Alessio Piemontese (en français : Alexis de Piémont) est l'auteur d'un livre de recettes « secrètes », publié à Venise en 1555, qui connut un immense succès dans toute l'Europe. On sait maintenant que De' Secreti del R.D. Alessio Piemontese est l’œuvre de l'humaniste vénitien Girolamo Ruscelli (1500 — 1566)Gaetano Melzi. Alessio Piemontese, in Dizionario di opere anonime e pseudonime di scrittori italiani o come che sia aventi relazione all'Italia. Milan, L. di G. Pirola, 1848. vol. I (A-G), p. 32 qu'il écrivit sous le pseudonyme d'Alessio Pietmontese pour éviter les risques de persécutionsLe mécène soutenant apparemment Ruscelli et son Accadamia Segreta, Ferrante Sanseverino, prince de Salerne (cité proche de Naples), entra en conflit ouvert avec le vice-roi de Naples (W. Eamon, 1994).
Les Secreti d'Alessio sont le témoin du nouveau contexte technique et scientifique qui s'est développé à la Renaissance, dans lequel des procédures et substances issues de l’alchimie (comme la distillation et l’usage des métaux), viennent élargir le champ des applications de la pharmacologie, de la parfumerie et de la cosmétique. Ainsi, voit-on la distillation de plantes médicinales donner de nouveaux remèdes, et la distillation de plantes aromatiques et d’épices produire des eaux florales.
Les Secreti annoncent aussi une nouvelle démarche expérimentale dans laquelle le savoir technique ne peut être gardé secret mais doit être mis à la disposition de tous (en langue vernaculaire plutôt qu'en latin) pour être expérimenté, testé et évalué.
L'ouvrage est aussi le témoin de la grande mutation culturelle qui, partie d'Italie, toucha progressivement toute l'Europe. L'humanisme de la Renaissance place l'homme au centre de l'intérêt culturel et amène au premier plan les valeurs méprisées par le Christianisme médiéval : la beauté corporelle, la jeunesse, la santé, le plaisir gastronomique, les parures.
De' Secreti del R. D. Alessio Piemontese Le livre des Secrets paru sous le pseudonyme d'Alessio Piemontese est publié en italien à Venise en 1555, traduit rapidement en français et publié à Anvers, en 1557. L'ouvrage connut immédiatement un immense succès. Plus de 100 éditions sont sorties entre 1555 et 1699, y compris les traductions en français, allemand, néerlandais, anglais, espagnol, polonais et latin.
L'ouvrage est divisé en six livres traitant respectivement des préparations médicinales, des substances parfumées (parfums, savons, lotions, etc.), des confitures, des produits cosmétiques, des pigments, d'orfèvrerie. Ces notices s'enchaînent sans être liées par un discours d'ensemble.
Le livre des Secreti d'Alessio créa un modèle dont s'inspirèrent une foule d'auteurs. Il est le prototype d’un genre littéraire à part entière, nommé les « livres de secrets », qui allait connaître un franc succès dans les décennies suivantes. Le déferlement de publications de « secrets » qui s'ensuivit incita le moine Tommaso Garzoni en 1585 à nommer leurs auteurs des « professeurs de secrets » (i professori de' secreti).
Les sujets abordés qui paraissent très disparates à nos yeux modernes, sont souvent traités ensemble dans les textes anciens car ils relèvent de l'économie domestique et mettent en œuvre des méthodes et ingrédients appartenant à l'univers culinaire. Bien sûr, ces recettes ne pouvaient être réalisées que dans le cadre domestique des classes supérieures aisées.
Plusieurs facteurs expliquent le succès remarquable de ces livres de recettes domestiques. La découverte récente des techniques d'imprimerie permet la diffusion d'informations qui ne relevaient pas du strict domaine universitaire scolastique et qui n'avaient jamais pu être diffusées. La grande mutation culturelle qui part d'Italie au , et touche progressivement toute l'Europe, place l'homme au centre de l'intérêt culturel. L'humanisme de la Renaissance établit au premier plan des valeurs méprisées par le christianisme médiéval : l'homme, chef-d’œuvre de la Création, est magnifié. On exalte la beauté corporelle, la jeunesse, la sveltesse, la santé. On cherche donc à se procurer des remèdes pour prendre soin de son corps, des parfums, des lotions embellissantes et des bijoux.
Livre I : les remèdes
Sur les 350 recettes d’Alessio, une centaine concernent des remèdes. Beaucoup de ceux-ci sont préparés avec les matières médicales traditionnelles, venant de l’Antiquité (Dioscoride) ou des antidotaires publiés à partir du Antidotarium magnus, le Liber iste de Platerius, etc jusqu’aux antidotaires de Guy de Chauliac et Arnaud de Villeneuve: des plantes médicinales (buglosse, bourrache, mauve, millepertuis, houblon, rue, plantes aromatiques, épices, etc.), du miel, de l'huile d'olive, du vin, d'eau-de-vie, des substances organiques (œufs, ...). Voici un exemple particulièrement simple (respectant la traduction française de 1557, mais avec une orthographe modernisée) : {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"
|. Prends fleurs de chardon sauvage séchées à l'ombre,& pulvérisées, donne à boire de telle poudre en vin blanc, à demi pleine la coquille d'une noix,& en trois fois, il sera guéri: chose trouvée par expérience (Les Secrets de Révérend Signeur Alexis Piemontois, p. -25r, traduction en français 1557)
Un certain nombre de recettes emploient aussi des substances bien plus extravagantes pour nos yeux contemporains (chien roux bouilli, bouse de bœufs distillée, crottes de souris, etc.) venant vraisemblablement de l'alchimie. L'influence de l'alchimie se fait aussi sentir par un recours fréquent à la distillation, une technique née chez les alchimistes gréco-égyptiens des premiers siècles et que les apothicaires européens se sont réappropriée peu à peu à partir du , après son passage par le monde arabe. Déjà en 1500, l'apothicaire strasbourgeois, Hieronymus Brunschwig, dans Le Petit Livre de la Distillation, propose de distiller systématiquement toutes les plantes médicinales pour en extraire la partie pure, thérapeutiquement efficace, de la partie impure, toxique. Il prôna le remplacement des formes galéniques traditionnelles (infusions, décoctions, etc.) de la matière médicale par une forme distillée. Suivant ce principe, Alessio recourt aussi à un certain nombre de distillations d'association complexe de substances diverses.
Alessio ne résiste pas à la fascination de fabriquer une sorte d’élixir de jeunesse, sous forme d'or potable d'après une recette alchimique ancienne. Sa préparation est très longue (près de trois pages) et pour le moins alambiquée. Elle met en œuvre une série de distillations avec du jus de limons, du sel, de la manne [résine], du sucre, du miel… et bien sûr des feuilles d’orLes Secrets, p. -6r Pour dissoudre & réduire l’or en liqueur potable, laquelle conserve la jeunesse & la santé.
Venise, comme le reste de l'Europe, a connu des vagues meurtrières de peste. Les épidémies ont frappé en 1348, 1462, 1485, 1506 et en 1575-1577, 1630-1632. Les Secreti donne 27 remèdes pour traiter la peste. Citons un remède typique composé d'ingrédients que l'on retrouve dans de nombreuses préparations : {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"
|. Prends gentiane, zeduar, racine de tormentille de chacun deux onces, santal rouge, dictame blanc et frais, corne de cerf brûlée, perles blanches, bole-arménic [argile dite bol d'Arménie], aristologie [aristoloche] ronde, de chacun une once, camphre demie once, sucre blanc deux onces, de toutes ces choses bien pulvérisée prendra à chaque fois une drachme avec trois onces eau d'endive, ou de surelle ou de cruciata: mêle l'eau & la poudre ensemble avec la grosseur d'une noix de fin triacle [thériaque]. Mais il faudra donner cette médecine devant que la maladie ait duré douze heures, car elle est alors plus sûre...(Les Secrets, p. -35v) |} Les plantes très odoriférantes (branches de rue à croquer, myrrhe, encens, clous de girofle, etc.) sont souvent employées.
Plusieurs recettes sont des potions à base d'eau-de-vie additionnée soit d'eau de mélisse et d'eau de plantain soit de la thériaque [triacle] et d'urine d'enfant mâle vierge.
Citons encore des onguents suivants : à base de formes minérales de plomb (céruse, litharge d'argent) à appliquer sur le mal pour « faire crever l'apostume [abcès] » ; ou de sel fin à appliquer « pour faire rompre le charbon » ; ou encore une huile dans laquelle on a fait bouillir des scorpions et à laquelle on ajoute rhubarbe, licorne [labdanum, résine], thériaque et l'eau-de-vie ; enfin une poule (géline) vivante, à laquelle on arrache les plumes du croupion et qu'on pose sur le mal « comme assise sur le charbon »
Livre II : les substances parfumées
Ce second livre qui regroupe environ un tiers des recettes, donne des préparations de substances cosmétiques, de parfums, de lotions, poudres et savons parfumés.
Les huiles parfumées pour les cheveux (p. 92-39r) utilisent de l'ambre (gris), du musc, de la civette, du styrax, de l'eau de rose, des clous de girofle, de la cannelle, etc. autant de produits exotiques qu'il était possible de se procurer dans la puissante cité maritime reliée par des routes commerciales à tout le pourtour de la Méditerranée.
Une dizaine « d'eau odoriférantes » sont décrites. Il s'agit d'eaux florales (formées de la totalité du distillatsans décantation de l'huile essentielle, quand celle-ci est présente), faites par exemple, avec de l'eau de rose, de lavande, des clous de girofle, etc., qu'on laisse macérer 15 jours, puis qu'on distille au bain-marie; le distillat « sera une eau de très grande excellence ». Plusieurs recettes d'huiles parfumées sont donnéescomme l'huile de jasmin tirée d'amandes et de fleurs de jasmin, écrasées à la presse, de savons parfumés, de poudres, sachets parfumés pour les coffres, des vins aromatisés (hypocras p.-49vs'obtient en faisant macérer dans du vin, cannelle, gingembre, clous de girofle, noix de muscade et galanga), etc. L'usage de la distillation permet d’exalter les substances aromatiques volatiles.
À la Renaissance, l'usage des parfums a commencé à entrer dans les mœurs des peuples européens. Les recettes d'Alessio Piemontese, pleines des senteurs envoûtantes de l'Orient, ont fasciné toute l'Europe. On s'arrachera son livre pour avoir des recettes précises. En Italie, à la suite des Secreti d'Alessio, plusieurs ouvrages traiteront des parfums et de la cosmétique. En 1561, une femme alchimiste explore dans Les Secrets de la Signora Isabelle Cortese, différents secrets d'alchimie applicables à la parfumerie, l'esthétique et la pharmacopée et en 1562, Giovanni Marinello, dans Les ornements des femmes (Gli Ornamenti delle Donne) consacré à la beauté féminine, donne des recettes de cosmétiques dont des procédés pour teindre les cheveux en blond.
Catherine de Médicis contribua largement à la mode des parfums en France, en faisant venir son parfumeur René le Florentin. Elle donna un grand élan à l'usage de parfumer les vêtements, et les accessoires de peau, gants, bourses, ceintures. Les parfums d'abord importés d'Italie furent ensuite fabriqués en France.
Livre III : les confitures et fruits confits Alessio propose une série de recettes de confitures de citrons et d'oranges et des procédés pour faire confire les pêches à l'Espagnole, des écorces d'orange, des morceaux de courges, des cerises, etc. ou pour faire un cotignac (gelée de coing) à la mode de Valence. Les préparations se font avec du miel ou du sucre. {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"