thumb|alt=Dardilly, un monument aux morts pacifiste|À Dardilly, un monument aux morts pacifiste.

Le pacifisme en France dans l'entre-deux-guerres naît au sortir de la Première Guerre mondiale. La France est exsangue et son moral est durablement marqué par ce qui est le premier conflit de masse de son histoire L'entre-deux-guerres voit, en réaction à ces traumatismes, l'éclosion de nombreux mouvements pacifistes dans toutes les catégories de la population. Ces derniers sont ensuite mis à mal par la montée des totalitarismes et des mouvements fascistes. Les coups de force lors des années 1930 des dictatures italienne et allemande les obligent à se repositionner et font de la défense de la paix une position moins consensuelle et plus difficile à soutenir.

Le pacifisme dans la société française Les anciens combattants Selon Antoine Prost, un Français sur six a appartenu à un mouvement des anciens combattants dans les années 1920Antoine Prost, Les Anciens Combattants 1914-1940, Paris, Gallimard-Julliard, 1977. Une majorité de la population mâle, active et électrice, est donc touchée. Pour ces anciens combattants, le pacifisme devient une évidence, et pour éviter une future guerre, ils s'emploient à « démystifier » l'héroïsme des combattants en cherchant à montrer le vrai visage de la guerre : les mutilés, les « gueules cassées » sont placés en tête du défilé de la victoire le . En outre, ils peuvent affirmer que la guerre est un crime et qu'il faut l'empêcher sans être taxés de lâcheté, voire de trahison.

Les associations d'anciens combattants prolifèrent dès l'immédiat après-guerre. Ce tissu associatif très puissant va jusqu'à rassembler trois millions de personnes, soit un ancien combattant sur deux, au début des années 1930. Les principales associations, à l'exception de celles d'extrême gauche comme l'Association républicaine des anciens combattants (ARAC) ou d'extrême-droite comme l'Action française, qui regroupe environ une dizaine de milliers d'adhérents, s'unifient en en une Confédération nationale. Un tel mouvement, qui rassemble par exemple l'Union fédérale des mutilés et l'Union nationale des combattants, chacune comptant près d'un million de membres, dispose de tout le poids nécessaire pour faire entendre son message pacifiste et presque unanimement briandiste. En outre, selon Antoine Prost toujours, on retrouve majoritairement dans ces associations des personnes qui n'appartiennent ni aux syndicats ni aux partis et pour qui l’association devient un lieu de socialisation et d'expression privilégié.

Les intellectuels vignette|upright|Romain Rolland en 1914. La plupart des intellectuels soutenaient, par leurs écrits, l'Union sacrée durant la guerre. Pendant l'entre-deux-guerres, leur mauvaise conscienceJean-François Sirinelli, « La France de l'entre-deux-guerres : un trend pacifiste », dans Maurice Vaïsse, Le pacifisme en Europe des années 1920 aux années 1950, Bruxelles, Bruylant, 1993, p.43-50 nourrit un pacifisme très marqué. Ainsi, l'appel pour la révision du traité de Versailles lancé en par le pacifiste Victor Margueritte est signé par plus de 100 personnalités (comme Henri Barbusse, Courteline et Romain Rolland)Victor Margueritte, Vers la paix : appel aux consciences, Paris, Delpeuch, 1925L'Ere nouvelle, 9 juillet 1925, "Pour la paix. Appel aux consciences". Les écrits de Romain Rolland ont un véritable écho dans le réseau d'intellectuels de son temps, notamment dans une revue littéraire du nom de Vivre, fondée en 1914 par André Delemer, qui s'opposait catégoriquement à la guerre dès son déclenchement.

Tout le long de l'après-guerre et de façon concomitante à la montée des périls en Europe, les intellectuels français vont jouer un rôle non négligeable dans la lutte pour le pacifisme. En effet, celui-ci s’incarne en France à travers la littérature, le cinéma ou la musique. Dans un pays qui a une longue tradition culturelle, le pacifisme va trouver un relais privilégié dans l’art. Ainsi Romain Rolland, prix Nobel de littérature, cherche-t-il, dans sa « Déclaration de l’indépendance de l’Esprit » publiée dans le journal l'Humanité en 1919, à établir et à proposer aux intellectuels de l'époque des principes afin de permettre à la France de jouer un rôle dans le processus de fédération de l'Europe autour de la paix. Dans son livre Pierre et LuceRomain Rolland, Pierre et Luce, Paris, Albin Michel, 1920, qu’il publie en 1920, il prend résolument parti pour la paix en décrivant l’impact dévastateur de la Grande Guerre sur un jeune couple. La création, sous son égide et sous l'impulsion de plusieurs membres du groupe de l'Abbaye, de la revue Europe va également dans ce sens.

Il y a dans l'entre deux-guerres une multiplication des écrits, des œuvres, récits ou témoignages qui prennent parti de façon plus ou moins implicite pour la paix et donc contribuent à implanter le pacifisme dans les opinions publiques en France. On peut citer entre autres Jean Giono, membre de la légion d'honneur et auteur à succès qui déclare, en 1938, dans les Cahiers du ContadourJean Giono, Lettres aux paysans sur la pauvreté et la paix, in Œuvres Romanesques Complètes, Paris, La Pléïade, 1974, p. 1159, « [p]our ma part j'aime mieux être Allemand vivant que Français mort » mais également le philosophe et essayiste de renom Alain, qui dans Mars ou la guerre jugéeAlain, Mars ou la guerre jugée, Paris, NRF, 1936 (1921), rédige un véritable pamphlet contre la guerre, dans lequel il assimile la position des soldats sur le front de 1914 à celle des esclaves et souligne le caractère tyrannique et arbitraire de la guerre ; il affirme d'ailleurs que « l'honneur national est comme un fusil chargé ». Enfin, Ferdinand Bardamu, le héros de Louis-Ferdinand Céline dans son célèbre Voyage au bout de la nuit déclare : « je refuse la guerre et tout ce qu'il y a dedans »Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris,Folio, 2008 , .

L'écrivain de gauche Roger Martin du Gard écrit en 1936 : « Tout, plutôt que la guerre ! Tout, tout ! Même le fascisme en Espagne ! Et ne me poussez pas, car je dirais : oui… et même le fascisme en France ! Tout : Hitler plutôt que la guerre ! »Roger Martin du Gard, in lettre à Marcel Lallemand, 9 septembre 1936, cité par la Nouvelle Revue Française, « Hommage à Roger Martin du Gard », n°72, décembre 1958, p. 1150..

Au cinéma enfin, Abel Gance, dans le second tournage de son propre film, J'accuse, adapté à l'ère du cinéma parlant, met en scène un rescapé de la Grande Guerre qui sombre dans la folie, tout en dédiant son film « aux futurs morts de la guerre de demain »Vincent Lowry, Guerre à la guerre ou le pacifisme au cinéma, Paris, L'Harmattan, 2006, p. 51.

La franc-maçonnerie vignette|droite|redresse|Tract pacifiste de 1925, signé notamment par le syndicat des maçons de Lyon. A la fin du conflit pour les francs-maçons, les valeurs de fraternité et d'universalité de la franc-maçonnerie portent en elle toutes les facettes d'un pacifisme utilisables dans la société civile. Le pacifisme maçonnique propose la régénération de l'homme, la sauvegarde de la civilisation et l'éducation des populations. Cet engagement prend deux formes, par intégration dans le mouvement de pacifiste convaincu et par la réflexion collective sur la paix, tout comme le militarisme, l'armement. Toutefois, ces principes et méthodes ne sont pas spécifiques à la franc-maçonnerie. Son action passe par aussi par la création en 1921 de l'Association maçonnique internationale, qui vise à développer la coopération entre les obédiences du monde afin de diffuser les idéaux de la Société des Nations..

Les ecclésiastiques Certaines grandes figures du catholicisme se font les défenseurs du pacifisme. Ainsi, Maurice Vaussard dans le Bulletin catholique, dont il est fondateur, défend l'idée que le « Tu ne tueras point » ne peut se traduire que par un pacifisme engagé chez les chrétiens Roy P. Domenico, Mark Y. Hanly, Encyclopedia of Modern Christian Politics, Londres, Greenwood, 2006, p. 584. Des lieux de culte sont même consacrés à la paix, comme l'église Notre-Dame-de-la-Paix de Suresnes, construite au début des années 1930. Des pèlerinages y ont lieu plusieurs années afin de prier pour la paix, comme le dimanche « Notre-Dame », eglise-suresnes.org, consulté le 30 octobre 2018..

Les protestants français essayent aussi de promouvoir une entente internationale, en participant à l'Alliance universelle pour l'amitié internationale par les Églises et à ses congrès d'Oud Wassenaer en 1919 (où la délégation allemande admet que l'invasion de la Belgique par l'Allemagne en 1914 était une faute morale), de Copenhague en 1922 et de Prague en 1928. L'influence de ces actions reste certes très limitée en France, les protestants ne représentant qu’environ 1,5 % de la populationP. Cabanel, Les Protestants et la République, Paris, Complexe, 2000, chap. 1, mais cette influence est majorée par des mouvements fondés par des protestants : le Mouvement international de la réconciliation, branche française de l'International Fellowship of Reconciliation (IFOR), fondé en 1923 à la Faculté de théologie protestante de Paris, d'où sortiront par exemple Henri Roser (1899-1981), André Trocmé (1901-1971), futur inspirateur du sauvetage massif des juifs dans la trégion du Chambon-sur-Lignon, Jacques Martin (1906-2001) ou Jean Lasserre (1908-1983), les "Chevaliers du Prince de la Paix", mouvement fondé par Étienne Bach, actif de 1923 à 1936, qui promeut particulièrement la réconciliation franco-allemande, ouvre à partir de 1929 un Centre de rencontres internationales près de Neuchâtel en Suisse et dont le nombre d'adhérents va atteindre .

Le féminisme Le féminisme est parcouru par un mouvement pacifiste qui se fonde sur un refus d'un ordre guerrier et brutal qui remplace la force par le droit. Le principe de violence qui serait au cœur de la société ferait en fait de la lutte contre la guerre et de la lutte féministe un seul et même combat contre la société patriarcaleAnne-Marie Saint-Gille, « Les féministes pacifistes et la Première guerre mondiale » dans les Actes du colloque sur le féminismes allemands (1848-1933), Lyon, 2012, . Toutefois, certaines craignent que cette critique accrédite l'image de la femme-mère et le discours sur le rôle traditionnel de la femmePhilippe Olivera, Nicolas Offestadt, « L'engagement pour la paix dans la France de l'entre-deux-guerres : un ou des pacifismes ? », in Matériaux pour l'histoire de notre temps, , Paris, 1993, .

Les jeunes La Société des Nations est très populaire dans les milieux étudiants, comme la Ligue d'action universitaire républicaine et socialiste, qui, dans un communiqué de presse, affirme : « Nous voulons LA PAIX au-dedans comme au-dehors, nous voulons la véritable SDN, celle des démocrates et des pacifistes. Nous voulons réparer les futurs États-Unis d’Europe ».

Le pacifisme français transcende les générations et touche autant que les autres les personnes trop jeunes pour avoir participé au combat. Ce pacifisme est à la fois un facteur de consensus mais aussi le support de certaines contestations politiques et socialesJean-François Sirinelli, Génération intellectuelle : Khâgneux et normaliens de l’entre deux guerres, Paris, Quadrige, 1994. Jean Zay rédige Le drapeau à 19 ans en 1924, un poème en forme de pamphlet contre le drapeau tricolore.

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