, environ de glace étaient exportées chaque année depuis Boston dont les deux tiers par Tudor.
Avec la baisse des prix, le marché cessa de concerner uniquement la riche élite pour s'étendre à un plus grand nombre de consommateurs. L'approvisionnement devint ainsi plus difficile car la glace commença ainsi à être utilisée pour préserver la nourriture au lieu d'être consommée directement. Tudor chercha à obtenir de nouvelles sources au-delà du Maine et tenta même d'exploiter les icebergs passant à proximité mais aucune de ces tentatives ne se révéla faisable. Il s'associa alors avec Nathaniel Wyeth pour industrialiser la production de glace autour de Boston. Wyeth développa en 1825 un nouvel outil de découpe alimenté par des chevaux pour faciliter la réalisation de blocs de glace cubiques. Il accepta de fournir Tudor avec de la glace récoltée sur le Fresh Pond de Cambridge dans le Massachusetts, ce qui fit passer le coût de production de la tonne de glace de 33 à (de 8,9 à de 2012). Pour isoler la glace, ( de 2012) de sciure étaient achetées chaque année dans le Maine.
Mondialisation (1830-1850) vignette|alt=Gravure montrant la surface d'un lac gelé dont des chevaux extraient des blocs de glace cubiques.|Récolte de la glace sur le Spy Pond d'Arlington en 1852. Le commerce en Nouvelle-Angleterre s'étendit sur la côte Est des États-Unis dans les années 1830 et 1840 tandis que de nouvelles routes furent créées dans le monde entier. La première et la plus rentable approvisionnait l'Inde. En 1833, Tudor s'associa avec les hommes d'affaires Samuel Austin et William Rogers pour exporter de la glace à Calcutta. L'élite locale, cherchant à échapper au climat étouffant, accepta rapidement de lever les habituelles taxes douanières imposées par la compagnie anglaise des Indes orientales et le premier chargement d'environ se vendit facilement. Le kilogramme de glace étant vendu à six pence ( de 2012), la première livraison permit de dégager un profit de ( de 2012) et en 1835, Tudor commença à exporter régulièrement de la glace à Calcutta, Madras et Bombay.
Les concurrents de Tudor s'intéressèrent également au marché indien et l'accroissement de l'offre entraîna la faillite de la plupart des vendeurs de glace locaux. Une grande glacière fut construite à Calcutta par les Britanniques pour entreposer les importations de glace. De petits chargements de fruits et de produits frais commencèrent à être exportés avec la glace et permirent de générer d'importants bénéfices. Des commerçants italiens tentèrent de vendre de la glace produite dans les Alpes à Calcutta mais Tudor réitéra ses pratiques monopolistiques pour écraser la concurrence. Calcutta resta ainsi un marché particulièrement profitable pendant de nombreuses années ; à elles seules, les activités de Tudor générèrent plus de (6,4 millions de dollars de 2012) de bénéfices entre 1833 et 1850.
En 1834, Tudor ouvrit un nouveau marché à Rio de Janeiro au Brésil. Les navires transportaient habituellement de la glace et des pommes à l'aller et revenaient chargés de sucre, de fruits et par la suite de coton. Des commerçants de Nouvelle-Angleterre s'implantèrent à Sydney en Australie en 1839 et commencèrent par vendre le kilogramme à trois pences avant de doubler les prix par la suite. Des cargaisons de glace de Nouvelle-Angleterre étaient expédiés jusqu'à Hong Kong, l'Asie du Sud-Est, les Philippines, le golfe Persique, la Nouvelle-Zélande, l'Argentine et le Pérou.
vignette|gauche|alt=Carte du monde avec des lignes rouges dans les océans reliant la Nouvelle-Angleterre à diverses régions du monde.|Routes commerciales par lesquelles la glace de Nouvelle-Angleterre était exportée dans le monde entier.