Les déplacements contraints de population en Éthiopie se déroulent principalement dans le cadre de deux types de projets politiques menés par les différents gouvernements éthiopiens depuis les années 1950 : le resettlement et la villagisation. Ils sont généralement menés de façon simultanée. Dans tous les cas, l’État use de la violence pour contraindre les populations à quitter leur domicile originel.
Villagisation À l’instar de ce qu’ont connu la Tanzanie cf. Denis Martin, « Zizanie en Tanzanie ? Les élections tanzaniennes de 1975, ou les petits nons du Mwalimu », in Aux urnes l'Afrique ! Élections et pouvoirs en Afrique noire, Paris, Pédone, 1978, . spécialement pp. 97 – 98. et James C. SCOTT, Seeing Like a State. How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, New Havan & London, Yale University Press, spécialement pp. 223 – 261. ou le Mozambiquecf. M. Anne Pitcher & Kelly M. Askew ., les programmes de villagisation consistent en le regroupement de maisons pour créer des villages en zone rurale, où l’habitat est habituellement plutôt dispersé. Les buts de ces programmes sont multiples : regrouper les habitations autour d'adductions d'eau, d'écoles et de dispensaires, mais aussi assurer un meilleur contrôle de la population en la concentrant autour de structures étatiques (coopératives agricoles, associations paysannes cf. Wendy James, Donald L. Donham, Eisei Kurimoto, Alessandro Triulzi, Remapping Ethiopia. Socialism & After, Oxford, James Currey, 2002, .). Il s'agit de l'un des traits principaux des projets visant à modifier en profondeur la société portés par la plupart des régimes socialistes. En Éthiopie, les premiers programmes de villagisation sont apparus dans la région du Balé en 1978, et ont été généralisés avec le premier plan décennal (1985-1994), qui comptait de nombreux projets dans la région du Harargé cf.John M. Cohen & Nils-Ivar Isaksson, « Villagisation in Ethiopia's Arsi Region », Journal of Modern African Studies, 25 (3), 1987, pp. 435 – 464. Marc Fontrier, La chute de la junte militaire éthiopienne (1987 – 1991), Paris, L’Harmattan, 1999, ..
Resettlement Le resettlement prend la forme d'un déplacement de population d'une région à une autre et dans une optique d'installation à long terme, le tout sous la direction de l’État. L'essentiel des personnes ainsi réinstallées en Éthiopie provenaient des hautes terres septentrionales et ont été réinstallées dans les basses terres de l'ouest (régions de Metekel, de Métemma, du Kaffa) ou de la vallée du Rift (Sidamo, Awash). Les basses terres éthiopiennes sont généralement considérées comme inhabitées par les habitants des plateaux et les gouvernements successifs ; elles sont donc vues comme la solution aux problèmes de surpopulation des hauts plateaux. Dans les faits, ces programmes ont souvent inclus une villagisation des foyers dans leur zone d'arrivée, ainsi que des tentatives d'introduction de nouvelles organisations sociales et de nouvelles techniques agricoles.
Historique Sous l’Empire Les premiers programmes de déplacements de population apparurent en Éthiopie en 1958 cf. Eshetu Chole & Teshome Mulat, « Land Settlement in Ethiopia : A Review of Developments », in A. Oberai, Land Settlement Policies and Population Redistribution in Developing Countries, New York, Praeger, 1988, .. Sous l'empire, l'essentiel des programmes étaient menés par des gouverneurs de région cf. Alula Pankhurst & François Piguet, , .. Lors de la révolution de 1974, foyers avaient déjà été déplacés, soit 0,2 % de la population rurale éthiopienne cf. Adrian Wood, « Spontaneous Agricultural Resettlement in Ethiopia », in J. Carke & L. Kosinski (eds.), Redistribution of Population in Africa, Londres, Heinemann, 1982, . . Les programmes de resettlement étaient alors vus comme la solution à de nombreux problèmes : ils devaient permettre d’occuper les chômeurs urbains de plus en plus nombreux, de donner des terres aux ruraux victimes du stress foncier, d’introduire de nouvelles techniques de culture ou de mettre fin aux famines récurrentesAlula Pankhurst & François Piguet, Moving People in Ethiopia,op.cit., . Ils étaient aussi entraînés par la création de grandes exploitations agricoles et de grands projets de culture mécanisée à l'instar du programme Chillalo dans la région de l'ArsiDessalegn Rahmato . ou des plantations de canne à sucre dans l'Awash.
Sous le Derg Le régime du Derg fut le principal organisateur de déplacements de populations de ce type dans l'histoire de l’Éthiopie. Entre la prise du pouvoir par la junte militaire en 1974 et la grande famine de 1984, foyers, soit , ont été réinstallés sur 88 sites répartis dans 11 régions administrativesAlula Pankhurst & François Piguet, Moving People in Ethiopia. op.cit. p.10.. Mais c'est lors de la grande famine de 1984-1985 que l'essentiel des foyers ont été déplacés. Le programme de resettlement du derg prévoyait le déplacement de foyers, soit . 50 % des foyers déplacés provenaient de la province du Wollo ; 33 % de celle du TigrayDessalegn Rahmato , spécialement p. 16.. Le déplacement de populations répondait aussi à des objectifs politiques, comme dépeupler les régions qui abritaient des combattants opposés au régime (Tigray occidental)Alula Pankhurst & François Piguet,op.cit., p. 11 ou installer des populations fidèles à la Révolution et au régime dans les zones frontalières réputées moins sûrescf. Gebre Yntiso , spécialement ..
Théâtre de nombreux conflits (Première guerre civile soudanaise, guerre en Érythrée puis guerre civile somalienne), la Corne de l'Afrique était déjà une zone où circulaient de très nombreux réfugiés, ce qui se poursuit jusqu'à aujourd'hui cf.UNHCR, UNHCR Global Trends. A Year of Crises, p. 13. http://www.unhcr.org/4fd6f87f9.pdf, consulté le 28 décembre 2012.. L'hébergement des réfugiés étrangers et des réfugiés éthiopiens de retour en Éthiopie a pu être assuré par des programmes de resettlement.
En plus de ces déplacements de population sur de longues distances, le régime militaire avait aussi programmé le regroupement en villages de 33 millions de personnes entre 1985 et 1995John M. Cohen & Nils-Ivar Isaksson, « Villagisation in Ethiopia's Arsi Region », The Journal of Modern African Studies, vol. 25, n°3, septembre 1987, , spécialement .. Dès 1986, avaient été regroupées en villagesJohn M. Cohen & Nils-Ivar Isaksson , , mais l'instabilité des périphéries due aux nombreux groupes armés qui y opéraient (TPLF, OLF, etc. ) ne permit pas de former plus de villages. La chute du régime empêcha la réalisation complète du projet du Derg. La majorité des personnes déplacées par la junte militaire sont retournées dans leurs régions d'origine après la chute du régimeAlula Pankhurst & François Piguet, op.cit, p. 13. Dans de nombreux cas, leurs anciennes terres avaient été redistribuées, ce qui entraîna des migrations en « aller-retour » entre la zone de resettlement et la zone anciennement habitée.
Sous le FDRPE Pendant les années de lutte armée qu'il mena contre le Derg, le Front de libération du peuple du Tigray (TPLF) était opposé aux programmes de resettlement, et il réaffirma cette position après avoir pris le pouvoir en 1991Alula Pankhurst & François Piguet, op.cit, p. 140.. C'est au début des années 2000 que le gouvernement issu de ce groupe armé revu sa position quant aux transferts de populations. Devant faire face à une nouvelle famine, le régime du Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (FDRPE) se convertit alors aux programmes de resettlement. Depuis cette date, les déplacements de population sont une composante essentielle de la politique gouvernementale de lutte contre la pauvreté cf. Alula Pankhurst & François Piguet , p. 247. Le but alors invoqué était de transférer des populations victimes de disette vers des régions plus productives d'un point de vue agricole. Les foyers déplacés ne devaient toutefois plus être transférés d'un kilil à un autre. Chaque resettlement devait à présent avoir lieu au sein des régionshttp://www.irinnews.org/Report/48797/ETHIOPIA-Rural-resettlement-programme-criticised, consulté le 27 décembre 2012., et c'étaient pour l'essentiel les régions elles-mêmes qui organisaient les déplacementsAlula Pankhurst & François Piguet ,.
En , pour faire face à la famine qui touchait les campagnescf.Sabine Planel, « Réalités, perceptions et usages des « famines vertes » du Sud éthiopien », Revue Tiers Monde, 2005/4,, 837-859., le gouvernement annonçait un programme de déplacement de dans les trois années à venirAlula Pankhurst & François Piguet .. En 2006, foyers avaient déjà été déplacésAlula Pankhurst & François Piguet , p.141. Le financement du programme fut dans une large mesure assuré par des partenaires internationaux, au premier rang desquels l'Union européenne et USAIDAlula Pankhurst & François Piguet , p. 140..
En plus de la lutte contre l'insécurité alimentaire, l'essentiel des projets de resettlement mis en place depuis l'accession du FDRPE au pouvoir en 1991 furent justifiés par des projets de développement. La construction de barrages ainsi que la vente de terres à des investisseurs étrangers provoquèrent le déplacement forcé de dizaines de milliers de personneshttp://www.guardian.co.uk/global-development/2012/feb/23/ethiopia-dam-project-resettlement-concerns consulté le 26 décembre 2012. notamment dans la Région des nations, nationalités et peuples du Sud (SNNPR) et celle de Gambelahttp://www.huffingtonpost.com/2012/01/17/ethiopia-forced-resettlement_n_1210015.html, consulté le 27 décembre 2012.. De plus, d'autres motifs purent être invoqués comme justification de déplacements de population. Ainsi, la réhabilitation du Parc national de Nechisar, près d'Arba Minch, provoqua entre 1994 et 2004 le déplacement de plusieurs milliers de foyersTadesse Berisso .. Les techniques mises en place pour inciter les populations à participer aux programmes furent souvent les mêmes que sous le Derg, laissant une grande part à la coercition. Si l'accent fut officiellement mis sur les déplacements « volontaires », il fut dans les faits courant que les autorités locales aient recours à des menaces pour convaincre les populations de la nécessité de l'application des politiques publiquescf. Rony Emmenegger, Sibilo Keno & Tobias Hagmann, « Decentralization to the household : expansion and limits of state power in rural Oromiya », Journal of Eastern African Studies, vol. 5, n°4, 2011, pp. 733 – 754. René Lefort, « Power – mengist - and peasants in rural Ethiopia, the May 2005 elections », The Journal of Modern African Studies, vol.45, 2007, pp. 253 – 273, et René Lefort, « Power – mengist – and peasants in rural Ethiopia : the post-2005 interlude », The Journal of Modern African Studies, vol. 48, issue 3, 2010, .. La dimension forcée des programmes de villagisation mis en place dans les régions de Gambela et du SNNPR a fait l'objet de rapports détaillés de la part d'organisations internationaleshttps://www.hrw.org/node/104284/section/1, consulté le 27 décembre 2012..
À ces déplacements de populations organisés pour des motifs de développement, il faut ajouter les programmes de resettlement organisés pour venir en aide aux déplacés de la guerre Érythrée-Éthiopie, entre 1998 et 2000, notamment à Zalambesacf. Behailu Abebe, « War, Displacement and Coping. Stories from the Ethio-Eritrean War », in Alula Pankhurst & François Piguet (eds.) , ..
Finalement, avec plus de déplacées entre 2003 et 2006, les resettlements sous le FDRPE ont concerné autant de personnes que les projets menés par le derg dans les années 1980Alula Pankhurst & François Piguet , .. Toutefois, depuis 2007, il semble que les projets de déplacement soient de moins en moins nombreux ; les programmes de type Productive Safety Net les remplaçant comme principal outil de lutte contre l'insécurité alimentaire.
Conséquences