Heinrich Harrer, né le à Hüttenberg (Carinthie, Autriche-Hongrie) et mort le à Friesach (Autriche) est un alpiniste, sportif, explorateur, géographe et écrivain autrichien.
Membre de la cordée mi-autrichienne, mi-allemande qui réalise la première ascension de la face nord de l'Eiger dans les Alpes suisses en 1938, après l'Anschluss, Harrer adhère au parti national-socialiste la même année et est autorisé à participer à l'expédition de reconnaissance allemande au Nanga Parbat (dans l'Himalaya) de 1939. Interné en Inde par les Britanniques au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, il s'échappe en 1944 et gagne le Tibet avec son compagnon Peter Aufschnaiter. Il y séjourne jusqu'en 1951, travaillant comme traducteur, photographe et enseignant et se liant d'amitié avec le jeune dalaï-lama. De 1953 à 1986, il dirige de nombreuses explorations en Afrique, Asie et Amérique, avec notamment la première ascension de la pyramide Carstensz, plus haute montagne d'Océanie.
Écrivain, il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages, dont l'autobiographie Sept ans d'aventures au Tibet, qui fait connaître au monde entier l'ancien Tibet et est adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud en 1997, ainsi que La Face nord de l'Eiger, qui relate deux décennies de tentatives et d'ascensions victorieuses.
Son passé nazi dans les années 1930, mis au grand jour en 1997 à la sortie du film de Jean-Jacques Annaud, le contraint à se justifier à la fin de sa vie. Il déclare qu'il s'agissait d'une erreur de jeunesse, à une époque où il n'avait pas encore appris à penser par lui-même, et condamne les crimes du régime nazi.
Un musée est consacré à Heinrich Harrer et à son œuvre près de son village natal.
Biographie Années de jeunesse (1912-1937) vignette|Obergossen, le village de Heinrich Harrer (2007).
Heinrich Josef Harrer naît en 1912 dans une famille modeste, d'un père employé des postes et d'une mère ménagère, à Obergossen, près des villages d'Hüttenberg et de Knappenberg, dans la province autrichienne de Carinthie.
Il fait ses études au lycée puis à l'université Karl-Franzens de Graz, où il étudie l'éducation physique, la géographieMichael Harris Goodman, Le Dernier Dalaï-Lama ?, Éditeur Claire Lumière, 1993 , . et la glaciologie et dont il sort diplômé en 1933. Il est membre de l'association étudiante de la ville . C'est alors que naît son intérêt pour l'Himalaya. Ses études de géographie lui font découvrir les récits des explorateurs britanniques concernant le « toit du monde ». L'explorateur Alexander von Humboldt devient un de ses modèles. Le jeune Harrer lit les livres de l'explorateur suédois Sven Hedin qui, entre 1892 et 1935, a mené plusieurs expéditions en Asie centrale. Il rencontre Hedin à l'occasion d'une conférence de ce dernier à l'université de Graz. Enfin, il se passionne pour le géographe et explorateur Alfred Wegener, l'auteur de la théorie de la dérive des continents.
Doté d'une stature athlétique, il commence très tôt à skier, après avoir fabriqué ses skis à partir de planches de barriques, les chaussant pour effectuer les courses que lui confie sa mère, Johanna, ou pour porter du courrier à la poste où son père travaille. Il pratique par ailleurs d'autres sports comme la course à pied et la course d'obstacles où il gagne quelques compétitions. Mais, afin d'exceller dans un sport, Heinrich Harrer décide de se spécialiser : il skiera l'hiver et fera de l'alpinisme l'étéLhassa : le Tibet disparu, texte et photographie de Heinrich Harrer, Édition de La Martinière, 1997, et suivantes..
Sélectionné pour l'épreuve de combiné alpin des Jeux olympiques d'hiver de Garmisch-Partenkirchen, Harrer n'y participe pas en raison du boycott de ces jeux par l'équipe autrichienne de ski alpin. Il participe cependant aux épreuves de sprint des Jeux olympiques d'été de 1936 à Berlin, puis remporte, en 1937, l'épreuve de descente du championnat universitaire mondial.
En été, Heinrich Harrer effectue des ascensions toujours plus difficiles et périlleuses dans les Dolomites ou les Alpes suisses ou françaises. En 1937, il fait la connaissance du Viennois Fritz Kasparek, avec qui il effectue de nombreuses courses.
Adhésion au national-socialisme (1933)
D'après un télégramme du signé par l'officier SS Schöne et directement adressé au directeur du RuSHA, 23/24 Hedenmannstrasse à Berlin, Heinrich Harrer s'engage à , en , dans la SA (Sturmabteilung), organisation paramilitaire du parti nazi, alors interdite en Autriche car impliquée dans des attentats et des assassinats.. Cependant, selon l'ethnologue Martin Brauen, il est contesté qu'il ait rejoint dès 1933 la SA. Harrer lui-même le dément Martin Brauen, Renate Koller, Markus Vock, Traumwelt Tibet: westliche Trugbilder, 2000, : .
D'après le journaliste Gilles van Grasdorff, ce même télégramme indiquerait qu'en 1938, à , il adhère à la SS (Schutzstaffel), une des principales organisations du régime nazi, dans l'Unité SS 38, sous le matricule 73896.
Selon Gerald Lehner, le document de mariage de Harrer déclare qu'il est membre des Chemises brunes (la SA) depuis et est devenu membre de la SS en . Un CV de la main même de Harrer confirme qu'il a adhéré à la SA et la SS. Harrer devient Oberscharführer-SS (adjudant) et se marie en uniforme SS.
Il adhère, à partir du , à la Ligue nationale-socialiste des enseignants autrichienne à Graz : , association illégale jusqu'à l’Anschluss, l'annexion de l'Autriche à l'Allemagne par le Troisième Reich en 1938.
Quand Harrer est pris en photographie aux côtés d'Adolf Hitler à Breslau en , après l'ascension de la face nord de l'Eiger, il est déjà depuis deux ans formateur à l'Ordensburg Sonthofen, une école de cadres du régime.
L'ascension de la face nord de l'Eiger (1938) vignette|La face nord de l'Eiger – Nordwand – (l'orientation exacte est en fait le nord-est).
L'année 1938 voit l'apogée de la carrière d'alpiniste de Harrer avec son ascension de la face nord de l'Eiger (Eigernordwand) avec Fritz Kasparek, Anderl Heckmair et Ludwig Vörg.
La prouesse physique et technique En compagnie de son compatriote autrichien Fritz Kasparek, également membre du parti nazi, Harrer s'attaque à « l'Ogre », la mythique face nord de l'Eiger, un sommet des Alpes bernoises en Suisse. Au deuxième jour de l'escalade, ils sont rattrapés par la cordée de deux as allemands, Anderl Heckmair et Ludwig Vörg, qui font partie, en tant que guides de montagne, de l'Ordensburg. Alors que Harrer et Kasparek sont équipés pour le rocher, Heckmair et Vörg le sont pour la glace.. Le , au bout de trois jours et demi, les deux équipes, réunies en une seule cordée, conduite par Heckmair, atteignent la crête, où est planté le drapeau à croix gammée. Selon Rainer Rettner, Harrer dément jusqu'à sa mort avoir eu dans son sac une bannière frappée de la croix gammée, laquelle flotte sur sa tente les jours précédant l'ascension comme le montre une photo..
Quasiment verticale, la plupart du temps à l'ombre, exposée aux intempéries et sujette à de nombreuses chutes de pierres, cette paroi de , située au-dessus de la station de Grindelwald, dans le canton de Berne, a vu la mort de 9 des 12 alpinistes qui s'y sont frottés les années précédentes, à tel point que les autorités suisses en déconseillent l'ascension et que les guides locaux menacent de ne pas aller secourir les imprudents.
Cette première marque un progrès technique avec l'introduction de crampons à , dont sont équipés les deux Allemands, et de pitons. Au lieu d'avoir à tailler au piolet des points d'appui dans la glace raide, il suffit d'enfoncer dans celle-ci les deux pointes frontales horizontales pour obtenir de la traction. Comme Kasparek a des crampons classiques à , moins efficaces, et que Harrer n'a que des chaussures à clous, Heckmair prend la tête de la cordée tandis que Harrer ferme la marche, ramassant les pitons.
Harrer narre l'ascension dans son ouvrage Die Weisse Spinne (traduit en anglais sous le titre The White Spider et en français sous celui de La face nord de l'Eiger), un des grands classiques de la littérature de montagne. L'« Araignée blanche » est le surnom donné à la partie supérieure de la paroi rocheuse où des fissures, remplies de neige et rayonnant depuis un champ de glace, font penser aux pattes d'une araignée. Au cours de l'ascension de l'« Araignée », les quatre hommes sont pris sous une avalanche mais trouvent assez de force pour rester rivés à la paroi et ne pas se laisser emporter. Leur lente et périlleuse progression est suivie depuis la vallée. Alerté par la presse et la radio, le monde se passionne pour cette équipée. Quand les quatre grimpeurs franchissent l'arête terminale, aveuglés par la tempête, ils ne s'aperçoivent pas tout de suite de leur victoire..
La photographie aux côtés d'Hitler Quatre mois après l’Anschluss, qui voit l'Autriche devenir l'Ostmark, l'alliance des deux alpinistes autrichiens et des deux alpinistes allemands est exploitée par la propagande du régime nazi qui en fait le symbole de l'invincibilité de cette union.. Leur prouesse vaut aux quatre héros l'honneur de se faire photographier, à l'instar de nombre d'athlètes et célébrités de l'époque, aux côtés d'Adolf Hitler, en 1938, à Breslau, à l'hôtel Monopol. Harrer et Kasparek, qui appartiennent tous les deux à la SS, figurent en bonne position de part et d'autre de leur hôte et sont acclamés par une foule de . Le dirigeant allemand, qui a promis une médaille à ceux qui viendront à bout de la face meurtrière (ou MordwandJeu de mots avec le vrai nom, Nordwand, face nord.) de l'Eiger, a suivi heure par heure la progression des alpinistes.
Un livre sur la face nord de l'Eiger (Um die Eiger-Nordwand), publié en 1938 par la maison d'édition du NSDAP, attribue ces paroles à Harrer : . En 1997, Harrer affirme que « cette phrase a été rédigée par la propagande nazie » : ..
Mariage (1938) Cette même année, dans une lettre en date du : « Les archives [fédérales de Berlin] ont conservé, à la date du 19 décembre 1938, sa demande de mariage, qui devait être adressée au tout-puissant Heinrich Himmler. Le chef des SS tenait en effet à s'assurer que ses hommes épousaient bien des jeunes femmes dont les racines « aryennes » remontaient au moins à 1800… »., Harrer demanda à Heinrich Himmler l'autorisation d'épouser la fille d'Alfred et d'Else Wegener, Charlotte Wegener, membre depuis 1936 des jeunesses nazies : et bien introduite parmi l'élite nazie.. Il dut faire la preuve de son aryanité et de celle de son épouse, arbre généalogique à l'appui Elaine Dutka, 'Tibet' Revised to Stress Character's Nazi Past, Los Angeles Times, Article Collections, 15 août 1997.. Ils auront un fils, Peter Heinrich Harrer, The Daily Telegraph, 9 janvier 2006.. Son mariage avec Lotte, qui a une sœur, Käthe, fait de Heinrich le beau-frère de l'époux de cette dernière, Siegfried Uiberreither, chef de la brigade SA clandestine Steiermark et futur Gauleiter de Styrie : - .
L'expédition au Nanga Parbat en Inde (1939) Après son exploit, Harrer retourne à la vie normale, travaillant comme entraîneur d'abord de l'équipe féminine de la puis de l'équipe de ski de la SS styrienne (autrichienne)Heinrich Harrer, Sept ans d'aventures au Tibet, traduction de Henry Daussy, Paris, Arthaud, 1954, 292 p.. Le , il écrit une lettre à son chef, le Reichsführer-SS Heinrich Himmler, afin de lui demander le privilège de participer à une grande expédition himalayenne. En 1939, alors qu'il collabore à un film sur le ski alpin réalisé par Leni Riefenstahl (Les merveilles du ski) : , il reçoit un télégramme lui annonçant sa participation à la quatrième expédition allemande sur le Nanga Parbat dans l'Himalaya. Harrer réalise alors le rêve de sa vie :