La Lorraine 37L, ou selon sa désignation officielle au sein de l'armée française Tracteur de ravitaillement pour chars 1937 L (TRC 37L), est une chenillette développée par Lorraine-Dietrich pendant l'Entre-deux-guerres, juste avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Elle répond à une commande de l'armée française lancée en pour un véhicule de transport de carburant et de munitions complètement blindé, destiné à ravitailler les unités de chars sur la ligne de front.
Un prototype est construit en 1937, et la production démarre en 1939. Entretemps, le châssis sert également au développement de deux modèles de transports de troupes et un chasseur de chars. Équipant les principales unités mécanisées de l'infanterie française, la Lorraine 37L est largement employée pendant la bataille de France en mai-. Après l'armistice, le régime de Vichy poursuit clandestinement ses projets, et aboutit à la conception d'un véhicule de combat blindé. Après la libération de la France, la production reprend, portant le nombre total de chenillettes produites à .
L'Allemagne a utilisé de nombreux exemplaires capturés (environ 300), d'abord dans leur rôle de ravitailleur puis, trouvant les chenillettes et en particulier leurs suspensions particulièrement fiables, en les convertissant en de multiples versions, en chasseurs de chars (les Marder I) ou en canons automoteurs. Ce travail a notamment été l'œuvre du Baukommando Becker.
Conception
En 1934, le Haut-commandement français donne l'ordre de mettre au point un véhicule de ravitaillement permettant d'augmenter l'autonomie des unités de chars. Cette année-là, le tracteur chenillé de ravitaillement Renault 36R est retenu pour poursuivre sa mise au point ; trois-cents exemplaires sont commandés en 1938. Néanmoins, ce tracteur n'est que partiellement blindé ; aussi, le , le Haut-Commandement lance un nouvel appel à projets pour, cette fois-ci, un engin de ravitaillement complètement blindé, capable d'approvisionner en essence et en munitions les chars engagés directement sur la ligne de front.
Début 1937, Lorraine-Dietrich termine son prototype. Il s'agit d'une version rallongée d'un modèle de tracteur chenillé servant à l'approvisionnement de l'infanterie, proposé en 1931 comme alternative à la chenillette Renault UE. En , la commission du matériel, c'est-à-dire la , est convoquée pour évaluer ce prototype, et elle a jusqu'au pour se prononcer, quand bien même les tests ne seraient pas achevés alors. Le prototype n'arrive devant la commission que le , et est testé jusqu'au . Bien que le véhicule atteigne les , celle-ci chute à lorsqu'il lui est adjoint sa citerne d'essence en remorque, ce qui rend le modèle inacceptable du point de vue de la commission. De fait, retour aux ateliers pour le prototype, pour qu'on lui substitue un moteur plus puissant et un embrayage plus performant. De retour sur la piste d'essai entre le et le , la Lorraine 37L atteint désormais les exigés par la commission.
Production
La Commission de Vincennes approuve le projet fin 1937, particulièrement satisfaite de la robustesse de ses suspensions. Ce dernier point fait qu'en , au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la totalité de la production de ces suspensions est réservée pour des modèles les plus grands de chez Lorraine. Le modèle Lorraine devant servir d'alternative à la chenillette Renault UE, bien qu'également en bonne voie pour être validée par la Commission parmi les autres candidates, n'est pas mis en production ; la commande de cent exemplaires passée au début de 1939 est alors transformée en une commande supplémentaire de Lorraine 37L. En 1938, l'armée passe trois commandes, de 78, 100 et encore 100 exemplaires pour ce Tracteur de Ravitaillement pour Chars 1937 L (TRC 37L). En 1939, une quatrième commande, encore pour 100 véhicules, puis une cinquième pour 74 nouvelles chenillettes, ainsi que la conversion de la commande de 100 modèles courts type Renault UE en Lorraine 37L porte le nombre total de chenillettes commandées à 552 exemplaires. Le premier véhicule est livré par Lorraine-Dietrich le , et au , ce sont 212 véhicules qui ont été perçus par l'armée française.
Après le déclenchement du conflit, l'intention du Haut-Commandement d'augmenter fortement le nombre de formations blindées devait pousser à augmenter en conséquence les commandes de Lorraine 37L, portant à leur nombre théorique. Devant être livrées à raison de par mois, ce rendement devait être porté à soixante-dix exemplaires mensuellement. Afin de permettre à Lorraine-Dietrich de répondre à cette hausse soudaine de la demande, une partie de la production est confiée à Fouga, basée à Béziers, dont on escomptait une production mensuelle de vingt à trente unités. En réalité, cette production théorique n'est jamais atteinte ; on compte vingt exemplaires livrés en , et trente-deux en (au cumul des deux constructeurs). Au , 432 ont été livrés par Lorraine et Fouga, sur les produits. La production se poursuit durant la bataille de France, et ce sont au total environ qui ont été produits à l'arrêt des combats, le .
En 1939 et 1940, la production se fait principalement à l'usine Lorraine de Lunéville. Début 1939, on décide de bâtir une usine plus au sud, moins vulnérable en cas de bombardement allemande, à Bagnères-de-Bigorre. n'a certes produit aucune chenillette avant l'armistice mais, comme l'usine Fouga de Béziers, elle se trouve en Zone libre. Le régime de Vichy poursuit la production des chenillettes après à hauteur d'environ . Certaines chenillettes verront leur châssis raccourci, la suspension se réduisant à deux bogies par côté.
Officiellement, aucune production n'a de destination militaire, il s'agit de tracteurs agricoles, de tracteurs forestiers ou d'engins de travaux ; néanmoins, le constitue en fait une production clandestine de véhicules de combat blindés, dont la conversion reste aisée. Les ateliers de construction d'Issy-les-Moulineaux produisent en secret des coques blindées pour ces véhicules, qui sont stockées de manière clandestine. Après l'occupation de la Zone sud en , bon nombre de ces prétendus tracteurs sont cachés. Au printemps 1944, la Résistance française attaque l'usine de Bagnères sur ordre de Londres, les Alliés soupçonnant que sa production était en fait destinée à l'effort de guerre allemand. Afin d'éviter d'autres attaques, la Résistance est informée des intentions réelles de la firme et est impliquée dans le programme de production clandestine durant l'été 1944, obtenant la promesse de pouvoir les armer et les utiliser. Les vingt premières sont livrées en , et les usines continuent de modifier des véhicules jusqu'à la fin du conflit, à raison d'une vingtaine par mois, la plupart du temps en ajoutant une superstructure montée d'une mitrailleuse, à l'avant ou à l'arrière du châssis.
Description
Dérivé d'un projet précédent de chenillette, la Lorraine 37L est un véhicule plutôt petit, faisant juste de large. Lorraine donne un peu plus d'espace en allongeant la caisse, donnant un châssis long de , son véhicule ayant dès lors une allure oblongue. Dépourvue de tourelle ou de superstructure, la chenillette fait seulement de haut. Ces dimensions réduites, associées à un faible blindage - sur les côtés constitués de plaques rivetées, pour le fond et le dessus de la caisse et pour la section arrondie en fonderie du nez — assurent à la chenillette un faible poids : la TRC 37L fait seulement à vide, l'adjonction de sa remorque ajoutant . De par le faible poids de l'engin, les suspensions sont plutôt robustes et très fiables comparées aux différents systèmes utilisés par les divers blindés en service à l'époque au sein de l'armée française, qui sont soit très complexes soit peu résistants. Six grandes roues de route rassemblées par paires en trois bogies assurent une bonne répartition de charge au sol, conférant au véhicule la capacité de se déplacer même sur des sols peu favorables (sable, marécage). Chaque bogie est libre dans son mouvement selon l'axe vertical, sa suspension étant assurée par un ensemble inversé de ressorts à lames, disposé juste sous le cheminement supérieur de la chenille, les trois ensembles se logeant entre les quatre galets de roulement supportant le retour de chenille. Les chenilles font de large. Les roues dentées d'entraînement se trouvent à l'avant, animée par la transmission se logeant dans le nez du véhicule. Les deux membres d'équipage, pilote à l'avant gauche, sont séparés par le levier de vitesses. L'entrée se fait par deux larges écoutilles d'accès, l'écoutille supérieure s'ouvrant vers le haut, l'écoutille basse vers le bas.
Le compartiment moteur, disposé au centre du véhicule, est séparé du compartiment de pilotage par une cloison. Un silencieux se trouve à l'extérieur gauche du véhicule, sous un capotage blindé. Tous les véhicules du type sont motorisés par un Delahaye type 135, 6 cylindres en ligne, de de cylindrée, développant à , pour une vitesse de pointe de . La chenillette est capable de franchir un gué de , une tranchée de , une pente à . Le réservoir de lui donne une autonomie théorique de .
Comme pour la Renault UE, la TRC 37L était livrée avec une remorque chenillée blindée dotée de deux roues de route de chaque côté, comportant une benne blindée permettant de transporter soit une charge de de munitions, soit un réservoir d'essence de ; la remorque chargée pouvait atteindre les , portant le poids du convoi à , et sa longueur à . Avec ses de largeur, la remorque est un peu moins large que la chenillette, mais plus haute avec ses . La remorque comporte également une pompe à essence Vulcano et des conteneurs à huile, graisse, eau et d'autres ustensiles nécessaires à l'entretien des chars.
Mission tactique et organisation
En 1939, la Lorraine 37L a progressivement rejoint les unités de ravitaillement des bataillons de chars, mais cette arrivée correspond à un changement de pensée tactique concernant l'usage de l'arme blindée. Au début des années 1930, la doctrine française favorisait la construction de ceintures de protection toujours plus profondes afin de contrer les tactiques d'infiltration de l'infanterie ennemie, empêchant ainsi les attaques de se développer suffisamment jusqu'à devenir des manœuvres de grande envergure, champ dans lequel les Français semblaient conscients d'être moins fins stratèges que leurs adversaires les plus probables, les Allemands. Considérant que tout ennemi devrait se défendre de la même manière, la branche blindée de l'infanterie française s'était d'abord préoccupé du problème épineux de parvenir à percer un système de défense en profondeur similaire, rendant nécessaire une coopération importante avec l'infanterie à pied. Néanmoins, l'autre morceau de cette stratégie, l'enveloppement des forces ennemies, avait été jusque-là laissé de côté.