vignette|droite|Un Mao presque libertaire ?

Le terme mao-spontex désigne un courant politique à la charnière du marxisme et du mouvement libertaire« Une partie du maoïsme français a pu apparaître comme sensible au discours libertaire », Christine Pina, Extrême gauche, Encyclopædia Universalis, lire en ligne., en Europe occidentale dans les années 1960 et 1970.

Ce néologisme est un mot composé de « maoïste » et de « spontanéiste ». L'écriture complète et exacte de ce terme serait ainsi mao-spontanéisme, Anne-Marie Sohn, La jeunesse, un mouvement social ? (1955-1975), dans Histoire des mouvements sociaux en France. De 1814 à nos jours, Paris, La Découverte, Poche/Sciences humaines et sociales, 2014, pp. 555-562, lire en ligne..

Ce terme est parfois employé par des militants qui appartiennent à d'autres secteurs de l'extrême gauche, comme une allusion péjorative au pouvoir nettoyant de l'éponge-grattoir de la marque Spontex, en référence au fait d'avoir empêché par la force, le 1980, la tenue à la faculté des sciences de Paris d'un meeting de l'Union des étudiants communistes en l'attaquant à coups de barre de fer, ce qui reviendrait à « employer contre le stalinisme les méthodes du stalinisme »Rédaction, La Ligue Communiste s'en prend aux « mao-spontex », Le Monde, 21 mai 1969, ..

Définition et idéologie

Ce courant politique est né, en France, dans le sillage des événementsSix présidents à l'épreuve des quinze événements qui ont changé la République, Jacques Raynaud, Éditions L'Harmattan, 2011 page 83 et suivantes lire en ligne de Mai 68 et surtout de juin. En , les affrontements violents se déplacent des milieux étudiants vers les grandes concentrations ouvrières, et surtout, deviennent meurtriers. Le , aux abords des usines Renault de Flins, Gilles Tautin, un lycéen de l’UJC(ml), se noie dans la Seine en tentant d’échapper à une charge de gendarmes mobiles. Le , à l'usine Peugeot de Sochaux, les CRS tuent Pierre Beylot, ouvrier-serrurier, d’une balle de neuf millimètres. On relève un autre ouvrier, Henri Blanchet, qui s’est tué en tombant d’un murProperce, « Le passé impénitent », Tombeau pour Pierre Overney, lire en ligne. (voir « Morts et blessés » dans l’article sur Mai 68). La violence de ces affrontements marquera l'évolution future de ce courant politique.

Une identité composite

Le concept « mao-spontex » est une articulation inédite de rhétorique maoïste, d'ouvriérisme anti-intellectuelVoir pour illustration le mouvement des « établis », ces étudiants qui quittent l'université pour aller travailler en usine, d'aspirations libertaires et de pratiques mouvementistes d'action directe héritée de l'anarcho-syndicalisme français (Jacques Julliard, Les gauches françaises: 1762-2012 : Histoire, politique et imaginaire, Flammarion, 2012).. Comme le précise Serge July dans la revue Esprit, il est à la fois autoritaire et libertaireOlivier Mongin, Citizen July et Libération à travers les « trente bouleversantes », Esprit, août/septembre 2006.. Et le Courrier hebdomadaire du Centre de recherche et d'information socio-politiques de Bruxelles relève que « de nombreux groupes, en particulier les “maoïstes-spontanéistes”, allient une foi très “gauchiste” dans la spontanéité, la démocratie directe, l’antiautoritarisme, à des références marxistes, maoïstes, voire staliniennes, qui ne sont pas sans surprendre. »« Gauchisme » et nouvelle gauche en Belgique, Courrier hebdomadaire du CRISP, 1973/14, n° 600-601, pp. 1-44, , lire en ligne.

Il construit son identité politique spécifique, dans la jeunesse notamment, sur le ressort anti-autoritaire« Au contraire, avec la naissance de la GP, on va de nouveau accentuer le caractère anti-autoritaire », Jean-Pierre Le Dantec, Destruction ou critique du savoir ?, interview dans Laboratoire Urbanisme Insurrectionnel lire en ligne., et dans les usines sur la revendication anti-hiérarchique (au travers des luttes contre les « petits chefs » et la maitrise).

Les maos-spontex instrumentalisent la « révolution culturelle » chinoise en la présentant comme une révolte spontanée de jeunes gardes rouges partis à l'assaut de l'appareil d'État et du Parti communiste présentés comme corrompus par la bureaucratie. Dans son récit auto-biographique, Claire Brière-Blanchet en parle en ces termes : Claire Brière-Blanchet, Voyage au bout de la révolution. De Pékin à Sochaux, Fayard, 2009, lire en ligne..

Il faudra attendre 1971 et le livre Les Habits neufs du président Mao du sinologue belge Simon Leys pour qu'apparaisse, y compris dans les rangs militants européens, la véritable nature de la « Grande Révolution culturelle prolétarienne » : une lutte sans merci pour le contrôle du pouvoir entre factions rivales, déclenchée par Mao lui-même, qui avait été mis en minorité au sein de l'appareil dirigeant du Parti communiste chinois.

Sur la scène groupusculaireLes différentes composantes du courant mao-spontex, au niveau international, ne compteront jamais que quelques milliers de militant-e-s (à sourcer) de l'époque, les maos s'opposent radicalement aux « marxistes-léninistes », maoïstes dogmatiques alignés sur les positions chinoises et surnommés par les spontex, les « ossifiés ».

Activisme

Le militantisme mao-spontex s'articule autour de slogans-concepts comme Voir le livre éponyme : On a raison de se révolter, Benny Lévy-Pierre Victor, Jean-Paul Sartre et Philippe Gavi, Gallimard, , 1974., Voir le documentaire Oser lutter, oser vaincre de Jean-Pierre Thorn colloque-mai68.ens-lyon.fr ou encore Source primaire : Gauche prolétarienne, Un chant qui monte de la terre archivescommunistes. Ce courant se caractérise par : une croyance en la « spontanéité révolutionnaire des masses »Isabelle Sommier, La violence politique et son deuil - L'après 68 en France et en Italie, Presses Universitaires Rennes, 2008, lire en ligne. ;

une révolte anti-autoritaire(...) la zone de convergence entre l’esprit libertaire et la GP est ce que nous définissons alors comme l’anti-autoritarisme, la lutte contre l'autorité que ce soit dans les lycées, les entreprises... Un des éléments fondamentaux de l'époque de Mai 68 est l'effondrement de l’autorité dans tous les domaines, le soulèvement contre l'autorité. Entretien avec Jean Paul Cruse réalisé par David Hamelin le 20 décembre 2009 pour la revue Dissidences, , printemps 2012 revuesshs.u-bourgogne.fr et anti-hiérarchique radicale ;

des pratiques d'action directeNotamment dans les conflits sociaux : le soutien aux séquestrations de patrons, aux occupations d'usine, aux grèves "sauvages" sans préavis, aux coordinations de base plutôt qu'aux organisations syndicales représentatives (comités ouvriers autonomes), au sabotage pour bloquer la production, etc. ;

un activisme intensePour rendre compte de leur activisme, Le Monde crée même une nouvelle rubrique, Agitation, présente jusqu'en mars 1972 Le blog des correcteurs du Monde.fr ;

un illégalisme collectif et revendiquéPar exemple les vols organisés dans des magasins de luxe comme Fauchon avec redistribution dans des quartiers populaires ou des affrontements quasi-militaires avec la police. En France, entre 1968 et 1972, environ 1000 sympathisants de la GP sont incarcérés. - Mathieu Dejean, Comment le maoïsme a séduit une partie de la jeunesse des années 68 en France, Les Inrockuptibles, 9 mars 2018, . ;

une représentation à la fois populiste et ascétique du peupleGérard Mauger, Gauchisme, contre-culture et néolibéralisme : pour une histoire de la “génération 68”, Curapp, L'identité politique, Paris, PUF, 1994, page 224. ;

le refus de la construction groupusculaire d'une avant-garde auto-proclamée, noyau du futur « vrai » Parti communiste et, en conséquence, une « immersion dans les masses ». En lieu et place du Parti, ils valorisent « le peuple » et sa spontanéité révolutionnairePhilippe Buton, L'extrême gauche française et l'écologie. Une rencontre difficile (1968-1978), Vingtième Siècle, Revue d'histoire, 2012/1, pp. 191-203, , lire en ligne. ;

une opposition frontale aux Partis communistes pro-soviétiques présentés comme « révisionnistes »Évelyne Pisier, revue Pouvoirs, n°39, 1986, texte intégral. ;

l'impulsion de groupes, plus ou moins structurés, sur des thématiques spécifiques« (...) Des mouvements comme V.L.R. (Vive la Révolution) qui choisira de se dissoudre, comme le F.L.J. (Front de libération de la jeunesse), comme le M.L.F. (Mouvement de Libération des Femmes), comme le F.H.A.R. (Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire) se refusent à être des "organisations" (...) », Ces lycéens, Centre catholique des intellectuels français, Desclée de Brouwer, 1973, p. 149 lire en ligne : mouvement de libération des femmes, Front homosexuel d'action révolutionnaire, Groupe d'information sur les prisons (GIP), Groupe information santé (GIS), Comité d'action des prisonniers (CAP), Groupe information asiles (GIA)Le GIA a d’abord été un mouvement informel, initié en 1972, dans l’après mai 68, par quatre futurs médecins, de la mouvance maoïste, site du GIA, Groupe d'information et de soutien des immigrés, mouvements de travailleurs immigrés, Front de libération de la jeunesse (FLJ)., presse de contre-information, etc.

Parmi d'autres courants politiques, les « mao-spontex » contribuent dans les années 1960-1970 à l'émergence de ce que les sociologues appelleront les « nouveaux mouvements sociaux ». Dans les années 1970, leur combat n’est pas seulement politique mais aussi idéologique, culturel, économique et social(...) les groupes maos (...) « spontex » (...) chez qui la révolution politique est aussi une révolution de la vie quotidienne, plus sensibles aux questions de culture, d'images, de représentations (...), Godard, Antoine de Baecque lire en ligne. De par leur démarche , ils ont parfois une attitude quasi-messianiqueMaos, Morgan Sportes (voir bibliographie) lire en ligne « au service de la classe ouvrière »Claire Brière-Blanchet, Voyage au bout de la révolution. De Pékin à Sochaux., Fayard, 2009, , lire en ligne..

Sur la scène médiatique, les « mao-spontex » instrumentalisent la notoriété des intellectuels. En France notamment, où ils oscillent entre une grande « intellectualité » (liens, par exemple, avec Althusser, Sartre, Foucault, grand intérêt pour Lacan), un mépris des intellectuels (aspect « populiste de gauche » dans le rapport aux ouvriers notamment) et une certaine fascination pour le discours violent (voir Gauche prolétarienne).

L'origine du concept

De l'origine de l'expression mao-spontex, l'un des protagonistes de l'époque, Pierre Victor alias Benny Lévy, leader historique de la Gauche prolétarienne en parle en ces termes :