Le conflit tchado-libyen est un conflit entre le Tchad et la Libye pour le contrôle de la bande d'Aozou entre 1978 et 1987, avec un soutien important de la France au premier (opération Manta puis opération Épervier). Prolongement de la première guerre civile tchadienne qui oppose tout d'abord le pouvoir central tchadien et les différents mouvements de rébellion, puis le pouvoir central et ses alliés rebelles aux rebelles soutenus par la Libye, elle voit la victoire finale d'Hissène Habré, rebelle tchadien porté au pouvoir durant le conflit, qui expulse les forces libyennes de Mouammar Kadhafi du territoire tchadien.

Chronologie du conflit À l'origine : la première guerre civile tchadienne (1965-1979)

Le Tchad accède à l'indépendance en 1960, mais est en butte à de fortes tensions économiques et politiques entre la partie nord sahélienne et la moitié sud.

Ces tensions sont notamment un héritage de l'organisation du territoire héritée de la colonisation française du Tchad. La puissance coloniale favorise ainsi franchement la moitié sud du pays, productrice de coton réservé à l'exportation vers la métropole. À l'opposé, la partie nord du pays, au climat peu propice à l'exploitation du coton, intéresse peu la France, qui ne développe pas d'infrastructures de transport et installe une administration limitée (la région du BET reste sous administration militaire jusqu'à l'indépendance en 1960). À l'indépendance, le territoire tchadien est donc marqué par de fortes disparités économiques nord/sud qui viennent s'ajouter à des différences culturelles fortes entre les populations des différentes régions.

De plus, les populations du nord sont très peu représentées au gouvernement national. En effet, la partie nord du pays est scolarisée très tardivement par rapport aux régions du sud : il n'y a pas de réels efforts de la part de la métropole pour installer des écoles avant 1945. En 1960, la scolarisation de la partie nord du pays reste encore très lacunaire. Il en résulte une inégalité de formation qui favorise les populations du sud numériquement mieux formées et donc plus apte à fournir les administrateurs et dirigeants politiques.

Enfin, à partir de 1963, le président François Tombalbaye adopte un mode de gouvernement tribaliste en écartant les responsables originaires des régions du nord du pays au sein du gouvernement, de l'administration et du parti progressiste tchadien.

En , une série d'insurrections éclatent dans la préfecture du Mangalmé, suivie en 1966 de la BET. Le pouvoir central est incapable de mettre un terme à la rébellion et fait appel à l'aide militaire française en puis en 1968-1971. En 1975, un coup d'état militaire renverse le président François Tombalbaye et met au pouvoir le colonel Félix Malloum. De fait depuis 1972, l'armée gouvernementale est chassée de ses positions dans le nord du pays et l'état n'a plus aucun contrôle sur la préfecture du BET.

Intervention libyenne dans le conflit (1973-1977) et volonté de stabilisation Dès 1966, la Libye, voisin nord du Tchad soutient les rebelles du (CCFAN). Le roi Idris laisse s'installer des bases arrière rebelles en territoire libyen. Cependant l'ingérence libyenne dans les affaires tchadiennes prennent une autre tournure avec l'arrivée au pouvoir de Mouammar Kadhafi en 1969.

Ce dernier accentue son soutien au CCFAN en leur fournissant armement et bases arrière en Libye et se propose au même moment comme médiateur dans la guerre civile au président François Tombalbaye. Le dirigeant libyen revendique en contrepartie :

l'évacuation du corps de 310 formateurs militaires français permanent (garantis en vertu des accords de coopération signés avec la France à l'indépendance du Tchad en 1960)

la rupture des relations entre le Tchad et Israël et le renvoi des conseillers israéliens présents au Tchad

la création d'une université arabe à Ndjaména

la création d'un organisme de gestion commune des ressources à la frontière tchado-libyenne.

Le président François Tombalbaye accède partiellement à ces requêtes dans le cadre d'un accord d'amitié Tchad-Libye signé en 1973. Le Tchad rompt ses relations avec l'État d'Israël et se rapproche des pays de la Ligue Arabe, mais Tombalbaye refuse d'abandonner l'aide militaire française.

À l'été 1973, la Libye pénètre et occupe militairement le territoire tchadien au niveau de la bande d'Aozou, dont elle revendique la possession. La bande d'Aozou est unilatéralement annexée et administrativement rattachée à Koufra. Ses habitants reçoivent des cartes d'identité libyenne et bénéficient de distributions gratuites de vaccin et de vivres.

Cette annexion ne suscite pas de réaction de la part du président François Tombalbaye, ce qui laisse supposer une possible entente entre les deux chefs d'État, l'armée tchadienne ne parvenant de toute façon pas à reprendre les régions du nord aux rebelles.

Kadhafi se pose également en médiateur dans la guerre civile tchadienne, prenant sous son aile Goukouni Oueddei, s'opposant à l'autre chef rebelle Hissène Habré, qu'il qualifie de « viscéralement anti-arabe ». Ainsi, en prenant Aozou en 1973, Kadhafi en profite pour expulser les forces d'Habré qui occupent la ville. Les tensions préexistantes entre Habré et son lieutenant Goukouni Oueddei s'accentuent et en 1976 les CCFAN se divisent entre les forces armées du nord (FAN) pro-Habré et les forces armées populaires (FAP) de Goukouni Oueddei. À partir de ce moment Goukouni Oueddei apparaît comme le principal leader rebelle anti-gouvernemental et, en 1978, rallie à son parti les groupes du FROLINAT. En , la Libye soutient une tentative d’assassinat du président tchadien Félix Malloum. La même année, des troupes libyennes réalisent des incursions dans le centre du pays, avec les forces du Front de libération nationale du Tchad (FROLINAT) de Goukouni Oueddei.

L'aide libyenne à Goukouni Oueddei s’accroît et, en 1977, Félix Malloum et Hissène Habré s’allient contre les rebelles pro-libyens. Soutenu par les « volontaires » de la « Légion islamique » créée par Kadhafi, et parvenu au pouvoir en 1979, Oueddei annonce en la fusion entre le Tchad et la Libye. Cela résulte de plusieurs initiatives libyennes avortées de fusion avec ses voisins dans un horizon d'union panarabe (projets de fusion avec l'Égypte en 1973, avec la Tunisie en 1974 et avec l'Algérie en 1975). Cependant, les divers groupes constituant le FROLINAT s'opposent à la décision de Oueddei et de Kadhafi, et le projet est abandonné.

L'escalade internationale (1978-1983)

Une certaine collaboration se développe, dans le contexte de la guerre civile tchadienne, entre la France et la Libye, Georges Pompidou tentant d'associer Kadhafi à la stabilisation du conflit. Kadhafi joue par la suite un rôle de médiateur dans la libération de l'otage française Françoise Claustre, enlevée par les hommes d'Hissène Habré.

Valéry Giscard d'Estaing, dans un premier temps, suit la politique de son prédécesseur et cherche à associer la Libye dans la négociation du conflit en préconisant une « solution africaine ». Il soutient ainsi les appels à la concorde lancés par le général Félix Malloum.

Cependant, devant le manque de coopération du colonel Kadhafi, il tente de marginaliser la Libye, en jouant la réconciliation entre le pouvoir central tchadien et l'aile anti-libyenne de la rébellion, dirigée par Hissène Habré. Kadhafi, de son côté, dénonce la « trahison » de la France.

En effet, en , les forces de Goukouni, largement soutenues par l'aviation, l'artillerie et les blindés libyens lancent une grande offensive dans le sud du pays avec pour objectif N'Djaména. Les forces gouvernementales sont déjà durement éprouvées après la désastreuse année de 1977, qui a vu la perte de Faya-Largeau, dernier bastion tenu par l'armée nationale tchadienne dans le nord du pays. Aussi Malloum fait-il appel à la France, qui devant la situation critique des troupes de Malloum, déclenche l'opération Tacaud, menée par des éléments de la Brigade d'Infanterie de Marine. Les troupes françaises repoussent les forces de Kadhafi-Oueddei autour d'Ati, à 430 km au nord de N'Djaména, mais refusent par la suite d'aider les forces gouvernementales à reconquérir le nord du pays.

S'ensuit un accord de cessez-le-feu signé le entre le FROLINAT et les , qui conduit à une réunion en juillet de la même année à Tripoli, incluant également le parti du général Malloum. Ces négociations visent à former un gouvernement d'union nationale, mais les négociations échouent devant le refus de Malloum d'abandonner la coopération militaire avec la France.

Ainsi, en août 1978, Malloum et Habré s'entendent pour former un gouvernement d'union nationale, avec Malloum comme président et Habré comme premier ministre, avec pour projet de rédiger une nouvelle constitution. Cependant, le nouveau gouvernement se retrouve rapidement bloqué par la réémergence des vieilles rivalités. En effet, aucune décision ne peut être prise sans l'accord conjoint du premier ministre et du président. Ce blocage ajouté à la difficile cohabitation des troupes du FAN et des troupes gouvernementales qui provoque plusieurs accrochages à N'Djaména crée de vives tensions.

Ainsi un incident mineur met le feu aux poudres le , et se meut dans la capitale tchadienne en une bataille ouverte entre les deux anciens alliés. La situation empire à partir du quand le FROLINAT de Oueddei entre dans la ville pour prêter main-forte aux FAN. Devant l'inaction des troupes françaises présentes, l'armée nationale tchadienne préfère abandonner la capitale.

Une nouvelle conférence de paix est finalement réunie à Kano, au Nigeria, qui conduit à la signature des accords de Lagos du . Ces accords imposent la formation d'un nouveau gouvernement d'unité nationale et de transition (GUNT) tricéphale avec Goukouni Oueddei pour président ; le militaire Wadel Abdelkader Kamougué, successeur du général Malloum démissionnaire comme vice-président ; et Hissène Habré comme ministre de la défense. Cet accord entérine également le retrait des troupes françaises du Tchad, qui doivent être remplacées par un contingent africain issu de l'Organisation de l'unité africaine. Le retrait libyen, inattendu à l'époque s'explique par le fait que Kadhafi brigue la présidence de l'OUA pour l'année 1982, et veut donc éviter une nouvelle provocation à l'égard de la communauté internationale.

Cependant, ce second gouvernement d'union nationale échoue pour les mêmes raisons que le premier. Le , des accrochages entre les FAN d'Habré et les FAP d'Oueddeï dégénèrent en bataille qui déchire une nouvelle fois la capitale. La population fuit massivement la ville. On compte tchadiens dans la ville camerounaise de Kousseri, située à une vingtaine de kilomètres de N'Djaména. Les combats se généralisant à tout le pays, Oueddeï fait à nouveau appel au colonel Kadhafi, qui fait intervenir aviation, artillerie lourde et blindés depuis la base libyenne d'Aozou. En décembre, les forces d'Habré sont mises en déroute et se réfugient au Darfour, mais refusent d'abandonner leur combat. Après l'échec de l'union tchado-libyenne promue par Oueddeï, les forces de Kadhafi se retirent dans la bande d'Aozou et sont remplacées par un contingent international de l'organisation de l'unité africaine.

Habré profite du retrait libyen pour lancer une nouvelle offensive. Le , il reprend la ville d'Abéché et le il reprend N'Djaména malgré une forte résistance des troupes du GUNT et l'interposition du contingent de l'OUA. Goukouni replie ses forces dans le Tibesti.

En 1981 et 1982, la rébellion de Hissène Habré est assistée par le corps de mercenaires de Bob Denard, financé par l'Afrique du Sud.