La mode, activité économique très liée à l’image de la France à l’international, a été un enjeu majeur sous l’Occupation du pays par l’Allemagne nazie (1940-1944). L’Occupation a fait peser sur ce secteur une pression économique importante : interdiction de commercer avec le monde, pénurie de matières premières, marché noir, prélèvements allemands… Loin de brimer la créativité, ces nouvelles contraintes obligent les grands couturiers à repousser les limites de la création en utilisant de nouveaux matériaux et de nouvelles techniques. En ce qui concerne la vie quotidienne, faire du neuf avec du vieux devient le souci premier des Français alors que les cartes de rationnement et le marché noir se développent peu à peu. La haute couture doit s'adapter aux exigences de l'Occupation allemande. Mais celle-ci ne ternit pas le rayonnement et le prestige de la haute couture française. À la Libération, des nouvelles habitudes vestimentaires apparues pendant ces cinq années d'occupation naît une mode nouvelle plus à l'écoute des demandes des femmes françaises.
Le bouleversement quant à la mode sous l’Occupation se concentre surtout à Paris. En province, si les restrictions ont bien sûr un effet sur l’habillement, le phénomène est plus diffus et les recherches visant à adapter la mode aux contraintes de la guerre se concentrent bien dans la capitale.
Les contraintes économiques, matérielles et politiques exercées par la guerre sur le secteur de la mode La pénurie vestimentaire (contraintes économiques) Sous l'Occupation, de simples gestes habituels, tels changer de chaussures ou acheter un vêtement chaud deviennent un calvaire en raison du rationnement qui n'épargne pas l’habillement ; c'est pourquoi un marché noir voit le jour.
On peut définir plusieurs causes à cette pénurie vestimentaire : la ligne de démarcation entraîne des difficultés d'approvisionnement d'une région à l'autre : Paris ne reçoit plus de tissu en provenance du Nord, du Pas-de-Calais et des Vosges, les trois quarts des usines de chaussures situées en zone occupée sont incapables d'approvisionner la zone libre. Le manque de main-d'œuvre : un million et demi de prisonniers de guerre sont retenus en Allemagne, des dizaines de milliers d'employés dans les usines de textile et de confection ne sont pas remplacés. Les réquisitions allemandes : en application des conventions d'armistice, les Allemands exigent des livraisons de matières premières dans des quantités très importantes. Ainsi les matières les plus rares et les plus chères comme le cuir et la laine sont expédiées en priorité vers l'Allemagne. Ainsi avant 1939, 60 millions de paires de chaussures à semelle de cuir étaient fabriquées, il n'y en a plus que 8 à 10 millions en 1940 dont 6 millions doivent être livrées au Reich.
Les contraintes juridiques Cette pénurie vestimentaire se manifeste sous différentes formes. En est créé un Comité d'organisation du vêtement chargé de la répartition des textiles. Dès l'été 1940, une sévère réglementation sur le cuir est mise en place alors qu'il s'agit pourtant de la matière première pour fabriquer les chaussures et les accessoires. En , les chaussures à double et triple semelle de cuir sont interdites et à partir de , un décret interdit la fabrication des grands sacs en cuir et réglemente la fabrication des ceintures de cuir qui ne doivent dorénavant pas dépasser quatre centimètres de largeur.
Parmi les accessoires affectés par les restrictions, le bas de soie est celui qui pose aux utilisatrices le plus de problèmes. Un système de bons d'achat délivrés par la mairie est également mis en place. Il donne droit à l'attribution d'une paire par personne. En , un décret rend obligatoire la déclaration des stocks des matières premières textiles.
En même temps que la création de la carte de vêtements en est instaurée une carte d'acheteur couture-création qui est délivrée aux consommateurs de haute couture. En plus de mesures touchant les matières premières, les créateurs doivent respecter un certain nombre de mesures concernant la présentation de leurs collections : en 1941, ils doivent se limiter à la fabrication de 100 modèles et doivent concevoir leurs modèles avec une discipline économique stricte. Cependant quelques maisons de couture bénéficient de dérogations et se voient octroyer un supplément de matières premières contingentées. Ce système de dérogation qui touche 85 maisons de couture en 1941 a sûrement prévenu la disparition de la haute couture.
On pourrait penser que la création se trouve brimée sous l'Occupation tant les mesures imposées par le gouvernement de Vichy et les Allemands sont contraignantes : les mesures d' interdisent aux créateurs de confectionner des pantalons avec revers, des vestes à soufflets., des pardessus à martingales., elles leur imposent également une longueur maximale pour les ourlets en vue d'économiser le tissu. En , la fabrication de spencer de garçonnet, de veston, de blouse à col marin est interdite.
Les contraintes matérielles Les conventions d'armistice conclues entre la France et l'Allemagne ont de lourdes conséquences sur la production textile en France : les Allemands demandent qu'on leur envoie d'importantes livraisons de laine et de produits finis. Les créateurs de mode sont donc obligés de renouveler leur savoir-faire une fois les réserves d'avant-guerre épuisées. Ils sont donc obligés de se familiariser avec d'autres matières comme les fibres artificielles (rayonne et viscose seront les plus utilisées) du fait de l'arrêt des importations : la laine d'Australie, le coton des États-Unis, la soie d'Extrême-Orient ne peuvent plus arriver. Cela paralyse également les usines de parfum de Grasse et Cannes qui ne peuvent plus recevoir de fleurs de Madagascar ou de Bulgarie et sont obligées de réduire leur production.
La défaite entraîne des conséquences matérielles : la ligne de démarcation empêche certaines femmes de s'habiller à Paris donc elles reportent leurs demandes sur des couturières locales qui deviennent vite surchargées de travail.
Jusqu'au , Lyon est occupé par les Allemands, pourtant même après être redevenue libre, la « capitale de la soie » ne peut plus assumer son rôle : les tissus précieux disparaissent des comptoirs ou partent vers l'Allemagne, ainsi le maréchal allemand Hermann Göring s'en fait expédier de très grosses quantités. Il devient très difficile de se procurer ne serait-ce que de la laine ou du coton.
La réaction des consommateurs Ces pénuries vestimentaires obligent donc les hommes et les femmes françaises à se munir d'une carte de points textiles pour acquérir de nouveaux vêtements. Les plus riches d'entre eux achètent leurs habits au prix fort au marché noir ou auprès des grands couturiers mais cela représente une minorité. La guerre et l'Occupation transforment la mode : le vêtement doit avant tout être pratique c'est pourquoi les créateurs rivalisent d'ingéniosité pour en faire des pièces à la fois utilitaires et esthétiques avec peu de moyens .
Les femmes face aux restrictions Les difficultés au quotidien Les mères de famille, qui assument traditionnellement et totalement les tâches domestiques que la guerre et la pénurie rendent encore plus pesantes, vivent mal les contraintes de l’Occupation. Le ravitaillement est pour elles une obsession : dès 5 heures du matin, d’après des rapports de police de 1942, des ménagères se pressent devant le magasin Au Bon Marché pour obtenir un peu de pain et de matière grasse. La journée d’une parisienne est ainsi rythmée par de nombreux déplacements et d’interminables queues pour obtenir des tickets de rationnement et acheter de quoi manger. Les déplacements doivent être rapides et se font à vélo. Dominique Veillon explique que l’univers des femmes est limité à . Pourtant, la créativité des parisiennes semble se jouer de l’occupation. On a par exemple le modèle d’une ceinture composée ironiquement de petits objets représentant les boissons qu’on ne peut trouver à cause des restrictions .
Une nouvelle garde-robe grâce au système D Chez la femme, on essaie donc de renouveler sa garde-robe en fonction de ses besoins et surtout de ses moyens : la garde-robe minimum au-dessous de laquelle une femme est autorisée à faire une demande de bons est « deux robes, deux tabliers ou blouses, un imperméable, deux paires de gants d'hiver, un manteau d'hiver, trois chemises de jour, deux combinaisons, trois culottes, six paires de bas, six mouchoirs ». Par conséquent l'acquisition d'un nouvel habit se fait de manière stratégique. C'est pourquoi les magazines féminins et la radio se mettent à prodiguer des conseils aux ménagères pour contourner les restrictions : elles sont encouragées à choisir des vêtements qui font plus d'une saison, de confectionner elles-mêmes leurs robes en raccommodant des pièces de tissus différents. Les femmes trouvent donc auprès des magazines féminins une aide précieuse pour faire face à leurs problèmes quotidiens : Le Petit Écho de la Mode, Marie-Claire et Le Figaro proposent des solutions miracles pour contourner les tickets de vêtements. Les femmes sont sommées de tirer profit du moindre bout de tissu pour confectionner par elles-mêmes de nouvelles pièces sans points ni marché noir, la récupération devient donc indispensable car il n'y a pas moyen de faire autrement.
Dans son ouvrage La mode sous l'Occupation, Dominique Veillon affirme qu'un « quotidien parisien, Le Matin, en , donne la marche à suivre pour fabriquer soi-même des mocassins ». Tout le monde cherche à confectionner par lui-même un accessoire qui complètera sa tenue : on fouille dans les armoires et les tiroirs à la recherche d'un bout de dentelle ou de laine qui pourrait retrouver une seconde jeunesse.
Dans ce même esprit de la récupération des vêtements usagés se développe le marché aux Puces qui est un bon moyen de trouver à bas prix des pièces de qualité.
Un devoir de dignité face à l’occupant vestimentaire sous l’Occupation.
En effet, dès le début des hostilités le tailleur s’impose et le gouvernement met en avant une mode géométrique, structurée dont les modèles . Cependant, ces silhouettes se révèlent pleines de créativité quand on s’intéresse aux accessoires de mode, souvent extravagants et démesurés. L’inventivité dans la mode chez les Parisiennes sous l’occupation témoigne d’un devoir de « dignité » face à l’occupant. Si les gants et surtout les chapeaux témoignent d’une résistance face à l’austérité imposée par l’occupation, ce n’est pas le cas des foulards qui semblent au contraire particulièrement utilisés par le gouvernement pour des fins de propagande.
Une nouvelle mode masculine La pénurie se fait encore plus ressentir chez les hommes. En effet les règles de rationnement sont encore plus strictes : en 1942, elles interdisent pour les costumes ou les pardessus tout soufflet, pli, creux, empiècement, martingale, gilet croisé et les culottes de golf. Le pantalon n'a quant à lui plus droit qu'à une seule poche-revolver. De ces contraintes naît une nouvelle mode masculine : celle du zazou. Cet accoutrement est inspiré du zoot suit d'origine afro-américaine : veste trop longue, aux épaules tombantes, aux tissus voyants, pantalons serrés en entonnoir à dix centimètres au-dessus de la cheville, souliers à triple semelles, socquettes blanches et fine cravate, le zazou définit une nouvelle silhouette, une nouvelle mode qui se veut résolument jeune. Mais le zazou symbolise aussi un nouvel état d'esprit. Il s'agit du premier mouvement de revendication populaire d'une jeunesse qui impose ses propres codes : jazz, swing, le zazou danse sur les rythmes américains et entend bien s'exprimer contre la toute-puissance de ses aînés.
La réaction des créateurs