vignette|L'apothéose d'Homère - Jean-Auguste Dominique Ingres L’Exégèse allégorique d'Homère est une interprétation ou explication de l'œuvre homérique, basée sur l'axiome selon lequel le poète n'a pas explicitement exprimé sa pensée mais a caché celle-ci derrière des récits mythologiques, au moyen d'un langage énigmatique ou allusif.

La plus ancienne forme d'exégèse allégorique (de , « autre », et , « dire »: qui dit en d'autres mots ce que le poète n'a pas clairement exprimé), et en même temps la plus constante dans l'histoire, cherche à faire ressortir, dans le texte d'Homère, un enseignement physique, c'est-à-dire relatif à la nature (φύσις) et à tous les phénomènes qui s'y produisent : « Il s'agit le plus souvent d'un enseignement d'ordre physique, et Proclos, définissant l'interprétation allégorique, déclare que l'on y fait des phénomènes physiques l'objet dernier des significations cachées dans les mythes. ».

On peut distinguer aussi une exégèse allégorique théologique ou mystique, ayant trait aux dieux et aux mystères religieux, mais elle est souvent étroitement liée à l'exégèse physique, les dieux étant assimilés à des entités naturelles, ou qui agissent sur la natureJ. Pépin, Mythe et allégorie, Études augustiniennes, Paris, 1976, : « Mais la théologie y trouve aussi sa place »..

Enfin, il existe également, plus tardive et moins fréquente, une exégèse allégorique historique (ou historiciste) et éthique (ou moralisante).

L'interprétation allégorique d'Homère, pratiquée depuis la plus haute Antiquité par presque tous les philosophes, couvre finalement une période d'au moins 2.500 ans. Si l'exégèse physique n'a pas été seulement appliquée à l'auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, mais à plusieurs autres grands poètes anciens grecs et latins (Hésiode, Virgile, Ovide), celle d'Homère est incontestablement la plus abondante quant aux témoignages écrits.

L'exégèse physique et théologique

Les rhapsodes et les présocratiques « Ce qu'on appelle communément l'exégèse allégorique d'Homère commence au avec Théagène »F. Buffière, Les Mythes d'Homère et la pensée grecque, Les Belles Lettres, Paris, 1956, et ..

Toutefois, déjà les rhapsodes, ou homérides, successeurs directs d'Homère (dès le ), étaient censés, en récitant les vers de l'Aède, pouvoir commenter en même temps le « sens » ou l'« intention » que le poète y avait en vueCf. Platon, Ion, 530b et c, 533d et e ; voir aussi Xénophon, Banquet, III, 6..

Les plus anciens exégètes d'Homère, cependant, dont on connaisse les noms, sont effectivement Théagène de Rhégium () et Métrodore de Lampsaque ()F. Buffière, Les Mythes d'Homère et la pensée grecque, Les Belles Lettres, Paris, 1956, et passim.: « Agamemnon représente l’éther ; Achille, le Soleil ; Hélène, la terre ; Alexandre, l’air ; Hector, la Lune ; les autres portent des noms qui s’y conforment. Parmi les dieux, Déméter représente le foie ; Dionysos, la rate ; Apollon, la bileTexte d'un papyrus d’Herculanum, dont le contenu remonte probablement à Métrodore, cf. F. Buffière, Les Mythes d'Homère et la pensée grecque, Les Belles Lettres, Paris, 1956, , note 10 ; H. Diels, Die Fragmente der Vorsokratiker, Weidmannsche Buchhandlung, Berlin, 1912, t. I, , § 48).. »

Il arrive aux philosophes présocratiques () de commenter le poète dans la même optique: Thalès de Milet, Anaxagore de Clazomène, Xénophane de ColophonCf. Diels-Kranz, fr. 10., Héraclite d'Éphèse, Empédocle d'Agrigente, Démocrite d'Abdère : « Prenez Thalès de Milet: on admet qu'il plaça le premier, à l'origine de l'univers, l'eau comme élément primitif [...]. Mais quel est le vrai père cette opinion? N'est-ce pas Homère, quand il dit: Océan, père de tous les êtresF. Buffière, Héraclite, Allégories d'Homère, Les Belles Lettres, Paris, 2003, et 27, § 22 ; cf. Homère, Iliade, XIV, 246.? » « Voici comment Empédocle formule la composition de l’univers : Tantôt l’amitié rassemble et réunit tout, tantôt, en revanche, la haine et la discorde emportent chaque chose. Il donne à l’harmonie et à l’union le nom d’ amitié, et au désaccord celui de discorde. Avant lui, Homère fait allusion à cette amitié et à cette discorde [...] dans la fable d’Aphrodite et d’Arès. La première représente la même chose que l’amitié chez Empédocle; le second, que sa discordePseudo-Plutarque, Sur la Vie et la poésie d'Homère, 99 à 101.. »

Pythagore et les pythagoriciens Pythagore partage avec Homère le rare privilège de voir les vers qui lui sont attribués être qualifiés « d'or »Les Vers d'or est un ouvrage attribué plutôt au pythagoricien Lysis.. De fait, selon ses biographes, le philosophe fut initié à la lecture de l'Aède par Hermodamas et il se serait inspiré de l'œuvre homérique notamment dans l'élaboration de sa doctrine des nombres et sur la palingénésie ou la métempsycose: « Le mythe de Circé est une allusion à ce que Pythagore et Platon enseignent sur l’esprit. [...] Homère donne le nom de Circé au mouvement circulaire et périodique de la palingénésieStobée, Mélanges de physique, XLI, 60.. » « Les compagnons d’Ulysse sont métamorphosés en porcs et autres animaux de ce genre. C’est une allusion au fait que les esprits des hommes insensés passent dans des corps appartenant aux espèces animales. Leur chute les soumet à la révolution circulaire de l’univers qu’Homère appelle Circé (Cercle)Pseudo-Plutarque, Sur la Vie et la poésie d'Homère, 126.. »

Les disciples de Pythagore s'inspirèrent d'Homère pour, par exemple, s'imposer la règle du silence : « Quand Télémaque dit : Quel dieu est donc à l’intérieur, parmi ceux qui habitent l’étendue du ciel ? [Odyssée, XIX, 40], son père le reprend en ces termes : Tais-toi, garde pour toi ce qui te vient à l’esprit, et ne pose pas de questions ! C’est là ce que dictent les dieux qui habitent l’Olympe. [Ibid., 42 et 43]. En s’appuyant sur cette exégèse, les pythagoriciens ne répondaient rien à ceux qui, sur les dieux, posaient des questions hasardeuses, effrontées et légèresStobée, Anthologie, XXXIII, 17.. »

Parmi les néo-platoniciens d'influence néo-pythagoricienne, Porphyre ( - début ) s'illustrera par la rédaction des Questions homériquesCf. H. Schrader, Quaestionum Homericarum ad Iliadem pertinentium reliquiae, Teubner, Leipzig, 1880 et Quaestionum Homericarum ad Odysseam pertinentium reliquiae, Teubner, Leipzig, 1890. , dans laquelle il se penche principalement sur des questions philologiques et littéraires posées par les textes homériques. Dans L'Antre des nymphesÉd. Verdier, Lagrasse, 1989. Une nouvelle édition commentée est actuellement préparée à Villejuif, par une équipe universitaire dirigée par le Prof. T. Dorandi., ainsi que dans certains fragments tirés du traité Sur le Styx, le texte d'Homère est interprété allégoriquement : « En considérant la race divine et la race humaine, les pythagoriciens en supposaient une troisième, entièrement vénérable: celle du roi ou de l’homme sage. Homère fut le premier à situer, entre les dieux et les hommes, le roi [...] : Qu’eux-mêmes soient témoins devant les dieux bienheureux, devant les hommes mortels et devant le roiH. Schrader, Quaestionum Homericarum ad Iliadem pertinentium reliquiae, op. cit., I, 339 et 340.. » Dans ses œuvres d'interprétation allégorique d'Homère, il se réfère fréquemment à Cronius et à Numenius. C'est ce dernier qui semble lui avoir donné l'exemple d'un usage systématique de l'allégorie, adapté non seulement aux textes d'Homère mais aussi à ceux de Platon. L'œuvre d'interprétation allégorique de Numénius ne nous est d'ailleurs parvenue que par l'intermédiaire de citations dans l'Antre des Nymphes de Porphyre. Les néo-pythagoriciens et médio-platoniciens d'influence pythagoricienne du Haut-Empire, une vérité universelle et divine a été révélée par les dieux aux poètes comme Homère et Hésiode, mais aussi aux philosophes comme Pythagore et Platon, chez qui elle est le plus développée. Cette vérité se retrouve également dans les mythes et la sagesse des peuples barbares. Cette inclusion d'une sagesse non-grecque est caractéristique du syncrétisme culturel et religieux de cette époque, dû aux échanges qui y ont lieu. lls pensent donc que ces textes sont donc tous porteurs d'une même doctrine sur la nature des âmes et du cosmos. La tâche du philosophe est alors de révéler la vérité qu'ils contiennent, dissimulés par des symboles et des énigmes, et ce au moyen de l'interprétation allégorique.

Platon et les platoniciens L'œuvre de Platon () renferme à son tour des commentaires allégoriques d'Homère, généralement formulés par Socrate : « Par la fameuse chaîne d'or, Homère ne veut rien dire d'autre que le soleil, montrant par là clairement qu'aussi longtemps que se meut la sphère céleste et le soleil, tout a l'être et tout le conserve tant chez les dieux que chez les hommes; mais, s'ils venaient à s'immobiliser comme en des liens, toutes choses tomberaient en ruines et ce qui adviendrait serait, comme on dit, le bouleversement universelPlaton, Théétète, 153c et d ; cf. ibid. 152e, 160 d et e, 194c et d ; Ion, 531c; etc. ».

Parmi les platoniciens les plus connus, Plutarque de Chéronée ( et début ) cite plusieurs interprétations allégoriques du texte homérique ; le Pseudo-Plutarque, auteur d'un ouvrage Sur la Vie et la poésie d'HomèreFr. Dübner, Plutarchi fragmenta et spuria, Didot, Paris, 1865., consacrera un large chapitre à ce type d'exégèse : « Héphaïstos est qualifié de “boiteux” parce que le feu sans bois ne marche pas, pas plus qu'un boiteux sans bâton »Plutarque, De la Face qui paraît sur la Lune, 922b.. « À propos d'Héra qui s'embellit pour Zeus et de la ceinture magique, on peut y voir une certaine purification de l'air qui s'approche de l'élément igné »Plutarque, Comment entendre la Poésie, 19e.

Viennent ensuite les néo-platoniciens Porphyre (cf. supra) et Proclos (), avec le sixième traité de son Commentaire sur la République de PlatonG. Kroll, Procli Diadochi in Platonis Rem publicam commentarii, vol. I, Teubner, Leipzig, 1899, ., ou sont accumulées des interprétations allégoriques du poète : « Il semble, en fait, que le Créateur universel, en composant le monde d'éléments opposés et en y introduisant une amitié proportionnelle, réunit en même temps les activités d'Héphaïstos, celles d'Arès et celles d'Aphrodite: quand il engendre les oppositions des éléments, il les engendre selon l'Arès qui est en lui; quand il met en œuvre leur amitié, il agit selon la puissance d'Aphrodite; quand il relie ce qui relève d'Aphrodite à ce qui est propre à Arès, il adopte comme exemple préalable l'art d'Héphaïstos. Il est lui-même toutes choses et il œuvre avec tous les dieuxProclos, Commentaire sur la République de Platon, VI, 1, 15. »

On trouve également des commentaires théologiques sur Homère répandus dans les ouvrages des néo-platoniciens Plotin (), Hermias d'Alexandrie () et d'Olympiodore le Jeune ().

Épicure et les épicuriens Épicure (-) aurait basé plusieurs thèmes de sa philosophie (bonheur des dieux, recherche du plaisir) sur plusieurs passages homériques : « Épicure et son école se sont appuyés sur ce passage [Odyssée, IX, 3 à 11] pour définir le plaisir comme fin de nos actions »Eustathe, Commentaires sur l'Odyssée, IX, 3 à 11 ; F. Buffière, Héraclite, Allégories d'Homère, op. cit., et ss., § 79; Pseudo-Plutarque, Sur la Vie et la poésie d'Homère, 150..

Les stoïciens « On reconnaît en général que l'exégèse édifiante d'Homère était pratiquée principalement par les stoïciens et que ces derniers l'avaient hérité des anciens rhapsodes »F. Wehrli, Zur Geschichte der allegorischen Deutung Homers in Altertum, 1928, Noske, Borna-Leizig, .. L'interprétation physique y est omniprésente : « Cléanthe (] invite à lire άνα Δωδωναιε [maître de Dodone] [Iliade, XVI, 232] en un seul mot, pour voir en Zeus l'air qui s'évapore de la terre et qui, à cause de l'exhalaison (ανάδοσις), est qualifié de αναδωδωναιος »Plutarque, Comment entendre la Poésie, 19e et f..