Fabriqué par une manufacture basée à Pirot en Serbie (coopérative opérant sous le nom de Damsko srce), le kilim de Pirot (en ) est considéré comme l'un des symboles nationaux serbe et, dans le même temps, comme un élément important du patrimoine folklorique bulgare. Tissé d'une seule pièce, il présente deux faces identiques. La popularité de ce type de kilims, en Serbie comme dans une grande partie de l’Europe centrale et du monde germanique, repose essentiellement sur l'usage d’une laine de premier ordre issue des élevages montagnards locaux ainsi que sur la très grande expertise technique des tisserands de Pirot, travaillant dans le respect d'un style original qui leur est propre.
Historique Pirot, historiquement peuplé de Bulgares faisait autrefois partie de la Bulgarie ottomane, la ville ayant été rattachée à la Serbie en 1878 par le traité de Berlin. Cependant, le tapis de style Pirot s'inscrit dans l'aire plus large de fabrication de kilims des Balkans, de l'actuelle Bosnie à la Turquie. Venant d'une ville de foires stratégiquement située sur la grande route militaire romaine puis ottomane reliant Istanbul à Belgrade et Budapest, ce style rayonna largement hors de sa région d'origine. .
Avec les tapis de Chiprovtsi (Tchiprovtsi selon une autre transcription), les kilims de Pirot sont issus d'un centre régional de tissage localisé dans cette région montagneuse de la stara planina à l'est de la Serbie et à l'ouest de la Bulgarie. Un collectionneur très avisé, Jacob van Beelen, indique dans un ouvragepublié en 2024 à l'occasion de l'exposition d'une partie de sa collection, que vers le milieu du XIXe siècle, les kilims de Pirot sont recherchés dans tout l'Empire ottoman et au-delà, y compris en Europe occidentale. Il précise que les kilims de Pirot à cette époque sont mis en vente pendant tout un mois lors de la grande foire de l'assomption le 28 août à Pirot, ce au double du prix demandés pour les kilims de Tchiprovtsi. Ces succès commerciaux incontestables et confirmés sont à l'origine de la diffusion du modèle Pirot pour la fabrication de kilims en Bosnie, Macédoine du nord, Albanie, Bulgarie, Roumanie et Turquie. L'excellent accueil reçu par les exposants de Pirot à l'occasion de l'exposition universelle de Paris en 1892, où le kilim suscita un engouement extraordinaire dans le public (notamment grâce à sa double face).Cet engouement fut confirmé par la suite. C'est ainsi que de 1904 à 1940, la coopérative de Pirot présente dans plus de 26 expositions universelles, dont Londres, Bruxelles, Amsterdam; Naples, Milan, Paris, Berlin et Thessalonique, remporta plus de cinquante prix internationaux et nationaux. C'est alors que Pirot, omniprésent dans toutes les grandes manifestations du commerce mondial, put assoir définitivement sa réputation hautement qualitative bien au-delà des Balkans.
A la fin de la première guerre mondiale, la popularité du kilim était telle que toute la ville en fut pavoisée pour accueillir ses libérateurs de l'armée d'orient en 1918, suscitant l'émerveillement du médecin militaire francais A.H.Millet, comme le rappelle l'auteur du catalogue de l'exposition "the magic of the Pirot kilim".
Le tapis style Pirot est désormais inscrit depuis 2012 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de la Serbieet ce sous l'égide de l'UNESCO.
La Laine Aujourd'hui encore comme hier, les quelques tisserandes en activité et dont le nombre se raréfie, continuent d'utiliser uniquement la meilleure qualité de laine pour fabriquer les kilims de Pirot, et ce tout au long du processus de tissage. C'est ainsi que la chaine (fils longitudinaux) est systématiquement fabriquée à partir de la laine blanche des moutons Pramenka ou Balkanka qui paissent dans les environs de Pirot. Cette laine longue et facile à traiter est d'excellente qualité et contribue ainsi à la durabilité du kilim de Pirot. Il faut rappeler que pour tisser un kilim Pirot standard () il faut recueillir la toison d'au moins 9 moutons et que 300 kilos de laine brute seront nécessaires pour produire 100 kilogrammes de fil. Dans son article publié le 30 septembre 2022 dans le magazine de l'OMPI (Organisation mondiale de la propriété intellectuelle) Vladimir Maric, le directeur de l' office de la propriété intellectuelle de la république de Serbie ne cache pas son inquiétude devant une possible disparition de la race Pramenka, disparition pouvant à terme menacer une filière déjà structurellement fragile. La lecture d'un article plus ancien mais plus détaillé publié en 2016 dans la revue "animal genetic resources" nous confirme la notable réduction du cheptel Pirot. Cette réduction qui va de pair avec une chute des volumes de laine Pramenka produits, pouvant faire peser un risque réel sur le maintien qualitatif du tissage serbe. Certains dispositifs en cours sont pris pour tenter de sauver la race, mais le cheptel réduit et l'accroissement de la consanguinité peuvent menacer ces efforts. Dans son ouvrage récent Milica Zivadinovic nous informe que cette difficulté contraint assez souvent les tisserands à utiliser une laine mérinos de qualité et à se fournir auprès de fournisseurs australiens.
Fabrication
L'outillage
Le dispositif technique se compose d'un à métier tisser vertical légèrement incliné contre un mur. Deux barres verticales ( appelées soje ) et deux barres horizontales ( krosna ) forment le cadre de base. Un bâton en bois (obnitelnik ) placé à hauteur de poitrine du tisserand fait partie intégrante du métier. Le métier comprend également deux pièces de bois de la longueur du soja, un mécanisme de retour appelé povratilo, une barrière (zaponka),un séparateur pour les fils de laine (zav) et plusieurs pièces de bois servant à coincer les fils de chaîne. Parmi les autres éléments nécessaire du dispositif de tissage, on trouve un poussoir (tupica ) qui sert à compresser les fils de trames, ou bien encore un panier contenant les bobines et un coussin d'assise.
Le tissage
Le Kilim de Pirot est un tapis sans velours tissé à plat et non noué. Dans ce cas le tisserand travaille selon une technique traditionnelle Serbe dite "klecanje" qui se caractérise par un effet de trame, et un rendu final ou il apparait que les fils de la trame cachent complètement ceux de la chaine. La chaîne est composée de fils retors, et la trame de fils de laine retors à un seul brin dans ce cas. Décliné en différents styles et dimensions, il peut servir de tenture murale, de tapis, de jeté de canapé, ou de plaid pour un lit. Selon Slavica Ciric directrice de la coopérative de Pirot, Il présente un aspect rigoureusement identique recto et verso et on ne peut pas identifier une face par rapport à l'autre. Le kilim est parfaitement utilisable sur ses deux faces. Le kilim de Pirot est tissé d' une seule pièce quelle qu'en soit la largeur. Ce point très important le rend particulièrement qualitatif par rapport à d'autres origines de kilims. Le travail est entièrement effectué à la main. A Pirot comme à Tchiprovtsi le tissage historiquement utilisé est dit à entrelacement et ce n'est pas un tissage dit fendu. La qualité du tissage constitue un autre atout de cette très belle production en offrant une densité élevée de six fils de chaîne par centimètre et de vingt-huit passages de trame par centimètre.
Le design
Un authentique kilim Pirot possède des motifs et une ornementation, caractéristiques de son type. Le standard, bénéficiant d'une appellation d'origine protégée (AOP) depuis 2002, qui définit 122 ornements et 96 types et appellations. Même lorsque les kilims représentent des motifs figuratifs, ceux-ci sont exécutés selon des formes angulaires pour des raisons techniques tous les motifs géométriques et figuratifs du kilim de Pirot sont conservés dans cette même ville au Musée du Ponisavlje. Le premier catalogue de Pirot fut réalisé par Mita Zivkovic en 1902 grâce au concours de la reine Draga qui accepta de le financer et le fit imprimer à Vienne. Du point de vue du design, il est souvent très difficile de distinguer un Pirot d'un autre kilim qui aurait été tissé en Bulgarie voisine ou à Tchiprovtsi, cette difficulté est encore renforcée pour le néophyte en ce sens que les kilims de Pirot ou de Tchiprovtsi sont commercialisés très souvent sous une appellation générique commune "Sarkoy", qui correspond au nom donné autrefois par les Turcs (avant 1878) à la ville de Pirot alors sous une administration ottomane. C'est davantage l'usage de la fameuse laine Pramenka très fine mais très solide qui permettra dans ce cas de distinguer un Pirot d'un autre kilim tissé ailleurs dans les Balkans. Les rares productions (contemporaines) de Tchiprovtsi en Bulgarie qui subsistent encore ayant pour leur part introduit l'usage du coton dans la trame lors du tissage, fournissent ainsi aux amateurs un critère supplémentaire permettant de différencier leur production de celle de Pirot (Serbie) qui reste de toute façon exclusivement laine.
Colorisation Comme précisé dans la notice du patrimoine culturel de la Serbie concernant la fabrication des tapis à Pirot, la couleur dominante du kilim Pirot est un rouge soutenu pouvant se décliner en plusieurs nuances. Selon le témoignage de Cyprien Robert voyageur présent à Pirot en 1844, nous apprenons que les kilims de Pirot sont très réputés à cette époque dans le tout le monde ottoman, il prend le soin de nous indiquer que les kilims sont ornés outre le noir de motifs blancs, jaunes, verts, bleus et parfois d' un rouge plus clair. Longtemps colorisés au moyen de teintures végétaleset naturelles, les laines actuellement utilisées à Pirot sont teintées grâce à des colorants synthétiques qui ont pour avantage de donner toute satisfaction en terme de résistance aux effets néfastes de la lumière. Il convient néanmoins de signaler qu'une production importante du coté Bulgare de la frontière semblait utiliser jusqu' au milieu des années 2010 et ce de façon encore significative certains colorants naturels et végétaux pour la colorisation de la laine. Le fameux rougedu champ du kilim étant en particulier obtenu à partir de la racine de garance. Nikola Nikolov, directeur d'école à Chiprovtsi et également chercheur dans le domaine des colorants naturels végétaux utilisés dans le traitement de la laine au moment de sa colorisation, eu à coeur d'animer un cours sur les teintures naturelles végétales. En véritable passionné, Il incita ses élèves à réintroduire le jardinage des plantes tinctoriales, et en particulier celui de la garance, plante dont la culture était déjà abandonnée au début des années 2000. Les colorants à l'aniline, aux effets bien connus comme néfastes sur la longue durée, ne sont plus utilisés depuis très longtemps à Chiprovtsi ainsi que dans les principaux centres mondiaux du tissage. Il n' est pas certain que l'oeuvre de Nikola Nikolov lui survive, car, ses élèves, même s'ils gardent précieusement leurs notes de cours, ne font très généralement pas carrière dans ce domaine à l'exception d'un couple de tisserands passionnés par les couleurs naturelles et formés par Mr Nikolov. Il convient néanmoins de signaler que dans le cas du kilim de Pirot, c'est uniquement le fil de la trame qui doit faire l'objet d'une coloration ; le fil de la chaine restant pour sa part toujours naturel et non teint.
Survivance et avenir