vignette|Grotte de Lascaux. L'histoire du visuel (histiconologia de son nom savant, Visual History en anglais) est une science dont l'objet est l'étude de toutes les productions visuelles humaines depuis la préhistoire. Elle peut être rangée au sein des Cultural Studies et est de fait une branche de l'histoire globale.
Cette discipline se distingue d'une simple « histoire des images » : de par le monde, la définition du mot « images » est souvent floue et se réfère parfois uniquement aux « images secondes », c'est-à-dire aux reproductions, aux reflets (la figuration d'un tableau et non l'objet unique lui-même : le tableau). Le mot « visuel » correspond ici à l'ensemble de la production visuelle humaine et prend ainsi un sens plus large, englobant tous les aspects créatifs (les « arts »), comme tous les emplois et la multiplication industrielle des images sur tous supports donnant lieu à des « images fixes » ou « images mobiles ». Conduisant à d'infinies recherches sectorielles et comprenant les spécificités de l'art, elle entend appréhender un champ global en faisant appel à plusieurs autres disciplines.
Les origines Les origines précises du terme « histoire du visuel » proviennent de l'extension des travaux historiques aux études iconographiques, dont l'une des premières manifestations publique collective en France fut le colloque dirigé par Michel Vovelle et Didier Lancien en 1976Michel Vovelle et Didier Lancien (dir.), Iconographie et histoire des mentalités, Actes du colloque d'Aix-en-Provence (juin 1976), Centre méridional d'histoire sociale, des mentalités et des cultures, Éditions du CNRS, 1979. intitulé Iconographie et histoire des mentalités. La naissance publique du terme et sa propagation, elles, datent de l'ouvrage de Laurent Gervereau paru en 2000 et intitulé Les Images qui mentent. Histoire du visuel au Laurent Gervereau, Les Images qui mentent. Histoire du visuel au , Paris, Éditions du Seuil, 2000. Ce livre fut cité en première page du Monde des livres le 31 mars 2000 avec un article signé Jean-Luc Douin expliquant : .. Terme, territoire d'étude et méthodes sont ainsi lancés : Gervereau reste l'un des principaux promoteurs français de cette nouvelle discipline, fondant dès 1992 un groupe de recherches pluridisciplinaires sur les imagesÀ savoir, le Groupe d'études sur les images fixes (GEIF), rebaptisé plus tard L'Image en intégrant le concept d'« images mobiles ».. Ce chercheur a par la suite écrit une histoire générale des imagesLaurent Gervereau, Images, une histoire mondiale, Paris, Nouveau monde, 2008.. Parallèlement, les recherches se sont développées, notamment à travers une collection d'essais publiés chez Gallimard dès 1996 intitulée « Le Temps des images »Dirigée par François Lissarague et Jean-Claude Schmitt avec des ouvrages comme : Éric Michaud, Un art de l'éternité. L'image et le temps du national-socialisme (1996)..
Si l'on veut inscrire ces travaux dans le temps long, il faut noter que l'histoire de l'art et les historiens d'art possèdent une prééminence nette sur cette question. En effet, dès le , les travaux en archéologie du Comte de Caylus ont influencé tout le travail d'analyse et de classement iconographique, base indispensable des études visuellesLire les remarquables études de Julie Boch in Approches de la pensée des Lumières, Reims, Épure, 2012, . De son côté, l'Allemand Johann Joachim Winckelmann a, en puisant ses sources dans la Grèce antique, mis en place une réflexion sur la périodisation stylistique liée à l'histoire. Cette méthode de réflexion a été poursuivie au par des penseurs comme Aby Warburg puis Erwin Panofsky, qui vont jeter les bases de l'iconologie, sans oublier les travaux d'un Hans Belting. Même s'il y a dans tout cela une forme d'utopie humaniste qui rassemblerait la psychologie humaine dans un langage symbolique traversant les âges et les civilisations, beaucoup de ces travaux réfutent la thèse selon laquelle l'histoire de l'art serait une simple histoire des formes et de leur évolution. Il est intéressant de noter que dès cette époque, le contexte de création et le contexte social et politique ont été largement pris en compte.
Pour ces études d'histoire de l'art, le fut un tournant particulièrement riche. D'abord, la notion européenne d'art a largement dépassé ses frontières initiales. L'« invention de l'art »Édouard Pommier, Comment l'Art devient l'Art dans l'Italie de la Renaissance, Paris, Gallimard, 2007. au moment de la Renaissance italienne connaît au siècle dernier une remise en question avec une dénomination appliquée à des productions esthétiques antérieures, aux civilisations extra-européennes, aux arts décoratifs et même à l'artisanat ou aux objets industriels et aux images mécaniques. La séparation stricte établie par l'anthropologue Jacques MaquetJacques Maquet, The Aesthetic Experience: An Anthropologist Looks at the Visual Arts, Yale University Press, 1986. entre l'« esthétisation de l'utile » (applicable des silex aux cathédrales) et l'« art », créé pour la seule délectation esthétique, a explosé. La notion d'art ou des arts fut vorace, entraînant même des accusations de néocolonialisme pour avoir ainsi estampillé des réalisations d'autres cultures qui n'avaient pas pour but la délectation esthétique dans un musée. Voilà les raisons ayant poussé, par exemple, le Te Papa Museum en Nouvelle-Zélande (ouvert en 1998)Le Te Papa Tongarewa Museum à Wellington fut d'abord le Colonial Museum (bâti en 1865). Paul Williams de la New York University explique bien sa mutation post-coloniale radicale en un parcours « biculturel » : « A Breach on the beach: Te Papa and the fraying of biculturalism » in revue Museums and Society, juillet 2005. à présenter en parallèle les productions et conceptions maories et européennes.
Mais cette expansion de la notion a montré aussi ses limites. L'art correspond à des produits de la créativité humaine. Au temps des milliards d'images mécaniques générées via Internet, ces créations sont minoritaires et mêlées à beaucoup d'autres représentations qui n'ont pas pour but la création. De plus, il importe de séparer des « images premières », comme l'est un tableau, de ses « images secondes » : sa reproduction en carte postale, son image numérisée et mise en ligne sur Internet, son tirage sous forme d'affiche ou bien encore son apparition dans un film. Comme l'a écrit Walter Benjamin, l'art vit aujourd'hui à « l'ère de sa reproductibilité ».
La quantité de productions visuelles échappant au domaine de l'art ou non étudiées par les historiens d'art (artistes mineurs, arts et traditions populaires…) a alors conduit les historiens à se pencher sur ce domaine. L'initiative vint d'abord des historiens des temps les plus anciens, confrontés à la rareté des restes, c'est-à-dire à la rareté des sources. Sans parler des interprétations de la préhistoire par André Leroi-Gourhan ou plus tard Jean Clottes, les archéologues et historiens de l'Antiquité comme Jean-Pierre Vernant puis François Lissarague ont décrypté les représentations peintes ou sculptées, les intégrant dans une compréhension générale des sociétés (objets utilitaires, architectures, plans urbains…). Les historiens du Moyen Âge (comme Georges Duby, Jacques Le Goff, Jean-Claude Schmitt...) ont développé des analyses des représentations. Ce fut le cas pour différentes périodes de l'histoire (Olivier Christin, Daniel Roche, Joël Cornette). Il faut noter à cet égard les travaux pionniers de Michel Vovelle pour la Révolution française, ceux de Maurice Agulhon avec la figure allégorique de Marianne ou encore Marc Ferro sur les rapports entre cinéma et histoire. Certains auteurs comme Michel Pastoureau, Francis Haskell ou Carlo Ginzburg ont élargi leur prisme initial. Ajoutons que les développements de l'histoire culturelle en France (avec des chercheurs comme Pascal Ory, Jean-François Sirinelli, Jean-Pierre Rioux) et, aux États-Unis, des Cultural Studies et des Visual Studies avec un pionnier comme William John Thomas Mitchell ont favorisé les études iconographiques.
Enfin, dans cet inventaire des origines, il serait injuste d'oublier des disciplines comme l'ethnographie, la sociologie, l'anthropologie ou toutes les sciences de la communication qui se mettent en place dès la fin des années 1950. Il est un domaine qui a indéniablement eu une influence certaine dans les méthodologies d'analyse et l'ouverture des sujets c'est la sémiologie. La personnalité de Roland Barthes fut centrale des années 1960 aux années 1980. Il aura eu une influence sur des personnalités comme Hubert Damisch, Umberto Eco en Italie ou Georges Didi-Huberman, entre autres.
Aujourd'hui, la prise en compte de toutes ces méthodes et le fait de considérer l'ensemble des productions visuelles s'imposent parce que sont réunis sur le même écran des émanations de toutes les époques, de tous les supports, de toutes les civilisations. La transformation du territoire oriente de facto la transformation du champ scientifique. Il devient en effet pédagogiquement urgent de donner des repères aux enfants comme il devient scientifiquement indispensable de « qualifier » ce que nous voyons, de savoir quoi est quoi, donc de bâtir une histoire générale de la production visuelle humaine.
À l'ère d'Internet, une science en développement nécessaire
L'accumulation exponentielle des sources
Non seulement avec Internet les images (souvent accompagnées de textes, paroles et sons) sont de plus en plus nombreuses, en circulation exponentielle planétaire, mais elles sont aussi de plus en plus conservées par des milliers d'institutions sur tous les continents et de particuliers. En corollaire, le développement des loisirs et du tourisme fait partager aux professionnels et aux amateurs les mêmes vecteurs de création.
En regard de cela, il est apparu aux historiens d'art et aux historiens que la plus grande partie de la production visuelle était vierge de toute étude. Les historiens d'art en effet privilégiaient la petite partie des créateurs de renom en laissant la majeure partie de la production artistique hors étude. Les historiens considéraient les images comme des illustrations de leurs recherches ou de leur savoir fondés sur l'écrit. Marc Ferro pouvait ainsi parler en 1978 de rôle du "névrosé" dans l'article "image" du Dictionnaire de la nouvelle histoireJacques Le Goff, Roger Chartier, Jacques Revel (dir.), Dictionnaire de la nouvelle histoire, Paris, Retz, 1978..