En Irlande, la Première Guerre mondiale est précédée d'une crise politique intérieure quant à l'autonomie du pays vis-à-vis de la couronne britannique. Le Home Rule voté en 1912 semble être sur le point d'être appliqué lorsque survient le conflit mondial. L'irruption de la guerre suspend ce Home Rule via le Suspendory Act. Cette décision pousse à la fois ses opposants et ses défenseurs à prendre part au combat pour défendre des buts divergents. Chacune des deux fractions de la population, les nationalistes du Sud souhaitant l'indépendance du pays et les unionistes du Nord, avaient créé une milice tant l'affrontement pour l'autonomie semblait imminent. En 1914, le pays est donc au bord de la guerre civile, mais la Grande Guerre interrompt ce processus qui reprend aussitôt le conflit mondial achevé. L'histoire de l'Irlande dans le conflit mondial de 1914-1918 est celle d'un pays divisé où chacune des franges de la population part au front au nom d'idéologies différentes et dans l'espoir de voir régler le problème de la partition. Il faut attendre plusieurs décennies avant que s'effectue la réhabilitation du rôle de l'Irlande dans la Grande Guerre au côté de l'Empire britannique.
Les causes de l'engagement irlandais Les Irlandais de l'Ulster vignette|droite|Affiche de propagande pour le recrutement des Irlandais, Lord Kitchener, pendant la Grande Guerre L’engagement des Irlandais de l’Ulster tient à la loyauté et au soutien qu’ils affichent envers la couronne britannique, appui renforcé par la suspension du Home Rule contre lequel le dirigeant unioniste Edward Carson comptait se battre avant le déclenchement de la guerreMcIntosh, Gillian, The force of Culture, Unionist Identities in 20th Century, Ireland, . Ainsi, lors de la déclaration du conflit le , Carson assure le soutien des unionistes au gouvernement. Au même moment, le nouveau ministre de la Guerre, Kitchener, sollicite l'intégration de l'U.V.F (Union Volunteer Force) dans l'armée britannique. Carson accepte sous réserve que les hommes puissent garder une identité distincte avec notamment une réserve d'officiers indépendante et des symboles propres. L'U.V.F devient la (Ulster) Division de l'armée britannique pour la durée de la guerre.
Les nationalistes De leur côté, c'est au nom de la défense du droit des petites nations et de leur propre liberté que les nationalistes prennent part à la guerre. L'Irlande se considère en effet sur un pied d'égalité avec la Belgique, la Serbie et la Pologne. Ce sont toutes des nations sous le joug d'un envahisseur ou d'un oppresseur. La guerre est particulièrement importante par les enjeux qu'elle recouvre pour le pays. Les intérêts de l'Empire britannique et les siens coïncident d'où la volonté de prendre part au combat pour l'intégrité des petits territoires. Cette conviction, ainsi que la peur qu'une absence d'engagement mettent en péril le Home Rule, pousse John Redmond, le chef du Parti parlementaire irlandais (nationaliste), à offrir à l'Ulster une trêve fraternelle et à l'Angleterre un loyalisme total. Les Irish Volunteers s'engagent donc dans l'armée britannique afin que « le courage irlandais se manifeste […] sur le champ de bataille. » L'opinion publique
À l'entrée en guerre, la majeure partie du peuple irlandais approuve l'attitude de Redmond. Louis Paul-Dubois écrit à ce propos « l'anti britannisme était pour un temps comme submergé sous une vague d'enthousiasmePaul-Dubois, Louis, Le drame irlandais, l’Irlande nouvelle, Paris, Librairie académique Perrin, 1927, » d'où le succès que connait la campagne de recrutement en Irlande malgré les ravages de l'émigration et la méfiance du monde paysan. Asquith parle d'un geste spontané d'un peuple libre (“the free offering of a free people ”). Cet accord populaire se traduit dans la mobilisation qui est générale. Ainsi Sebastian Barry décrit-il une sorte de ferveur dans son roman Un long long chemin:
Les Irlandais au combat Les divisions irlandaises
Dès , l'Irlande était représentée au sein de la petite armée du maréchal French par deux régiments de cavalerie, neuf régiments d'infanterie et trois escadrons de cavalerie de réserve. Le nombre d'Irlandais engagés dans le conflit aux côtés de l'Angleterre est estimé à , sans compter les milliers d'hommes irlandais qui se sont battus sous les couleurs canadiennes, australiennes ou américaines. Dès , les trois divisions irlandaises sont créées. La première à voir le jour est la le , premier corps britannique d'appellation irlandaise. En septembre est créée la irlandaise puis fin octobre la ulstérienne, suivies d’autres divisions créées au fur et à mesure de la guerre.
Le déclin de l'engagement vignette|Un camp de prisonniers Sinn-Feiners en 1920.
L'engagement des Irlandais, particulièrement conséquent au début de la guerre, diminue progressivement alors que le nationalisme irlandais prend de l'ampleur. Les « Sinn-Feiners'' » (appelés ainsi par l'opinion), irlandais refusant tout crédit aux promesses de l'Angleterre et affirmant que cette guerre n'est pas celle du peuple irlandais sont de plus en plus écoutés par la population peu mise au courant du déroulement des combats. Même si le nombre des hommes au front dépassait de beaucoup celui des soldats d'opérette qui essuyaient les quolibets de la populace en mimant dans les rues de Dublin une révolution des plus improbables, les engagements volontaires voient leur nombre chuter. C'est principalement à la suite des Pâques sanglantes de 1916 que l'engagement faiblit : on compte douze mille recrues au cours des huit mois précédant Pâques 1916, contre quarante-trois mille entre août et . Cette semaine sanglante, suivant la déclaration de l’État « Indépendant et Souverain » d’Irlande du , fit trois cents morts et treize cents blessés laissa le cœur de Dublin en ruine. Bien que ce soulèvement fût, à degrés divers, condamné par les partisans de Redmond, les unionistes et les parents des soldats au front, il constitue une véritable rupture. La noblesse des résistants, leur courage devant les pelotons d'exécution ne tardèrent pas à frapper la répression de discrédit, la colère changea d'objet. Le soulèvement de Pâques constituait un tournant dans l'histoire du nationalisme irlandais.
Sur le front, la nouvelle du Rising et de la répression fut accueillie avec une douloureuse stupéfaction par les Volontaires nationaux de Redmond. Il n'y eut point de désertions ni de mutineries à déplorer. Mais la lassitude des grandes offensives meurtrières et l'orgueil national blessé provoquèrent un accablement morose dans les rangs de la brigade irlandaise. Certains ne s'en relevèrent pas. Quelques mois après la rébellion, le brillant député irlandais Tom Kettle confiait à un ami : « le Home Rule est perdu. Le parti irlandais est fini. Je pars pour la France dans quelques jours, et j’espère ne pas en revenirCité par F.X Martin, « 1916, Myth, Fact and Mystery » in Studia Hibernica, , Dublin, 1967, . » Cinq jours plus tard, il était tué dans le carnage de la Somme. Sa réaction est loin d’être isolée.
Les principaux théâtres de guerre La reconnaissance tardive de l'apport des troupes irlandaises dans la Grande Guerre ne doit pas occulter l'héroïsme de certaines de ses divisions.
Belgique Cet héroïsme s'exprime notamment lors de la retraite de Mons où les Irlandais perdent presque tout un régiment, le Munster Fusiliers, la bataille des Flandres où le Royal Irish subit un sort semblable, la charge de Festubert. À Étreux, à Ypres ou à Messines, Les Irlandais forcèrent admiration des troupes alliées.
Turquie Sur le front oriental, en Turquie où, sur les deux cents premiers volontaires, cent soixante-dix-neuf sont tués ou blessés à Gallipoli.
Bataille de la Somme Lors de la Bataille de la Somme, les troupes irlandaises se distinguèrent à Beaumont-Hamel, lors de la prise de Guillemont et la Bataille de Ginchy où les soldats de la Division irlandaise tombèrent en grand nombre ou encore lors de la Bataille de la crête de Thiepval.
À ce propos, Pierre Joannon écrit : « Que ce soit à Étreux, à Festubert, à Ypres, à Loos, à Gallipoli, à Beaumont-Hamel ou à Thiepval, à la prise de Guillemont, à Ginchy ou à Messines, l'héroïsme des troupes irlandaises força l'admiration des Alliés. »
Le nationalisme et la répression Le nationalisme irlandais au front Une partie des troupes est engagées dans la guerre afin de défendre sa propre liberté de petite nation. Un nationalisme s'exprime au cœur même de ce conflit et au front. En débarquant à Boulogne, les Irlandais, soldats d'Erin, chantaient "It's a Long Way to Tipperary" dont le refrain est aujourd'hui mondialement connu.
Lors de la charge de Festubert, les Irlandais se lancent à l’assaut des tranchées allemandes au son de la cornemuse. À Loos, en , c’est en poussant devant eux un ballon de football et en criant goal à chaque fois que ce dernier arrivait dans la tranchée allemande qu’ils se présentent au combat. Ce nationalisme s'incarne dans la figure de William Redmond, frère de John qui s'engage à cinquante-cinq ans malgré une santé précaire. Il écrit à propos de l'engagement irlandais : « Je voudrais que tous mes amis en Irlande sachent que, en rejoignant la brigade irlandaise et en partant pour la France, je crois sincèrement, comme tous les soldats irlandais, que je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour le bonheur de l'IrlandeCité par F.X Martin, op. cit., . »
Étouffer le nationalisme Le nationalisme et l'enthousiasme relatif pour la guerre est contrarié et brisé par les forces anglaises. Si les membres de l'U.V.F sont pris en charge et formés dans des corps distincts, on décide de la dispersion des National Volunteers. Un corps d'armée composé de tous les régiments d'Irlande ne voit jamais le jour. Les officiers protestants sont attribués aux troupes catholiques. On refuse à l'université nationale de Dublin la formation des officiers, telle qu'elle fonctionne à l'université de Queen's à Belfast. Au front, les Irlandais se voient interdire le droit de porter leurs insignes. Les symboles de la harpe et le drapeau verts sont prohibés. Ils ne peuvent pas non plus accepter les fanions brodés par les femmes irlandaises. Tout est fait pour retirer aux nationaux les symboles qu'ils s'étaient donnés afin de se distinguer au cœur de l'armée britannique qui se battait, elle aussi, pour le droit des petits peuples. Au-delà de la répression du nationalisme irlandais, c'est une réaction d'orgueil qui émane de la part de la couronne britannique. Lloyd George déclare à ce propos : « À l'époque décisive du recrutement, on a perpétré en Irlande une série de stupidité touchant de près à la malignité, et qui sont à peine croyables. Rien n'est difficile comme de recouvrer l'occasion perdue quand une fois les susceptibilités nationales ont été offensées et l'enthousiasme initial tuésPaul-Dubois, Louis, op. cit., .» Lord Kitchener, qui avait exalté le mouvement d'engagement des irlandais, déclare "I didn't trust any Irishman with a rifle in his hands" (« Je n'avais confiance en aucun Irlandais avec une arme à la main ».).
Après-guerre et mémoire Le bilan de la guerre et le retour des soldats Les morts et les blessés Le nombre de décès irlandais dans l'armée britannique inscrite par le directeur général a été de 27.405, un taux de pertes de 14 %, à peu près en corrélation avec le reste des forces britanniquesFitzpatrick, David, Militarism in Ireland 1900-1922, in . Si les pertes irlandaises ont un temps été estimées à plus de ce chiffre est aujourd'hui souvent mis en doute. Des estimations récentes d'Irlande du Nord sont données au maximum de victimes et entre à pour l'ensemble de l'Irlande. Il a été suggéré que le nombre de décès souvent citée de 40- se réfère à tous les accidents mortels dans les Divisions irlandaises. En fait, seulement 71 % des blessés dans ces Divisions étaient originaires d'IrlandeFitzpatrick, David, op. cit., . « Le Grand oubli »