'Raok Dilestra (Avant d'accoster en français, en anglais) est le neuvième album original d'Alan Stivell et son septième album studio, paru à l'automne 1977. Il est réédité en CD en 1992 avec une distribution par Disques Dreyfus/Sony Music. Entièrement composé par Alan Stivell, c'est un album-concept qui retrace les étapes de l'histoire de la Bretagne dans un premier temps, puis les événements qu'ont connu les Bretons au , en finissant, tourné vers le futur, par un « Bretagne libre » scandé en trois langues. Avant de se tourner vers l'avenir, Alan Stivell considère ce travail historique comme une étape nécessaire dans son cycle tourné vers la transmission. La musique allie folk et rock progressif.
Démarche artistique, politique et intellectuelle Dans ce moment historique où l'espoir d'un changement de vie renaissant grâce aux chances de la gauche électorale d'être portée au pouvoir, il fallait encourager les Français et les Bretons (et autres peuples rassemblés par la même administration) à se libérer d'une Histoire falsifiée par le Bourgeoisie. Le mouvement de décolonisation de la Bretagne (comme d'autres mouvements luttant sur d'autres terrains) aidera la gauche française à combattre ses vieux démons nationalistes. La remise en valeur de civilisations autres, comme la civilisation celtique, aidera aussi les esprits à s'évader enfin des prisons romaines.
Alan Stivell cherche à présenter à travers le disque l'histoire de la nation bretonneForces parallèles, chronique de l'album. Le projet de la première partie – dédiée à Glenmor – est de revenir sur le passé des Bretons, d'en retracer les étapes importantes selon lui, depuis les anciens Celtes, titre de la première chanson. Suivent les « moments » historiques retenus par Alan Stivell : les Bretons exilés en Armorique, le royaume de Bretagne, le duché de Bretagne, le traité d'union avec la France, les révoltes, la Révolution française et le en deux parties. Musicalement, les chansons en breton s'enchaînent sans interruption pendant presque trente minutes.
Dans son livre , il déclara : Cité par Jacques Vassal, le chanteur déclarait, pour présenter sa démarche : Le chanteur reconnaîtra que certaines affirmations peuvent sembler exagérées, mais qu'elles arrivaient après des décennies, des siècles de domination et Discographie commentée par Erwan Le Tallec, Paroles et Musique , février 1983.
Parutions et réception vignette|upright|Cet album rock progressif marque la fin de l'aventure studio avec Dan Ar Braz. Le disque Raok Dilestra paraît à l'automne 1977 en France chez Phonogram (Philips) avec le chant franco-breton et quelques mois plus tôt chez son label historique Fontana dans sa version anglaise. Le 33 tours est réédité en CD par Disques Dreyfus en 1992, en se basant sur l'édition anglo-bretonne qui présentait les titres et une partie du chant en anglais. La version avec les voix en français n'est pas rééditée en digital.
Côté musique, il flirte avec des éléments du rock dit « progressif », c'est-à-dire la branche du rock la plus sophistiquée, ce qui fait que peu de personnes ont vraiment compris cet album lorsqu'il est paru. Côté textes, pour beaucoup d'auditeurs, la compréhension n'est pas facilitée par l'expression en breton. Pourtant, l'album raconte une histoire réelle de la nation Bretonne, par moments du point de vue d'Alan Stivell, tout en pointant de vrais enjeux actuels comme la reconnaissance des minorités nationalesJournal internet "Rock'n'Kelt" cité dans le livre Alan Stivell ou l'itinéraire d'un harper hero .
André-Georges Hamon livre son avis dans son livre dédié à 20 ans de chanson bretonne :
Caractéristiques artistiques Analyse musicale La composition du disque l'inscrit une fois de plus tout à fait dans la modernité musicale de son époque : du rock progressif (à noter le titre breton Raok qui signifie « avant » et « rock »), avec un Stivell sachant accueillir des musiciens de la galaxie de ce type de musique tout à fait virtuoses. En effet, avec l'appui de multi-instrumentistes anglais tels que Lyn Dobson (Soft Machine), Dave Swarbrick (Fairport Convention) et Richard Harvey (Gryphon), Stivell se révèle toujours comme un artiste en recherche, épousant son temps, sans jamais renier sa culture d'origine, ni ses convictions.
Musicalement, il présente un côté très rock (progressif ou fusion), avec la forte présence de la guitare de Dan Ar Braz, et ce pour la dernière fois, une plus forte présence de claviers (Alan s'y étant mis) et même de l'orgue sur The Breton Kingdom, l'utilisation de manière rock du fiddle (violon) de Patrig Kerre (remplaçant de René Werneer) ainsi que l'introduction du saxophone qui sonne très hargneux, le tout accompagné de la structure habituelle basse et batterie. Du côté acoustique traditionnel bien connu chez l'artiste, les instruments présents sont : sa harpe, enchanteresse sur Dead for his people, le dulcimer, le sitar de Lyn Dobson pour ouvrir et fermer l'album, le cromorne, qui date du Moyen Âge (sur The Breton Duchy) et puis bien évidemment les bombardes et cornemuses.
Description des chansons thumb|upright|Deux druides sur un bas-relief à Autun.
Première partie La première partie s'intitule Notre passé. Les Anciens Celtes Le texte parle d'un essai démocratique chez les Celtes, avant même celle des Athéniens, de l'égalité hommes-femmes ; à l'arrivée des Romains, avance-t-il, les Celtes étaient connus comme philosophes et comme artistes. Il fait de la conquête romaine une bataille d'idées entre la suprématie de l'État et la liberté individuelle qui aurait été propre aux Celtes. Lorsque Stivell évoque la philosophie celtique – s'opposant d'une certaine manière à l'idée que celle-ci serait née en Grèce au –, on peut penser au rôle joué par les druides – sans doute apparus dès le millénaire avant notre ère – et aussi par les bardes. Concernant l'interprétation vocale, Stivell est plutôt dans la retenue, accompagné par divers instruments traditionnels, dont la mandoline et le sitar indien. Finalement, à travers son œuvre, l'artiste s'illustre tel la « celtitude » des origines, en cela qu'elle était aussi une culture ouverte à l'altérité.
Les Britons dans l'île de Bretagne Le texte évoque la conservation des racines Celtes malgré la romanisation, de l'Armorique en l'an 50 av. J.-C. (Gallo-romains) puis de la Grande-Bretagne au cours du (Britto-romains). Le morceau est rythmé par le chant grave de Stivell et par les percussions et tablas de Lyn Dobson et Jean-Luc Danna, accompagné encore par la harpe celtique et le dulcimer de Patrig Kerre Proghead72, review Raok Dilestra, rateyourmusic.com.
Les Britons en Armorique Maria Popkiewicz (futur membre du groupe fusion zeuhl Magma) enchaîne sur les accords de la harpe en déclamant l'émigration des Britons en Armorique.
Le Royaume de Bretagne Morceau rock, introduit par le son d'une cavalcade de chevaux, qui retrace l'histoire du royaume, ponctuée de moments de guerres durant la succession des rois et de paix permettant de poursuivre une culture celtique encore forte : paroles de Rouantelezh Vreizh et traduction en français. Stivell "flirte" avec le rock progressif ici (changements de rythmes, notamment). Participent en effet à l'album des musiciens issus de cette mouvance : les deux frères Michel et André Hervé à la guitare basse et aux claviers, ex-Zoo et membres de Magma à l'époque, Lyn Dobson (flûtes, sitar, tablas et psaltérion), ex-membre du groupe britannique psychédélique Soft Machine. Le multi-instrumentiste Richard Harvey, de Gryphon, groupe anglais connu pour son association de la musique folk avec des sonorités médiévales et Renaissance, est encore de la partieCette même année 1977, il est membre de The Banned, groupe punk-rock, dont la reprise de Little Girl entra dans les charts britanniques.. Le chant guerrier de Stivell est soutenu sur ce morceau par le bagad et un orgue Hammond, qui se distingue sur un petit solo aux accents jazz-rock.
Le Duché de Bretagne Pour évoquer le duché de Bretagne, la musique se fait plus médiévale, accompagnée par les chœurs, les percussions, la harpe et surtout le cromorne – un ancien instrument à vent en bois, à anche double, en forme de tuyau recourbé – de Richard Harvey. Son refrain constitue l'un des sommets de cette première partie : paroles de Dugelezh Vreizh et traduction en français.
Le Traité d'union Franco-Bretonne et Révoltes Morceaux qui introduisent le drame, la rupture historique : Stivell déclame le texte puis le chante, sur un accompagnement au climat inquiétant (jazz-rock fusion), évoquant sur des sons légèrement dissonants le non-respect du traité d'Union à la France, puis la révolte du peuple face à l'obscurantisme accompagné du fiddle : Paroles de Emsawadegou et traduction en français.
La Révolution Française et le Après les doux arpèges de la harpe, vient la tension de la batterie et de la guitare électrique (Dan Ar Bras joue une version mutilée du début de l'hymne national français à la guitare) sur divers sons de harpe et une voix raisonnante, avant l'arrivée du violon sur les déclamations en anglais de Marie Popkiewicz Benjamin Miler, « Nothing short of a masterpiece of Celtic folk-rock/prog ! », Amazon, . thumb|Le Front de libération de la Bretagne Le (Ugentwed kantwed en breton) est chanté par Alan Stivell, accompagné par son piano et le violon qui virevoltent ensemble. Après un court silence revient la fureur électrique, renforcée par la rythmique des batteries écossaises du bagad Bleimor. Il est question d'ethnocide culturel et linguistique (communiquer aux enfants bretons la honte de leurs origines et de leur langue), économique et humain (« génocide » parfois employé pour qualifier les morts durant les guerres françaises). Cette première partie comporte une suite : un kan ha diskan endiablé, avec Dan Ar Braz, qui rend hommage à l'éveil dont Stivell est lui-même partie prenante. Sont alors cités comme autant d'étapes le rôle de Glenmor, la création de l'UDB ou du FLB, les révoltes sociales, , le concert de l'Olympia, le rôle de la musique et de la danse pour toucher les jeunes, le fait de redonner leur fierté aux plus anciens – cette sorte de premier bilan ouvrant sur une perspective pleine d'espérance pour les années à venir : paroles de Eil lodenn an ugentwed kantwed et traduction en français.
Seconde partie La partie Notre présent comprend six titres, dont deux sortis en 45 tours. Da Ewan (« À Ewan mon fils ») Ballade dédiée au fils d'Alan Stivell, à qui l'artiste souhaite le bonheur, la sécurité et la liberté dans sa vie sur Terre : paroles de Da Ewan et traduction en français. Après un début acoustique avec les cordes de la harpe et du sitar, les accords de guitare électrique suivent l'arrivée de la batterie et de la basse et la mélodie est jouée par les bombardes avec les cornemuses en arrière-plan.
Marw ewid e fobl (« Mort pour son peuple ») Complainte instrumentale (harpe, violon et violoncelle) dédiée à Yann-Kel Kernaleguen (1954-1976), militaire nationaliste breton, syndicaliste et membre du FLB, mort à l'âge de 22 ans en volant désamorcer sa bombe pour sauver une passante. Il rappelle également la Renaissance de la harpe celtique.