Le coup d'État du 2 décembre 1851, organisé par le président de la Deuxième République française Louis-Napoléon Bonaparte et son entourage, provoque des réactions dans de nombreuses régions françaises. À Millau, sous-préfecture du département de l'Aveyron, les Républicains tentent en vain de s'opposer au coup d'État.

Millau en 1851 Contexte national L’année 1851 commence dans un climat politique tendu. La situation économique n’est guère encourageante en France, et les cuirs et peaux qui emploient une grande partie des Millavois sont dans une période morose. Quant à la situation politique, elle ressemble à une impasse. La Deuxième République, instaurée par la révolution parisienne de 1848, est partagée depuis 1849 entre une assemblée plutôt monarchiste et un président, Louis-Napoléon Bonaparte, le neveu de Napoléon , qui a des ambitions impériales. Or il a été élu le pour un mandat de quatre ans non renouvelable, qui doit donc s’achever en 1852. Bien qu’il ne puisse pas se représenter, sa popularité laisse penser qu’il recueillera de nouveau la majorité des suffrages, en toute inconstitutionnalité. En effet, les bulletins de vote n’étaient pas encore pré-imprimés, et l’on pouvait écrire le nom de « son » choix.

Quant aux républicains, minoritaires mais encore déterminés, ils sont victimes d’une répression croissante depuis 1849 : censure, interdiction des réunions, surveillance policière et administrative, procès.

La peur de l’agitation sociale et du retour de la révolution unit tous les partisans de l’Ordre, les « blancs », bonapartistes et monarchistes, contre les démocrates, progressistes républicains et socialistes, les « rouges ». D’ailleurs, début , les autorités, préfectures et sous-préfectures, gendarmerie, police, mairies, reçoivent des instructions ministérielles pour renforcer discrètement la surveillance politique afin d’éviter les désordres.

La ville en 1851 Millau est alors une petite ville industrieuse de selon le recensement de population de 1851 conservé aux Archives municipales de Millau et aux Archives départementales série 6 M.. Si l’agriculture est encore une activité importante en termes d’emploi, le secteur des cuirs et peaux fait la richesse de la ville. La ganterie a commencé son irrésistible croissance, même si elle est encore devancée par la tannerie et la mégisserieMillau - Histoire et secrets oubliés, publié par l'Association des amis du Musée de Millau, 1996 dont l'article de Michel Delmouly, « contribution à l'histoire des cuirs et peaux », p. 189.. Le statut de sous-préfecture, avec son tribunal de première instance, confère à la cité son caractère administratif, qui reste modeste.

Les familles aristocratiques d’ancien régime sont toujours présentes et animent le courant légitimiste, c’est-à-dire monarchiste partisan du retour des Bourbons. Les notables calvinistes, dont la communauté représente 10 % de la population, sont nostalgiques de la monarchie de Juillet et de la famille d‘Orléans. Mais avec l’échec et la fuite de Louis-Philippe Ier en 1848, l’orléanisme n’est plus d’actualité. L’instauration de la république a été soutenue par quelques petits notables, et elle a aussi suscité des espoirs chez les ouvriers et les artisans, d’où a émergé un petit groupe d’activistes socialistes. Enfin, le bonapartisme, qui était en sommeil avant 1848, a pris un essor considérable en trois ansRapport du sous-préfet de Millau, 1853, Archives départementales de l'Aveyron, 1 M 16..

Millau, ville quasiment apolitique début 1848 selon Claire DurandDurand Claire, « les débuts de la Seconde République ou le difficile éveil des Millavois à la conscience politique », dans la Revue du Rouergue, n° 88, hiver 2006, p. 492-493., est devenue sensible aux tendances nationales.

Les Républicains millavois à la veille du coup d’État Les rapports du commissaire de police MorissonArchives départementales de l’Aveyron, 1 M 779 indiquent que les « rouges » de Millau se réunissent régulièrement dans une auberge de la place de la Capelle, chez la veuve Régis. Ils y étaient une cinquantaine en , ils sont 200 en , principalement des artisans et des ouvriers. Un jeune clerc d’avoué, Émile Michelet, y fait la lecture de La Voix du Peuple, et tous ensemble, ils chantent des chansons « patriotiques » : nous l’aurons, nous l’aurons la république rouge, nous l’aurons le poignard à la main.

Les notables républicains se réunissent de leur côté, en particulier pour préparer les élections de 1852. Ainsi, fin , le leader villefranchois Louis Caussanel est à Millau pour plusieurs jours. Le 27, il est invité à déjeuner à l’hôtel Aldy par Vincent Rozier. Ancien procureur du tribunal de Millau, Rozier était devenu sous-préfet républicain en 1848. Évincé de ses responsabilités publiques pour ses opinions progressistes, il a pris la robe d’avocat. Les autres convives sont le jeune médecin Alexandre Pougens, l’ancien greffier et ancien conseiller général de Peyreleau Hippolite Valibhouse, et Jules Bonhomme, banquier de profession, passionné par l'agronomie, membre actif de la jeune Société des Lettres, Sciences et Arts de l'Aveyron, il est le leader charismatique des républicains millavois. Comme cadeau de bienvenue, Caussanel reçoit un bouquet artificiel de fleurs « très rouges ».

Caussanel rencontre également la cheville ouvrière du socialisme millavois, Lucien Marcillac, limonadier de la place du Mandarous. Ils se rendent à Rodez pour une réunion départementale des responsables républicains. C’est là que le ils apprennent la nouvelle du coup d'État.

En effet, après avoir tenté en vain de réformer la constitution, Bonaparte organise un coup d'État pour dissoudre l'assemblée, établir l'état de siège, et organiser une nouvelle constitution qui lui donne le pouvoir. L'opération « Rubicon » a lieu à Paris le matin du , date anniversaire du sacre impérial de Napoléon et de la victoire d'AusterlitzLouis Girard, Napoléon III, Paris, 1986..

L’armée boucle la capitale, investit le parlement, arrête les leaders républicains et les députés de l’opposition monarchiste. Victor Hugo entre en résistance, mais les Parisiens, durement éprouvés en 1848, bougent relativement peu, et la tentative d’insurrection est noyée dans le sang le . Toutefois, la révolte se propage dans une partie des provinces françaises.

Tentative de résistance : le 4 décembre 1851 à Millau La nouvelle du coup d'État arrive à MillauArchives départementales de l’Aveyron, 1 M 783., via Toulouse, par la malle-poste de Rodez, le matin du vers 9 heures.

Le sous-préfet Dejoux, partisan de l'ordre, donc du prince-président, réunit le lieutenant de gendarmerie Koel qui dispose de six hommes, le nouveau commissaire de police Pouzergues qui en a deux, et le maire Aristide Rouvelet, ancien orléaniste devenu républicain modéré, qui s'est finalement rangé derrière Bonaparte, et qui peut s'appuyer seulement sur trois sergents de ville et la compagnie de sapeurs pompiers. Le maire convoque le conseil municipal pour .

Depuis les cafés de la place du Mandarous, les républicains réagissent : ils appellent à un rassemblement à midi, envoient des hommes alerter les ouvriers dans les ateliers, essaient en vain de faire imprimer une afficheArchives départementales de l’Aveyron, 1 M 783, témoignage de l'imprimeur Carrère..

À partir de midi, les Millavois commencent à affluer sur le Mandarous. Vers , 300 à 400 hommes, conduits par Jules Bonhomme, se rendent à la mairie, l'ancien hôtel de Tauriac qui jouxte le beffroi. Ils y pénètrent en nombre. Bonhomme demande au maire que la municipalité prenne part au Comité de Résistance qu'il compte mettre en place. Le maire refuse et ne veut pas donner la clé de la grande salle de la mairie. La porte est enfoncée « d'un coup de cu » par Séraphin Villaret, employé aux messageries du Vigan. La foule y entre, et quelques leaders montent sur la table pour organiser le Comité. Des ouvriers réclament les fusils qu'ils savent enfermés dans l'arsenal de la mairie. La porte est forcée et l'on se distribue 300 fusils et quelques sabres. Étienne Bernard, dit la Grandeur, « écrivain public dans la misère », doit à sa taille de se retrouver avec un drapeau dans les mains. David Valez dit Fricou, serrurier, et Ferdinand Cambourieu, cordonnier, récupèrent les tambours. On laisse des factionnaires à l'entrée de la mairie, et le reste de l'équipée se rend place de la Fraternité pour organiser une sorte de Garde républicaine. Lucien Caldesaigue, dit Vingtième, ancien militaire, ouvrier gantier de 35 ans, est chargé de commander la troupe.

Pendant ce temps, le conseil municipal a rédigé une proclamation appelant au calme et à l'attente de la suite des événements. Il fait le tour de la ville pour la diffuser. Peu après un groupe de républicains, avec tambours et drapeau, fait le même tour pour appeler à la résistance.

Les insurgés-résistants ont envoyé une partie des hommes armés à la poudrière qui se trouve sur la route de Paris (avenue Jean Jaurès), au-delà du Pont de Cabre. Le but est d'empêcher que les autorités puissent utiliser la poudre.

Après un moment de calme, l'attente des nouvelles de l'extérieur fait monter la tension. Les insurgés-résistants interceptent les malles-postes qui apportent le courrier du soir, et arrêtent des gendarmes des environs appelés en renfort par le sous-préfet. Les altercations se multiplient, et l’atmosphère devient électrique.

Les nouvelles sont mauvaises : la résistance à Rodez a échoué et la situation n'est guère favorable aux républicains ailleurs. Le Comité, composé de notables, s'oppose au désir de jeunes ouvriers de prendre de la poudre pour armer leurs fusils. Une rumeur d'incendie, quelques accrochages verbaux, et finalement à 23 heures, tout le monde abandonne son poste et rentre chez soi en laissant la plupart des fusils sur place : ils n’avaient ni poudre, ni munitionsles événements de cette journée ont été reconstitués par Grégory Pouget et Jean-Yves Bou d'après les témoignages recueillis par le procureur de la république et conservés aux Archives départementales, 1 M 783..

Après le 4 décembre : la répression Le lendemain matin le sous-préfet fait placarder un appel à déposer les autres fusils et à rester calme, et le procureur Pujade commence son travail d'enquêteArchives départementales de l’Aveyron, 1 M 783 ; les notices biographiques des inculpés ont été publiées par Jean-Yves Bou sur le site du Cercle Généalogique de l'Aveyron.. En quelques jours il interroge 88 personnes, témoins et participants. Les premières arrestations ont lieu le . Puis, en , conformément aux ordres, il dresse des dossiers d'inculpation qui seront transmis à un tribunal spécial appelé Commission mixte, composée du préfet, d'un militaire et d'un magistrat. Pas d’avocat de la défense, pas de comparution des accusés, les peines sont fixées uniquement d'après les dossiers du procureur.

Le procureur de Millau sélectionne 31 des participants cités par les témoins. Ses critères ne sont pas entièrement justifiés par les documents. En effet, il inculpe des acteurs secondaires, ou des hommes qui ont tenté de calmer les plus déterminés, alors qu'il oublie certains meneurs. Les inculpés sont d’abord les trois leaders qui ont « excité à l'insurrection », Jules Bonhomme, Antoine Tarayre et Joseph Maury. Il y a aussi ceux qui sont allés dans les ateliers appeler au rassemblement et d'autres « dangereux », « méchants » et « ardents démagogues » qui ont commandé des groupes d'insurgés armés, en particulier les chefs de poste à la poudrière, et ceux qui, arme à la main, ont bravé les autorités établies. Mais sont également inculpés le porteur de drapeau, les tambours, et des éléments modérateurs qui ont le tort d'être des républicains de longue date (Rozier, Valibhouze et le menuisier Decombis).