Le premier congrès des peuples d'Orient (aussi appelé congrès de Bakou) est un sommet qui se tint du au dans la ville de Bakou. Réuni par l'Internationale communiste, il rassembla environ de différents peuples d'Orient.
Contexte La réunion d'un Congrès des peuples de l'Orient En , les bolcheviks se sont emparés du pouvoir en Russie, mais trois ans de guerre civile et plusieurs échecs des révolutions communistes (en Hongrie et en Allemagne notamment) ont fragilisé le régime. Pour le consolider, les dirigeants soviétiques prennent la décision d'étendre la « révolution » à l'Orient. Après avoir mobilisé des participants essentiellement européens à Moscou pendant les mois de juillet et d', le président de l'Internationale communiste, Grigori Zinoviev, appelle la John Riddel, To see the dawn: Baku, 1920 - First Congress of the Peoples of the East Ed Pathfinder, 1993, sur contretemps.eu. à se réunir à Bakou.
Le choix du lieu de réunion La ville de Bakou relève d'un choix stratégique : elle se trouve en Azerbaïdjan, une province de l'ancien Empire russe devenue indépendante en 1918. . Grâce à ses ressources pétrolières, la ville avait nouvellement acquis une puissance industrielle. C'est aussi le seul pays d'Asie centrale avec un passé communiste, le . En 1920, le siège du gouvernement bolchevik de la République démocratique d'Azerbaïdjan, déménage de Gandja à Bakou, même si le pouvoir bolchevik reste menacé par les troupes anti-bolcheviques sous le commandement de Piotr Wrangel jusqu'en Voir sur larousse.fr..
Une propagande intense Un grand travail de propagande est mené, des meetings sont organisés au cours desquels les responsables communistes expliquent l'importance du Congrès et celle d'y envoyer des délégués. La convocation distribuée lors du premier congrès expliquait aux .
En aval aussi, le congrès de Bakou est largement exploité par la propagande soviétique, auprès de certains intellectuels aussi, comme en témoigne H.G. Wells : .
Participants Regroupement selon l'appartenance ethnique Le congrès réunit un nombre très important de délégués, dont beaucoup issus de nombreuses nationalités d'Orient. , écrit Pierre Broué. La répartition selon les nationalités d'Orient est donc assez inégale. L'Azerbaïdjan notamment était surreprésenté : il .
Étaient aussi présents certains Occidentaux, qui venaient directement de Moscou, où ils avaient assisté au congrès de l'Internationale communiste, notamment John Reed ou Bela Kun, ou encore Grigori Zinoniev (qui en sera le président), Radek, Tom Quelch, Jansen, Alfred Rosmer. Rosmer est accompagné de deux autres Français, Dèlanières et Reboul.
Regroupement selon l'appartenance politique Si l'intention du Congrès se veut indépendant de toute couleur politique ( rappelle Zinoniev à l’ouverture du congrès), une grande majorité des délégués étaient affiliés à des partis communistes ( communistes). Aux côtés des communistes sont présents des combattants nationalistes, comme Ryskoulov et surtout Narboutebakov, porte-parole des non-communistes.
Les « groupes de délégués » Édith Ybert-Chabrier regroupe les participants selon cinq catégories.
Les mercantis Il s'agit d'individus mus par des fins qui ne sont pas, à proprement parler, en rapport avec les thèmes du congrès : principalement des hommes motivés par des fins marchandes qui se rendent à Bakou dans l'espoir de vendre leur production locale et de faire des affaires.
Les musulmans de Russie et d'Asie centrale La majorité des congressistes est de confession musulmane. Parmi les musulmans, beaucoup sont russes, mais partagent de manière générale les mêmes revendications que les musulmans des autres nationalités. C'est le groupe . Mais ce n'est pas encore au moment du congrès que ces délégués vont rompre avec l'orientation bolchevik.
Les communistes musulmans présents à Bakou ont en effet une vision singulière de révolution .
Les délégations de Transcaucasie Les délégués de Transcaucasie sont sur-représentés (par rapport à leur population) ; c'est le cas de l'Arménie, par exemple, le cas plus emblématique de « l'organisation communiste de Lori » avec ses 17 délégués. En effet, il s'agit d'insister sur les où le communisme s'est déjà implanté pour impulser un élan communiste vers le reste de l'Orient.
Les délégués orientaux étrangers Ils viennent surtout de Turquie, de Chine et de Corée, mais une place très faible leur est accordée. Les Turcs, qui , n'étaient cependant pas habilités par leur gouvernement à prendre des décisions au nom du pays. Ils ne servaient qu'à transmettre l'information.
Les représentants de l'Internationale communiste Contrairement aux délégués orientaux, bien qu'ils soient peu nombreux, ils occupent une place importante et s'attribuent des « charges honorifiques » (président, président d'honneur, membres d'honneur) lors du Congrès. Tandis que : .
Résumé des participants par origine + Nombre de participants par origine Origine Participants Turcs 235 Persans 192 Arméniens 157 Russes 104 Géorgiens 100 Tchétchènes 82 Tadjiks 61 Kirghizes 47 Juifs 41 Turkmènes 35 Koumyks 33 Lezghiens 25 Ossètes 17 Ouzbeks 15 Indiens 14 Ingouches 13 Jamshidis 12 Hazaras 11 10 Kabardes 9 Chinois 8 Kurdes 8 Avars 7 Polonais 5 Hongrois 3 Allemands 3 Kalmouks 3 Coréens 3 Arabes 3 Tekkés 2 Abkhazes 2 Bachkirs 1 Ukrainiens 1 Croates 1 Tchèques 1 Lettons 1 Total"Composition of the Congress by Nationalities," Marxists Internet Archive, www.marxists.org
Les thèmes abordés lors du Congrès La poursuite de la Révolution Ce congrès est d'abord un appel pour étendre la révolution d'Octobre à l'Orient. Cela se présente d'autant plus comme une nécessité que les tentatives révolutionnaires ont échoué en Occident (exécution des leaders spartakistes en Allemagne, répression de Bela Kun en Hongrie). Cependant, dès le début, les dirigeants abandonnent un discours .
La décolonisation et la question des nationalismes Ce congrès a pour but d'être occidental et, pour Lénine, les peuples colonisés devaient avoir un rôle prépondérant dans le renversement des capitalismes. Le sentiment national est flatté lors des interventions soviétiques au congrès. Dans son discours de clôture, Zinoviev propose ainsi de modifier le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx en y modifiant la célèbre phrase par un ajout :
Le Français Alfred Rosmer y dénonce aussi l'hypocrisie de l'impérialisme :
La question musulmane Presque les trois quarts des délégués orientaux venaient des terres musulmanes de la Russie ; or ces communistes musulmans ont une vision singulière de la « révolution », ayant déjà fait une expérience révolutionnaire sous l’impérialisme russe. Ainsi, pour Sultan-Galiev, membre de la hiérarchie communiste centrale, .
L'appel à la « guerre sainte » est reçu avec beaucoup d'enthousiasme par l'ensemble des congressistes .
L'émancipation de la femme Ce congrès est également la scène de revendications féministes ; il y a en effet 55 femmes qui assistent à la conférence, et trois étaient membres du bureau.
Une Turque, Najiye Hanum, représentante des femmes, présenta donc les principales de ces revendications :
Ces femmes revendiquent principalement cinq grands principes : la complète égalité des droits entre hommes et femmes, le droit à l’instruction générale et à la formation professionnelle au même titre que leurs congénères masculins, l’égalité dans le mariage et l’abolition de la polygamie, mais aussi l’égalité en termes d’admissibilité aux postes administratifs et législatifs, et enfin l’organisation, au sein des villes et des villages, de comités visant à défendre et protéger les droits de la femme.
Faute de temps, d’autres questions n’ont pas été traitées. Des documents sur la Palestine et le sionisme ont été présentés au congrès, mais n’ont pas pu être discutés.
Critiques et débats autour de l'effectivité du congrès Différents reproches furent faits à l’encontre du congrès.
Une organisation peu démocratique Tout d’abord, le choix des différents délégués semble avoir été parfois fortuit, la nomination des délégués ne procédant pas systématiquement d'un processus démocratique. En effet, le contexte agité dans certaines zones concernées a rendu difficile l'organisation d’élections. Il arrive ainsi, de fait, que certains délégués . C'est le cas notamment de certains intellectuels iraniens.
Par ailleurs, les différents groupes ethniques furent très inégalement représentés ; alors qu'une marge de critique assez importante est laissée aux délégués musulmans de Russie, notamment concernant la remise en cause de l'impérialisme russe, les revendications des délégués orientaux étrangers sont sous-évaluées et n'apparaissent pas dans le compte rendu sténographique de la conférence.
Les contraintes pratiques Des soucis d'ordre pratique furent invoqués pour expliquer l'échec relatif du congrès comme . Le temps était limité et les besoins de traduction énormes ; la grande majorité des délégués n’eurent en fait pas le temps de s’exprimer et les décisions véritablement démocratiques furent de ce fait assez rares.
« Le cirque Zinoviev » John Reed, journaliste américain auteur de Dix jours qui ébranlèrent le monde (1919), leader du Communist Labor Party, parle de M.N. Roy in : Pierre Broué, Histoire de l'Internationale communiste (1919-1943), Éditions Fayard, 1997.. Il était pourtant l’un des fervents participants au congrès et y prit la paroleAnjelika Balabanova, My Life as a rebel, Bloomington London Indiana Uni Press, 1973, p. 291..
M. N. Roy, responsable communiste indien, refusa de participer au congrès, dénonçant ses allures de .
Des avancées mitigées S'il fut créé un conseil de propagande et d’action comptant à son actif 35 communistes et 13 sans-parti et des partis communistes en Turquie (1920), en Iran (1920) et en Chine, les résultats immédiats restèrent assez minces ; il n’y eut pas dans les mois qui suivirent, de soulèvements assez importants pour inquiéter et occuper sérieusement les puissances impérialistes. Le Congrès ne fit sentir ses effets que plus tard ; il fallait du temps pour que les débats et les résolutions portent leurs fruits, pour rassembler assez de forces conscientes pour organiser la lutte.
Par ailleurs, le congrès de Bakou reste un symbole : il est le premier rendez-vous de révolutionnaires orientaux au niveau international, rassemblant des représentants de tous horizons, de race, de religion, de pays différents, réunis pour la même cause révolutionnaire en restant tout de même fidèles à leurs propres particularités. Il constitue également une étape importante dans le développement de la Internationale.
Contrairement à ce qu’avançait un historien de l'Internationale communiste, le congrès de Bakou ne constitue pas un . Mais plusieurs courants historiographiques le situent néanmoins comme .
Notes et références
Voir aussi Articles connexes Communisme Histoire du communisme
Bibliographie
Catégorie:Histoire politique Catégorie:Décolonisation Catégorie:Histoire du communisme Catégorie:Féminisme