upright=1.3|thumb|L'aciérie La Providence de Réhon, la dernière à fermer dans le bassin de Longwy, en 1984. L'usine avait été modernisée avec le convertisseur à l'oxygène de type LWS, spécialement développé pour les fontes lorraines phosphoreuses.
La crise de la sidérurgie dans le bassin lorrain a lieu à partir des années 1960 et se poursuit dans les années 1970 en Lorraine française, en Lorraine belge, dans la Sarre et dans la région des Terres Rouges, au Grand-Duché de Luxembourg, soit dans ce que l'on appelle le « bassin lorrain ».
Cette crise industrielle débute dans les années 1960, lorsque la minette lorraine devient moins compétitive, avant d'atteindre son paroxysme en 1973-1974, à l’instar de toute la sidérurgie mondiale qui traverse alors d'énormes difficultés. Elle a été résorbée progressivement au cours des années 1980, lorsque les restructurations successives ont amené à l'abandon des usines dont la stratégie était fondée sur la proximité du minerai de fer, dont l'extraction est définitivement arrêtée en 1997.
La principale conséquence de cette crise est la disparition de nombreuses usines sidérurgiques dans toute la région. À cela s'ajoutent les conséquences économiques et sociales sur la population. Si on relève encore quelques fermetures postérieures aux années 2000 (aciéries de Gandrange, Rodange et Schifflange, hauts fourneaux de Hayange), il s'agit exclusivement d'unités modernisées mais qui s'avèrent mal configurées pour être durablement rentables.
Origine de l'activité sidérurgique dans la région thumb|Le haut fourneau U4, à Uckange, maintenant monument historique.
On note les premières traces d'exploitation du fer dans la région au avec, notamment, la création d'une forge à Herserange en 1551. Pour faire fonctionner une forge, il faut de la fonte, celle-ci est coulée dans un fourneau. Celui-ci a besoin de deux éléments pour fonctionner: du minerai de fer et du charbon de bois afin de faire monter le four jusqu'à une température suffisante pour faire fondre le fer (celle-ci est variable selon ce que l'on veut comme qualité de fer, mais, est bien souvent supérieur à 1000 degrés). Le charbon de bois se fabrique en brulant du bois d'une certaine manière. Ce qui ne pose pas de problème en termes de ressource puisque la région abonde en forêts (elle sera même appelée le « département des forêts » lorsque la France l'envahit après la révolution). Quant au minerai, il est extrait dans des mines, qu'elles soient à ciel ouvert ou souterraines. Pour ce faire, il faut donc que le sol soit riche en fer, ce qui est le cas dans la région puisque la teneur en fer de la minette lorraine est d'environ 30 à 40 %.
Les premières grosses industries apparaitront lors de la révolution industrielle au .
Causes Causes économiques vignette|lang=fr|upright=1.6|Lien entre production d'acier et PIB pour différents pays.Pour la plupart des pays, la consommation d'acier s'infléchit après avoir atteint un PIB donné, signe que la croissance se poursuit sur d'autres principes.|alt=courbes relatives à plusieurs pays
Les causes de cette crise peuvent parfois varier en importance d'une usine à l'autre, mais sont généralement les mêmes. Celles-ci sont structurelles et non pas conjoncturelles : l’essoufflement de l'industrialisation avec notamment la fin de la reconstruction après la Seconde Guerre mondiale ; la sidérurgie sur l'eau de Fos-sur-Mer, construite à grand frais par les Lorrains, est plombée au moment de son inauguration par le premier choc pétrolier ; la limitation des prix de l'acier, en haut de cycle, décidée en France pour soutenir la construction automobile, a limité les capacités d'investissement autofinancé. Fixés par arrêté ministériel de 1949 à 1952, l'État a usé ensuite de tous les moyens possibles pour les maintenir au plus bas : en 1968, les principaux laminés se vendent encore en France 20 à 25 % moins chers que dans autres pays de la CECA ; la faiblesse du franc favorise les exportations et les stratégies opportunistes. Mais cette stratégie, fondée sur des produits à faible valeur ajoutée, n'est pas viable dans le long terme. En effet, le développement rapide de la sidérurgie des pays d'Europe ou d'Amérique du Sud perturbe le marché mondial… sans parler du Japon qui produit 6,3 % de l'acier mondial en 1960 et 16,5 % en 1974 ; la consommation des produits plats (tôles, plaques, tubes roulés,…) augmente alors que celle des produits longs (rails, fils, poutrelles…) stagne. Mais la capacité optimale d'un laminoir à large bande atteint en 1970, tandis que la demande nationale pour les produits plats ne dépasse pas . Ce basculement est mal anticipé par les sidérurgistes français qui continuent de croire au marché des profilés lourds et sous-estiment l'avenir de la tôle ; le lien admis entre développement économique et production d'acier cesse d'être vrai, l’économie se recentre sur d'autres fondamentaux. Au début des années 1970, le PIB français par habitant atteint et la production d'acier . Cette production est un record qui précède une baisse de la consommation individuelle, masquée uniquement par la croissance de la population.
Ces causes se traduisent par une stagnation voire une baisse des volumes et du prix de vente de l’acier, et plus particulièrement des produits longs. Les sidérurgistes tentent de résister avant d'admettre que le secteur est pris dans une crise structurelle… et non pas conjoncturelle.
Causes techniques Des causes techniques bouleversent également le métier : l'apparition de nouveaux procédés : le laminage à chaud en continu repousse la taille minimale d'un complexe sidérurgique rentable entre annuelles de produits plats, ou à de produits longs. Les hauts fourneaux suivent cette évolution grâce à la généralisation de l'agglomération des minerais, tandis que le convertisseur à l'oxygène et la coulée continue se généralisent. Or l'« usine modèle » fondée sur les procédés de la génération antérieure (convertisseurs Thomas ou Martin, coulée en lingot ou en gueuses,…) avait une capacité optimale de ; le four à arc électrique permet la production à faible coût de beaucoup d'alliages ; l'apparition de nouveaux matériaux, comme les plastiques ou le béton précontraint : les usines spécialisées sur les aciers bas de gamme ou sur la fonte en gueuses voient leurs marchés disparaitre progressivement. L'acier lui-même évolue dans ses caractéristiques comme dans sa mise en œuvre : pour construire un pont on utilise, à caractéristiques techniques égales, deux fois moins d'acier en 1979 qu'en 1959.
thumb|Un ancien wagonnet servant à remonter le minerai des mines.
Enfin, la faible teneur en fer du minerai local, la minette lorraine (entre 30 et 40 %), est un handicap insurmontable dès que le coût du transport maritime baisse. La faible teneur en fer de la minette entraîne en effet une consommation accrue de coke au haut fourneau, pour fondre une gangue de faible intérêt économique (la valorisation de cette gangue sous la forme de laitiers n'étant pas rentable).
Le manque d'investissement pour maintenir certaines entreprises à la pointe de la technologie est aussi patent. Le coût de la main d'œuvre qui augmente rend incontournable l'évolution vers des usines géantes et automatisées. L'ouverture des frontières européennes élimine rapidement les sidérurgistes ayant mal anticipé ces changements.
Histoire de la crise Années 1960 - 1973 : premiers chocs La crise de la sidérurgie débuta lors de la seconde moitié du , dans les années 1960La Lorraine face à la crise sidérurgiqueSidérurgie lorraine: l'illusion tragique. En 1961, une première crise secoue le secteur, avec un ralentissement de la demande et un effondrement des prix. À compter de cette époque, les mines feront l’objet de restructurations avec des conséquences sur leurs effectifs. La « Convention générale État-sidérurgie » de 1966, suivie l’année suivante par un plan professionnel programmant suppressions de postes sur cinq ans. Puis, en 1971, un plan de conversion des sites du groupe Wendel-Sidelor concernera suppressions d’emplois.
La pauvreté en fer de la minette lorraine pénalise durement les mines lorraines, alors que les sidérurgistes importent de plus en plus de minerais riches pour sauver leurs marges. En 1955, les mines de fer lorraines emploient quelque . De 1960 à 1967, les effectifs des mines de fer lorraines passent de . La production lorraine se stabilise ensuite de 1968 à 1974 autour de annuelles, la productivité permet de diminuer dans le même temps les effectifs qui passent de .
+ Effectifs des mines de fer lorraines195319551960196219631965196719691974Effectifs au 30 sept. selon
Pour autant, la situation ne semble pas désespérée, surtout pour les sidérurgistes : . La production régionale d'acier passe de en 1966 à en 1970. Quelques unités très modernes, comme la coulée continue d'aciers spéciaux ou le procédé Kaldo illustrent les ambitions des sidérurgistes.
1973 - 1975 : le cataclysme En 1973, le premier choc pétrolier, enclenche une mutation économique mais l'aspect pétrolier masque la profondeur de la crise. De 1960 à 1973, la croissance française est en moyenne de 6 %. De 1974 à 1979, elle n'est que de 3 %.
En 1975, la chute brutale de la demande d'acier, engagée en 1973 au moment du premier choc pétrolier . La production d’acier passe de plus de en 1974, à environ en 1975.
+ Effectifs de la sidérurgie lorraine196419621968197519791982198719901999
1975 - années 1980 : les restructurations
vignette|upright=1.6|Évolution des effectifs dans les mines de fer et dans la sidérurgie. Les deux temps de la crise sont bien visibles par le décalage des courbes. Les fermetures de 1975 aux années 1980 ne se limitent pas à la Lorraine.|alt=courbes des effectifs
Les premières fermetures concernent essentiellement des unités obsolètes, mal configurées ou mal gérées. Elles ne suffisent pas. En 1979, le plan du gouvernement est celui du « sauvetage de la sidérurgie française ». Il implique d'autres très lourdes conséquences sociales, avec d’emplois en quelque concentrées sur les bassins industriels de Longwy, mais aussi dans le Valenciennois, à Denain et Trith-Saint-Léger. Alors qu'en 1930, le bassin de Longwy avait produit, à lui seul, plus du tiers de la production sidérurgique française avec fourneaux en activité, ce plan condamne ses sites historiques, comme l’usine de la Chiers qui passe, en 1976, de fourneaux et à en 1980.
En France, l'élection présidentielle française de 1981 amène à la suspension du plan Barre de 1978 destiné à restructurer le secteur. La nationalisation ne change pas fondamentalement la gestion d'une industrie gérée de facto par l'État. Le gouvernement Mauroy doit trouver un équilibre entre les attentes de l'électorat et la réalité de la situation, qu'il n'appréhende que lentement. Finalement, le Plan acier de 1984 annonce une restructuration douloureuse.. Mais .
Au Luxembourg, dont l'industrie sidérurgique a été pendant longtemps la première source d'emploi et de richesse du pays, jusqu'à représenter 45 % du PIB national., l'Arbed ferme son dernier haut fourneau à Esch-Belval en 1997. Les usines se réorganisent sur des produits longs fabriqués dans des aciéries électriques. Les grosses poutrelles fabriquées à Differdange, et surtout les palplanches de Belval, sont des marchés stables et très rentables.
La vallée de la Fensch s'organise finalement autour de son laminoir à chaud, un des plus vieux d'Europe, mais aussi un des plus performants, pour produire des tôles.. Une nouvelle aciérie dotée de convertisseurs à l'oxygène de type LWS et de deux coulées continues est construite en 1977-1978.. En 1984, la construction de l'usine de Sainte-Agathe à Florange oriente le site vers les aciers à haute valeur ajoutée pour l'automobile.
Le laminoir à rails de Hayange, en reprenant le carnet de rails de chemin de fer fabriqués au Luxembourg, atteint des niveaux de production satisfaisants sur un marché très rentable.