L'opération Tchétchévitsa (en russe : Чечевица, littéralement Lentilles) est le nom de code évocateurÀ cause de sa ressemblance paronymique avec l'ethnonyme des Tchétchènes, le choix du nom de code pour cette opération est considéré par certains comme volontairement cynique et injurieux ( ; ). pour la déportation par les Soviétiques des Tchétchènes et des Ingouches, accusés faussementCf., par exemple, l'article « Tchétchènes » dans « Le Petit Larousse », Paris, Larousse, 2011, . de collaboration avec l'Allemagne, vers l'Asie centrale du , pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ce nettoyage ethnique est sans précédent dans l'URSS par sa brutalitéAurélie Campana, Grégory Dufaud et Sophie Tournon (dirs), Les déportations en héritage : Les peuples réprimés du Caucase et de Crimée hier et aujourd'hui, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, : .: . et par l'ampleur des moyens déployés et des contingents à déporter en un temps record : au moins soldats et officiers furent mobilisés, 150 millions de roubles affectés, 194 trains de 65 wagons de marchandises chacun réquisitionnés pour rafler et déporter en une semaine environ un demi-million de personnes. Ainsi, il s'agit également de la plus grande opération de déportation de l'histoire mondialeStéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, Paris, Perrin, 2009, . Voir aussi : ..

Condamnées par le successeur de Staline, Nikita Khrouchtchev, dans son rapport secret de 1956, les déportations staliniennes furent officiellement reconnues par Moscou comme criminelles et génocidaires vers la fin de l'URSS. En 2004, le Parlement européen qualifia, à son tour, de génocide la Tchétchévitsa.

Contexte

Déroulement Le , aux premières heures du jour, militaires soviétiques (. ou Mariel Tsaroieva, Mythes, légendes et prières ancestrales des Ingouches et Tchétchènes, Paris, L'Harmattan, 2009, ., selon d'autres sources) encerclèrent toutes les localités de la RSSA de Tchétchénie-Ingouchie. Sous le prétexte fallacieux d'une collaboration avec les troupes allemandesLe décret annonçant la suppression de la Tchétchéno-Ingouchie, publié deux ans après les faits, le 25 juin 1946, dans les Izvestia, organe de presse officiel de l'URSS, prétendait que de nombreux Tchétchènes, « à l'instigation d'agents allemands, se sont enrôlés dans des détachements de volontaires organisés par les Allemands, ont mené le combat contre les unités de l'Armée rouge aux côtés des troupes allemandes, et ont constitué, sur instructions allemandes, des bandes de saboteurs pour combattre à l'arrière le pouvoir soviétique » et que l'essentiel de la population de la république tchétchéno-ingouche « n'a rien fait pour contrer les agissements de ces traîtres à la Patrie » (). En réalité, comme le font remarquer certains spécialistes, les Allemands « s'étaient arrêtés aux portes de la Tchétchéno-Ingouchie, la république ne pouvait donc porter le fardeau de la collaboration » (Eric Hoesli, À la conquête du Caucase : Épopée géopolitique et guerres d'influence, Paris, Syrtes, 2006, ). Cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas eu de lutte antisoviétique en Tchétchéno-Ingouchie. Quasi-endémique dans les années 1920-1940, elle y gagna en intensité lors de la guerre germano-soviétique de 1941-1945, mais sans aucune collusion militaire ni idéologique avec les nazis ( Авторханов А. Народоубийство в СССР. Убийство чеченского народа. – Мюнхен: Свободный Кавказ, 1952. С. 59 ; Laurent Vinatier, Russie : l'impasse tchétchène, Paris, Armand Colin, 2007, ). D'ailleurs, selon Vassily Filkine, universitaire russe et cadre du parti communiste de la Tchétchéno-Ingouchie, Tchétchènes et Ingouches combattirent sur le front (). Le propre fils de Beria, Sergo Beria, affirme dans ses mémoires : « J'avais pu constater, durant mon séjour sur le front du Caucase, comment les Tchétchènes et les autres peuples montagnards combattaient les Allemands. On dénombra parmi eux bien moins de collaborateurs que parmi les Cosaques. Toutes les affirmations faites à ce sujet ont été gonflées par la vieille école impérialiste russe. […] Il y avait trois cent mille Russes dans l'armée Vlassov. Personne n'a songé à déporter le peuple russe pour autant. En réalité, on n'avait pas oublié que les Caucasiens avaient résisté à la soviétisation » (Sergo Beria, Beria, mon père : Au cœur du pouvoir stalinien, trad. Françoise Thom, [Paris], Plon/Critérion, 1999, ). En 2013, le président russe, Vladimir Poutine, déclara : « Les Tchétchènes ont souffert à cause des répressions. Pourtant les Vaïnakhs en général – aussi bien les Tchétchènes que les Ingouches – ont beaucoup fait pour la victoire dans la Grande Guerre Patriotique [guerre germano-soviétique de 1941-1945]. Ils se sont comportés d'une manière extrêmement vaillante et se sont montrés de courageux guerriers et défenseurs de la Patrie. C'est un fait évident, de nombreux documents le confirment. Les Tchétchènes sont un peuple héroïque, c'est dans leur mentalité. Et c'est ainsi qu'ils se sont comportés lorsque le malheur [agression nazie] est arrivé dans notre maison commune » (). qui, en réalité, ne pénétrèrent même pas sur le territoire de la Tchétchénie.., et malgré ou grâce au fait qu'une grande partie des adultes mobilisables de la république fut envoyée au front, près d'un demi-million de Tchétchènes et d'Ingouches furent entassés dans des camions de marque Studebaker fournis par les États-Unis au titre du lend-lease, et emmenés vers les gares les plus proches, où ils furent répartis dans les milliers de wagons à bestiaux« Un wagon à bestiaux est un wagon ferroviaire de marchandises aménagé pour le transport de bétail, ainsi que de détenus et d'exilés » ( Беловинский Л. В. Энциклопедический словарь истории советской повседневной жизни. – М.: Новое литературное обозрение, 2015. С. 641). Les survivants de la Tchétchévitsa mettent en évidence qu'on les expédiait dans « d'affreux wagons à bestiaux sales et puants dans lesquels il n'y avait strictement rien » (), pas même de toilettes (). et transportés, sans eau ni nourriture, vers le Kazakhstan et la Kirghizie. Des centaines, peut-être des milliers de déportés qui ne pouvaient être acheminés dans les délais impartis aux points d'embarquement dans les convois ferroviaires, furent sommairement liquidés« Personne n'ayant le droit de rester, les troupes du NKVD ont pratiquement éliminé la population civile dans un certain nombre de villages, y compris d'une manière si barbare qu'est le feu », avance le chercheur Pavel Polian (). : noyés, brûlés vifs ou exterminés à la grenadeMichel Gurfinkiel et Vladimir Fedorovski, Le Retour de la Russie, Paris, Odile Jacob, 2001, .. Entre un quart et la moitié.Alexandre Grigoriantz, Les Caucasiens : Aux origines d'une guerre sans fin, Gollion, Infolio, 2006, . des déportés périrent durant les trois à quatre semaines du transfert ou pendant les premières années de leur survie en déportation, à cause de privations, de froid ou de maladies.

Conformément aux instructions de Staline, les « valeureux participants »Cité par Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme : Essai d'investigation historique. Quand meurt le chœur. Les victimes, Paris, Bernard Grasset, 2015, . qui « [s'étaient] le plus distingués »Cité par Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme : Essai d'investigation historique. D'une main de fer. Les bourreaux, Paris, Bernard Grasset, 2015, .. dans l'opération Tchétchévitsa, soit plus de 700 personnes, furent décorés d'ordres et de médailles.

La république autonome de Tchétchénie-Ingouchie fut dissoute, son territoire partagé entre d'autres républiques, les biens des exilés appropriés par des colons russes, la toponymie changée, les monuments nationaux rasés, les tombes dans les cimetières détruites, les archives historiques, scientifiques et littéraires brûlées, toute mention de l'existence même d'une nationalité tchétchène supprimée des documents et de la mémoire collectiveJoël Kotek (dir.), L'Europe et ses villes-frontières, Bruxelles, Complexe, 1996, .Para Partchieva et Françoise Guérin, Parlons Tchétchène-Ingouche : Langue et culture, Paris, L'Harmattan, 1997, ..

Par ailleurs, pour saluer l'extinction des Tchétchènes, une statue du général Ermolov, figure emblématique de la conquête russe du Caucase, fut érigée à Grozny en 1949 et une citation d'Ermolov gravée sur son socle : « Il n'y a pas sous le soleil de peuple plus vil et plus fourbe que celui-là » Carlotta Gall and Thomas De Waal, Chechnya: A Small Victorious War, London, Pan Original, 1997. Repris dans ..

Statistiques officielles soviétiques À en juger par les chiffres officiels tirés des archives, la population tchétchène et ingouche, constituée de 48 % d'enfants de moins de 16 ans Шабаев Д. В. Правда о выселении балкарцев. – 2-е изд., доп. – Нальчик: «Эльбрус», 1994. С. 102-103: ., diminua au moins de 26 % en cinq ans, entre et : Février 1944 Реабилитация: как это было. Документы Президиума ЦК КПСС и другие материалы. Т. II: Февраль 1956 – начало 80-х годов / Сост. Артизов А. Н., Сигачев Ю. В., Хлопов В. Г., Шевчук И. Н. – М.: Международный фонд «Демократия», 2003. С. 654-655: .. ou Octobre 1945 Бугай Н. Ф. Л. Берия – И. Сталину: «Согласно Вашему указанию…». – М.: «АИРО-XX», 1995. С. 115: . Janvier 1949 Janvier 1953 . Juillet 1956 Janvier 1959 Культура и быт народов Северного Кавказа (1917 – 1967 гг.) / Под ред. В. К. Гарданова. – М.: «Наука», 1968. С. 62.

Réhabilitation Le , au XX congrès du Parti communiste de l'Union soviétique, le successeur de Staline à la tête du pays, Nikita Khrouchtchev, dénonce à huis clos les déportations orchestrées par son prédécesseur comme des « violation[s] brutale[s] des principes léninistes fondamentaux de la politique nationale ». Il ajoute que ces actes « révoltant[s] », qui « n'étai[ent] nullement du[s] à des considérations militaires », frappèrent des « peuples entiers, y compris les communistes et les komsomols sans la moindre exception »...

En 1957, dans le sillage de la déstalinisation inaugurée par ce rapport de Khrouchtchev, la république de Tchétchénie-Ingouchie est rétablie, et les « déplacés spéciaux » « réhabilités » et autorisés à rentrer dans leur patrie. De nombreuses tensions, incidents, émeutes anti-tchétchènes émaillent cependant le retour des rescapés..

Le , le Soviet suprême de l'Union soviétique déclare « illégales », « criminelles » et « barbares » les déportations de minorités ethniques effectuées sous Staline.. Le , la république socialiste fédérative soviétique de Russie adopte la loi « Sur la réhabilitation des peuples opprimés » en condamnant « une politique de calomnie et de génocide » dont les peuples déportés furent victimes..

Selon l'amendement adopté le par la plénière du Parlement européen, « la déportation de l'ensemble du peuple tchétchène ordonnée par Staline le a, en vertu de la convention de La Haye de 1907 et selon la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU de 1948, constitué un acte de génocide »...

Perpétuation du souvenir

thumb|Carte postale à l'effigie du Mémorial des victimes de la déportation de 1944.