Les Trois Royaumes (de cuivre, d'argent et d'or) (en ) est un conte appartenant au folklore slave oriental et russe en particulier, bien que le thème se retrouve dans la tradition d'autres pays, slaves ou non (notamment dans Les Mille et Une Nuits). C'est un des contes pour lesquels on a trouvé le plus grand nombre de variantes : on en a recensé 144 versions russes, 58 ukrainiennes et 32 biélorusses. Afanassiev en a rapporté douze dans son recueil des Contes populaires russes. Trois de ces versions, numérotées originellement 71a, 71b et 71c par Afanassiev, sont reprises dans l'édition russe de 1984-85, publiée sous la direction de L.G. Barag et N.V. Novikov (mais plusieurs autres contes s'en rapprochent)Voir notamment (les titres en français sont ceux de Lise Gruel-Apert, les numéros sont ceux de la russe d'Afanassiev, 1873, et de l'édition russe de Propp, 1958) : Иван Сученко и Белый Полянин (Ivan Fils-de-Chienne et le Blanc Guerrier de la Steppe [79/139]) ; Зорька. Вечорка и Полуночка (Dumatin, Dusoir et Delanuit, [80/140]) ; Медведко, Усыня, Горыня и Дубыня-богатыри (2 versions : Ivachko-Ourseau [81a/141] et Le Pin, Arc-de-cercle, La Montagne et La Moustache, [81b/141]. Une autre version, intitulée Сказка о золотом, серебряном и медном царствах (« Conte des royaumes d'or, d'argent et de cuivre » et numérotée 559, figure dans les Remarques d'Afanassiev. ; on les retrouve dans l'édition française traduite et présentée par Lise Gruel-Apert (, 92 et 93). Le conte correspond au type 301 (« Les Trois Princesses enlevées ») dans la classification Aarne-Thompson-Uther.
Thème général thumb|upright=1.4|Les trois tsarines du royaume souterrain, par Viktor Vasnetsov Le thème général est celui d'une quête, soit d'une fiancée, soit d'une tsarine enlevée, au travers de trois royaumes, respectivement de cuivre, d'argent et d'or, qui se trouvent dans un autre monde (soit souterrain, soit au sommet d'une montagne escarpée), et dans chacun desquels réside une princesse captive. Les princesses donnent au héros des objets magiques en sus de lui prodiguer des conseils, et lui demandent de les emmener lorsqu'il reviendra de sa quête.
De retour avec les princesses et/ou la tsarine, le héros est trahi par ses frères qui l'abandonnent dans l'autre monde. Il entame alors une nouvelle quête pour trouver un moyen de rentrer dans son pays. Il y parviendra grâce à divers auxiliairesVoir Morphologie du conte, ouvrage de Vladimir Propp., qui éventuellement l'aideront encore lorsqu'il devra affronter à son retour un troisième jeu d'épreuves, imposé cette fois par la princesse du royaume d'or, avant qu'il ne puisse enfin l'épouser.
Première version (71a) Cette version a été recueillie dans les environs de Pinega, dans l'oblast d'Arkhangelsk.
La plus ancienne version connue de ce conte est rapportée par l'auteur grec Conon le Mythographe. Le texte originel a été perdu, mais il nous est parvenu sous une forme résumée par Photius, XXXV. Dans ce conte, il s'agit de deux bergers qui explorent une profonde caverne sur le mont Lyssus (près d'Éphèse) à la recherche de miel, et y trouvent de l'or. Le berger resté à la surface, après avoir remonté le trésor à l'aide d'une corde, abandonne son camarade au fond du trou. Celui-ci est sauvé par des vautours qui l'emportent dans les airs.. On le retrouve dans le recueil indien ancien Vetālapañcaviṃśatikā (« Vingt-cinq contes du Vampire »). Il a fait l'objet d'une édition populaire en langue russe en 1782 sous le titre « Le Conte de la Montagne d'or, ou les Aventures merveilleuses d'Idan, prince oriental ». Un autre « Conte des Royaumes d'or, d'argent et de cuivre », tiré lui aussi d'une édition populaire de la première moitié du , a été reproduit par Afanassiev dans ses notes des premières éditions des Contes populaires russes.
Résumé Un vieux et une vieille ont trois fils, qu'ils envoient tour à tour à la recherche d'une fiancée. Chacun d'eux rencontre un dragon à trois têtes, qui lui promet qu'il obtiendra ce qu'il désire s'il parvient à retourner une grosse pierre. Seul le plus jeune fils, Ivachko (dit Zapetchnik, « de derrière le poêle »Cette expression renvoie à l'archétype du héros paresseux, qui passe son temps allongé sur le poêle (il fait l'objet du conte-type AT 675). Selon Nicole Belmont (Poétique du conte), « la paresse est une façon de dire la latence du héros, de tous ceux qui restent oisifs près du feu, qui sont plongés dans une inaction, voire une léthargie initiatiques », et qui pourtant réussissent à la fin.) réussit l'épreuve.
La pierre dissimulait un trou qui s'enfonce sous terre, bordé de courroies. Ivachko descend en s'agrippant aux courroies et parvient dans un autre monde. Marchant droit devant lui, il arrive dans un royaume de cuivre, où il rencontre une belle fille à qui il propose de l'épouser. Celle-ci décline l'invitation et l'envoie plus loin, dans le royaume d'argent où vit une fille encore plus belle, mais non sans lui faire cadeau d'un anneau d'argent. Le même scénario se répète avec celle-ci, qui lui donne un anneau d'or et le dirige vers le royaume d'or. Cette fois, la jeune fille de ce royaume, la plus belle de toutes, accepte sa proposition, lui donne une pelote d'or et ils rebroussent chemin ensemble. thumb|Baba Yaga et Ivachko (illustration de Ivan Bilibine) Ils retraversent le royaume d'argent, puis le royaume de cuivre, emmenant à chaque fois son occupante avec eux. Arrivés au trou, Ivachko hèle ses frères pour qu'ils les hissent à la surface. Les frères font remonter les jeunes filles, mais à la vue de leur beauté, ils décident de les garder pour eux et font retomber Ivachko au fond du trou.
Ivachko reprend sa route en pleurant et rencontre un petit vieux barbu qui l'oriente vers une isba où est couché de tout son long un homme qui pourra l'aider, et qui s'avère être une puissante Idole. Ivachko l'ayant implorée, l'Idole lui dit d'aller au-delà de trente lacs, où il rencontrera une baba Yaga dans sa maisonnette sur pattes de poule : elle possède un aigle qui pourra l'aider à regagner son monde. La baba Yaga accepte de lui confier l'oiseau pour qu'il le monte, mais l'avertit de toujours tenir à sa portée un morceau de viande pour le nourrir pendant le vol. Lorsque l'aigle a dévoré toute la viande, il arrache un morceau de la cuisse du héros, et s'engouffre alors dans le trou qui débouche en Russie, où il lui restitue et remet en place le morceau de cuisseCe motif, codifié B322.1 par Stith Thompson, se retrouve fréquemment dans les contes, russes et autres. Il apparaît par exemple dans un conte turc intitulé L'Aigle du monde souterrain, où l'aigle, après avoir remonté le héros de la Terre noire vers la Terre blanche, remarque qu'il boite en raison du morceau de cuisse qu'il s'est arraché : il lui restitue alors la chair « qu'il avait gardée sans l'avaler » et la remet en place (in L'aile bleue des contes : l'oiseau, voir Bibliographie).. Ivachko rentre chez lui, reprend à ses frères la belle fille du royaume d'or et l'épouse.
Deuxième version (71b) Cette version, plus longue et plus complexe, a été recueillie dans l'oblast de Voronej par Vtorov, Afanassiev et Dahl. Le conte a été recensé également par I.A. Khoudiakov et par Vladimir Dobrovolsky.
Résumé thumb|« ... une montagne escarpée, raide, haute à faire peur, et dont le sommet s'appuyait sur les nuages »(Franz Roubaud, Le Col) thumb|« ... on maria Ivan-Tsarévitch avec Hélène-la-Belle. »(Gustave Moreau, Hélène sur les remparts de Troie) Un tsar et une tsarine ont trois fils. Alors qu'elle se promène dans ses jardins, la tsarine, Anastasie à la tresse d'orНастасья Золотая коса (Nastassia Zolotaïa kossa)., est enlevée par un Tourbillon (ou un Ouragan)En russe : Bихрь (Vikhr).. Le tsar s'afflige, mais ce n'est que lorsque ses fils ont grandi qu'il les envoie à la recherche de la tsarine. Les frères aînés partent les premiers, et devant son insistance, le tsar finit par laisser partir également le plus jeune, Ivan Tsarévitch. Celui-ci rencontre un vieil homme vivant dans un somptueux palais, qui lui donne une boule qui doit le mener vers une grotte au pied d'une haute montagne. Chemin faisant, Ivan retrouve ses frères à qui il propose de l'accompagner. Suivant toujours la boule, ils arrivent à la grotte, où Ivan trouve comme annoncé des ongles de fer« железные когти » (jeleznye kogti), des ongles (ou griffes) de fer. Natacha Rimasson-Fertin (voir Bibliographie) mentionne que selon des croyances slaves anciennes, « le défunt doit, après sa mort, escalader une montagne pour parvenir dans l'au-delà », et que pour cette raison, « les ongles coupés lors de la toilette du mort ne sont pas jetés mais déposés dans le cercueil avec le défunt ». On disait aussi qu'« il ne fallait pas maltraiter les chats car ceux-ci donnaient leurs griffes aux défunts qui avaient été bons avec eux, afin de leur faciliter l'ascension de la montagne dans l'au-delà ». Afanassiev a noté ce type de croyances dans ses Conceptions poétiques des Slaves sur la nature (en Podolie, on parle d'une montagne de verre qu'il faudra escalader dans l'autre monde). Il mentionne aussi qu'en Lituanie, on incinérait le corps du défunt en même temps que des pattes de divers animaux carnassiers et des griffes d'oiseaux, d'ours et de lynx. Voir encore Naglfar, le vaisseau construit à partir des ongles des morts dans la mythologie nordique. qui lui permettront d'escalader la montagne escarpée, tandis que ses frères l'attendront en bas.
Arrivé au sommet, Ivan se met en marche et parvient à un palais de cuivre gardé par des dragons, qu'il amadoue en leur donnant à boire. Il rencontre la reine du royaume de cuivre, elle-même prisonnière de l'Ouragan, à qui il explique sa quête ; elle lui donne un anneau de cuivre et une boule de cuivre qui le mènera jusqu'au royaume d'argent, tout en le priant de la délivrer à son retour. Ayant là encore calmé les dragons gardiens, Ivan y trouve la reine de ce royaume, sœur de la première et prisonnière elle aussi de l'Ouragan ; elle lui donne une boule d'argent qui le conduira au royaume d'or, en le priant elle aussi de ne pas l'oublier, ainsi qu'un anneau d'argent, qui « contient tout le royaume d'argent ». Le scénario se répète une fois encore avec la troisième sœur, Hélène-la-belle, reine du royaume d'orHélène-la-Belle est aussi la sœur malfaisante d'Ivan-tsarévitch dans le conte intitulé Le Lait de bête sauvage., qui cette fois l'oriente vers le palais du royaume de diamants où est retenue sa mère, la tsarine.