La révolution philippine, qui a lieu de 1896 à 1898, est un épisode majeur de l'histoire des Philippines, ainsi que de l'histoire coloniale de l'Espagne et de la guerre hispano-américaine. Elle aboutit, après plus de trois siècles de colonisation espagnole, à l'indépendance des Philippines et la proclamation de la Première République.
Au , la puissance espagnole est déclinante et son empire colonial, jadis gigantesque, est déjà fortement réduit. Dans le même temps un mouvement révolutionnaire se structure peu à peu dans la colonie des Philippines, d'abord dans les milieux intellectuels puis parmi la population, et aboutit à la formation du Katipunan, organisation révolutionnaire clandestine. La révolution armée éclate en 1896, puis s'enlise en raison des moyens militaires supérieurs de l'Espagne. Bien que 1897 semble d'abord marquer l'échec de la révolution avec la signature du traité de Biak-na-Bato qui met officiellement fin aux hostilités, les États-Unis entrent en guerre contre l'Espagne et soutiennent les révoltes aux Philippines et à Cuba. L'Espagne est vaincue à Manille en 1898 par les États-Unis, puis les insurgés philippins regagnent le contrôle de tout l'archipel. L'indépendance est déclarée par Emilio Aguinaldo le .
La révolution marque une rupture nette dans l'histoire philippine. Elle aboutit à la formation d'une assemblée constituante et à l'instauration d'un régime démocratique. Pour la première fois, le pays est à la fois unifié, à l'exception de quelques zones au sud, et indépendant. Toutefois, la République ne subsistera que peu de temps : l'Espagne cède les Philippines aux États-Unis par le traité de Paris en , ce qui entraîne la guerre américano-philippine et la colonisation par les États-Unis.
La révolution est de nos jours perçue comme fondatrice de la nation philippine. Célébrée par la fête nationale le , elle a donné au pays d'importants legs culturels et politiques, dont le drapeau national.
Contexte historique Colonisation espagnole des Philippines vignette|Carte des Indes orientales espagnoles en 1857.
Le début de la colonisation des Philippines date du , Fernand de Magellan étant le premier Européen à découvrir l'archipel en 1521, qu'il revendique au nom du roi d'Espagne, et où il laisse d'ailleurs la vie. L'Espagne s'installe de manière permanente à partir de 1565, avec la conquête initiée par Miguel López de Legazpi, premier gouverneur de la colonie... À l'apogée de l'empire colonial hispanique, les Philippines font partie des Indes orientales espagnoles, qui incluent Guam, et dont la capitale est Manille. En plus de trois cents ans de colonisation, l'Espagne unifie la majeure partie de l'archipel et transforme profondément son peuple. En particulier, l'évangélisation est inaliénable de la colonisation, si bien que le catholicisme se répand très largement sur l'archipel, à l'exception des zones musulmanes à Mindanao et Sulu, notamment grâce aux ordres missionnaires — Augustiniens, Dominicains, Franciscains, et Jésuites..
La colonie des Philippines est dirigée par un gouverneur général au nom du roi. Le pouvoir politique est réservé au contingent espagnol, relativement modeste et présent surtout à Manille et dans quelques grandes villes ou places fortes.. Dans les provinces où les colons sont peu nombreux voire absents, c'est essentiellement l'Église et les missionnaires qui assurent le lien entre les populations locales et le pouvoir, et donc le maintien de l'ordre colonial.. Il n'y a pas de séparation de l'Église et de l'État, le rôle des ordres religieux allant bien au-delà de la religion, assurant par exemple l'éducation, les soins, la justice..
Jusqu'au , l'économie de la colonie est peu développée, les Espagnols se contentant principalement d'utiliser Manille comme un avant-poste militaire et un relais sur la route commerciale avec l'Asie.. La population subvient majoritairement à ses besoins par une économie locale organisée autour des villages, avec peu de commerce au sein de l'archipel.
Perte d'influence de l'Espagne
L'apogée de la puissance espagnole remonte aux : elle est alors une puissance majeure en Europe et possède le plus vaste empire colonial du monde. Mais à l'aube de la révolution philippine, la puissance espagnole s'est largement effritée. Dès le , l'influence du royaume baisse en raison de difficultés économiques dans les colonies, du renversement de la maison de Habsbourg, et de la rivalité avec la Grande-Bretagne. Le est une période d'instabilité politique et de déclin économique, marqué par de nombreux troubles dont l'occupation du royaume par l'armée napoléonienne de 1808 à 1813, l'insurrection de 1820, l'expédition française en Espagne qui rétablit l'absolutisme en 1823, la guerre civile de 1833 et 1839, la révolution de 1868, la proclamation de la Première République en 1873, et enfin la restauration bourbonienne de 1874...
Autre signe marquant du déclin espagnol, la perte de la quasi-totalité de ses colonies d'Amérique entre 1810 et 1825 dans les guerres d'indépendance en Amérique du Sud, qui marque l'effondrement de l'empire colonial. Les causes en sont diverses : délitement de la monarchie, diffusion des idées des Lumières, exemples des révolutions françaises et américaine, volonté d'autonomie des élites locales, difficulté à réformer, ou encore le rétablissement de l'absolutisme sous le roi Ferdinand VII. En réponse, l'Espagne tente de moderniser ses colonies restantes (Cuba, Porto Rico, Philippines), notamment en matière militaire, commerciale et fiscale.
Ainsi, à la fin du , l'Espagne n'est plus qu'une puissance secondaire en Europe, et ses difficultés sont nombreuses.
Causes de la révolution Injustice du modèle colonial
vignette |Carlos María de la Torre y Navacerrada, gouverneur général des Philippines en 1869-1870.
L'administration des îles Philippines n'a guère évolué depuis le .. Les colons et les ordres religieux s'adjugent quasiment tous les pouvoirs, se considérant généralement comme intrinsèquement supérieurs aux « indigènes », qui souffrent par conséquent de nombreuses discriminations.... Cette stagnation de l'organisation coloniale n'est pas sans générer de nombreux problèmes, notamment un fort mécontentement face aux injustices, le centralisme excessif de l'administration, la corruption et le pouvoir exorbitant des ordres missionnaires.. La faiblesse numérique chronique des Espagnols présents sur l'archipel alarme aussi à Madrid, car elle se traduit par un faible investissement économique et une hispanisation limitée en dehors de l'implantation du catholicisme. En 1896, seuls vingt mille Espagnols ou descendants résident aux Philippines, pour une population totale de près de sept à huit millions de personnes. Dans les années 1880, des projets de peuplement plus intensif émergent, mais n'aboutissent pas. Le manque de moyens militaires expose aussi la colonie à la piraterie..
Après la révolution espagnole de 1868, la possibilité d'une réforme de l'ordre colonial apparaît sous l'impulsion d'un nouveau gouverneur général libéral : Carlos María de la Torre y Navacerrada.. En accord avec la nouvelle constitution espagnole, de la Torre tente de réformer la gouvernance de la colonie en abolissant la censure de la presse, en promouvant la liberté d'expression et de rassemblement, et en réformant l'éducation. Il gagne ainsi rapidement en popularité parmi la classe éduquée des grandes villes. Cet éphémère sursaut libéral s'achève dès 1871 avec le remplacement de De la Torre par un conservateur, , les résistances aux réformes libérales étant fortes parmi les notables espagnols et les ordres religieux. L'ordre en place depuis le , fortement discriminatoire pour les Philippins, est rétabli, et un climat de défiance s'instaure entre l'administration et les réformateurs.
Les autorités espagnoles et les ordres religieux ne sont donc, vers la fin du , pas enclins à une évolution significative de l'ordre établi, ce qui ne peut aboutir qu'à alimenter l'hostilité envers la puissance coloniale.
Transformation économique et sociale dans la colonie
Jusqu'au , les Espagnols accordent peu d'importance au développement économique de la colonie, leur objectif étant plutôt le contrôle du port de Manille qui occupe une place de choix sur la route commerciale avec la Chine. Madrid prend néanmoins conscience de l'intérêt de développer la colonie à la fin du et au début du : d'une part, la révolution industrielle naissante en Europe entraîne un fort accroissement de la demande en matières premières et donc du commerce ; d'autre part, la perte des colonies espagnoles en Amérique force la Couronne à trouver d'autres sources de richesse. À partir des années 1820 et 1830, l'Espagne relâche progressivement son monopole sur l'économie des Philippines et ouvre ses ports au commerce mondial. Il en résulte une période d'expansion économique au cours du , dominée par le développement de l'agriculture commerciale (tabac, fibre d'abaca, sucre)., qui bénéficie non plus seulement à Manille, mais aussi aux provinces où les terres destinées à l'exportation se multiplient..
Cette expansion économique favorise l'émergence d'une nouvelle bourgeoisie philippine constituée de marchands et propriétaires terriens, au sein de laquelle l'aspiration à un changement de modèle colonial se diffuse.. Malgré leur richesse, ces derniers n'ont en effet que peu de pouvoir politique, les postes prestigieux étant réservés aux Espagnols. La contestation de ces injustices apparaît surtout dans la seconde moitié du parmi les jeunes bourgeois éduqués, les ilustrados, qui voyagent ou étudient en Europe et se tiennent au courant des évolutions du mondeL'ouverture du canal de Suez en 1869 facilite fortement le voyage des intellectuels philippins en Europe.. Ils s'initient aux idéaux des Lumières ainsi qu'aux courants libéraux d'Europe, ce qui les incite à remettre en cause l'ordre établi pour réclamer plus d'égalité... Cela les pousse à écrire des essais ou articles de presse sur la situation des Philippines et la nécessité de réformer pour gommer les discriminations partout où elles existent, gagnant en réputation jusque dans les milieux intellectuels européens. Naturellement, les ilustrados aspirent aussi à prendre tout ou partie du pouvoir politique.
Le commerce avec les Philippines est très largement dominé par les Britanniques, loin devant l'Espagne qui n'a qu'une position secondaire dans le commerce mondial, ce qui leur confère une influence certaine, par exemple dans le domaine bancaire.. Les Espagnols décident en réponse d'imposer des droits de douane afin de profiter des échanges avec les Anglais. Ce faisant, ils s'aliènent un peu plus la bourgeoisie philippine, qui voit l'Espagne comme un frein au développement économique.
Contestation paysanne et catholicisme populaire