L’ecclésiologie (étymologiquement « étude de l'Église ») est une branche de la théologie chrétienne qui étudie les origines du christianisme et, d'un point de vue croyant, le rôle de l'Église dans l'histoire du salut. Cette Église est formée par les fidèles, unis dans le baptême et dans la foi en la Résurrection du Christ : ils constituent une « assemblée », lekklesia (Εκκλησία).

Dans une perspective historique, l’ecclésiologie traite de l'évolution de ces « assemblées » qui sont devenues des Églises en tant qu'institutions, avec leurs structures et leurs hiérarchies propres. Il existe ainsi une ecclésiologie catholique, une ecclésiologie orthodoxe, une ecclésiologie protestante, et, depuis la seconde moitié du , une ecclésiologie œcuménique ou interconfessionnelle.

L'ecclésiologie entretient des rapports étroits avec la théologie pastorale, qui réfléchit à l'engagement ecclésial chrétien, et le droit canonique, quand il en existe un, certaines Églises préférant parler de « discipline de l'Église ».

Présentation Les grandes périodes de réflexion ecclésiologique ont été : le Moyen Âge, au cours de la longue confrontation entre l'Empereur et le pape ; au , la Réforme, qui aboutit à l'émergence des Églises protestantes et la Réforme catholique, mise en route par le concile de Trente ; le , avec l'école de Tübingen : la dimension spirituelle et charismatique de l'Église prend le pas sur son organisation juridique et en termes de pouvoir ; le concile Vatican II pour le catholicisme, qui remet en cause l'ecclésiologie monarchique jusque-là dominante, et rend au « peuple de Dieu » sa place centrale dans le mystère du salut.

L'œcuménisme s’attelle à comprendre et résoudre les problèmes existant entre les diverses Églises. Ainsi, le dernier document de Foi et Constitutionn° 198, publié en 2005, « cherche à exprimer des convictions communes sur l'Église, sa nature et sa mission, et à identifier les problèmes ecclésiologiques qui continuent à diviser les Églises aujourd'hui »Coe, La nature et la mission de l’Église – Vers une déclaration commune, document de Foi et constitution n° 198, publié en 2005 .

L’ecclésiologie catholique avant le concile Vatican II L'appareil institutionnel Dans l’histoire de l’Église, les premiers traités ecclésiologiques sont des traités de droit canonique sur l’autorité du pontife romain. Ils apparaissent dès le début du , avec le commencement du processus de la formation des États souverains, comme une réponse à une exigence de la part de l’Église catholique de se définir par rapport au nouveau pouvoir politiqueP. Tihon, « L’Église », in Les signes du salut (sous la dir. B. Sesboüé), Paris, Desclée, coll. Histoire des dogmes, 1995, pp. 448-464.. C’est à cette époque, qu’on peut faire remonter la compréhension de l’Église en terme sociétaire : l’Église comme société structurée, avec une hiérarchie, un corps social distinct du corps politique. Ces traités théologiques insistent surtout sur ce qui structure ce corps et le rend souverain par rapport à son interlocuteur, l’État souverain.

Cependant, avec la Réforme protestante du , la place et le sens de l’appareil institutionnel ainsi que la légitimité de l’autorité papale sont mis en cause et cela, au nom même de l’ecclésiologie. En effet, les réformateurs dans leur ensemble cherchent à rétablir le règne du Christ contre le règne d’une Église qu’ils estiment prise dans son système de lois, de pratiques, d’autorité cléricale, parfaitement personnifié par le pape et son pouvoir monarchique. Pour eux, ce qui unit les chrétiens, rappellent-ils sans cesse, ce n’est pas le corps visible, extérieur, structuré, mais c’est le Christ lui-même. La véritable Église ne peut résider dans l’institution corrompue que les réformateurs ont sous les yeux. Elle se définit comme « une assemblée de tous les croyants en Christ sur terre », « une communauté ou assemblée de saints dans la foi », un sancta fidelium congregatioMartin Luther, « De la papauté de Rome », Œuvres, t. II, Genève, Labor et Fides, 1966, p. 30..

Par opposition aux réformateurs qui affirmaient l’invisibilité essentielle de l’Église, la réponse catholique de la Contre-Réforme insiste sur l’aspect extérieur : même dans l’ordre visible, l’Église prouve qu’elle est la véritable Église de Jésus-ChristP. Tihon, op.cit., 478-482 p.. À cet égard, l’exemple est la définition du cardinal Bellarmin « l’Église est une assemblée aussi visible et palpable que le sont l’assemblée du peuple romain, ou le royaume de France, ou la république de Venise »Robert Bellarmin, De controversis…, Livre III, chap. II. in P. Tihon, op.cit., p. 478. Depuis lors, l’ecclésiologique catholique s’est surtout attachée « à prouver la visibilité de l’Église, résumée dans le pape, à faire comprendre que l’Église est le signe visible de Dieu, l’étendard que Dieu dresse sur la montagne sainte pour montrer à l’humanité errante le droit chemin »Joseph Ratzinger, Le nouveau people de Dieu, Paris, Aubier, 1971, pp. 5-6..

Face à la société nouvelle issue des Lumières et de la Révolution française, l’Église catholique, dans l’intention d’y résister, s’est présentée comme « société parfaite »Yves Congar, « L’ecclésiologie, de la révolution française au concile du Vatican sous le signe de l’affirmation de l’autorité » in L’Ecclésiologie au , coll. « Unam Sanctam », n. 34, Paris, Cerf, 1960, p. 77-114.. Cette qualification avait pour but d’assurer l’indépendance totale de l’Église vis-à-vis de la société : « ce royaume de Dieu, écrit Pie IX, est le royaume d’une société parfaite qui se règle et se gouverne selon ses propres lois et son propre droit, par ses propres chefs »Pie IX, Encyclique Vis dum a Nobis, aux évêques d’Autriche, 7 mars 1874..

Exprimer la réalité de la foi Cette position prise par l’ecclésiologie catholique au cours des siècles pratiquement jusqu’au concile et qui insiste sur la dimension institutionnelle de l’Église, sur sa visibilité, comme l’ont fait remarquer plusieurs théologiens du , est insatisfaisante car ces expressions n’exprimaient pas tout ce qui peut être dit sur l’Église ; et même, son mystère le plus intime, sa propre essence, n’y étaient pas dévoilés. Au contraire, si on prend l’État comme analogue premier de l’Église, nous avons pour effet de mettre l’accent sur la réalisation organisationnelle de celle-ci. Et le danger devient que le chrétien individuellement considère l’Église comme une organisation juridique dressée en face de lui, de la même manière que l’État. Ainsi, pour Yves Congar, il s’agit surtout de la manière de poser la question ecclésiologique qui est erronée parce que le concept naturel de société, terme emprunté dans le domaine juridique, fait que la dimension surnaturelle de l’Église passe forcément au deuxième plan.

En conséquence, déjà à partir de Möhler et Newman au , et, par la suite, avec de nombreux autres théologiens du A. Birmelé Le salut en Jésus-Christ dans les dialogues œcuméniques, Cogitatio Fidei 141, Paris, Cerf, p. 211-218., on commence à percevoir la nécessité d’une part, de pouvoir souligner davantage la dimension surnaturelle l’Église, sa réalité de foi, et d’autre part, de trouver une solution conceptuelle qui vise à dépasser cette dichotomie Église visible-Église invisible, « société organisée d’une part et corps mystique d’autre part »Concile Vatican II, Lumen Gentium, 8., en reconnaissant toutefois l’existence de la dualité. Une tâche nouvelle se pose alors à l’ecclésiologie, « il s’agit d’embrasser à nouveau, d’un seul regard, l’aspect intérieur et l’aspect extérieur de l’Église, pour en faire l’unité »J. Ratzinger, Op. cit., p. 6.. Analysons comment l’ecclésiologie catholique moderne a cherché à y répondre.

L'ecclésiologie catholique moderne

L’encyclique Mystici Corporis Christi Avant d’aborder de quelle manière Vatican II a cherché à répondre à ces problématiques, il faut souligner une étape importante de la réflexion ecclésiologique au sein de l’Église catholique d’avant le Concile avec la parution, en 1943, de Mystici Corporis ChristiPie XII, Encyclique Mystici Corporis Christi, 1943. Cf. Denzigzr, 3800-3822.. Par cette encyclique, le pape Pie XII, avec l’introduction de l’expression « corps mystique du Christ »Cette notion en ecclésiologie était précédemment élaborée par le jésuite belge E. Mersch, La théologie du Corps mystique, Paris, DBB, éd., 1954., va à l’encontre d’une compréhension ecclésiologique purement juridique de l’Église, en donnant une nouvelle approche christocentrique, et d’autre part, ne met plus l’accent uniquement sur la visibilité de l’Église. Cela dit, toute la difficulté de cette encyclique devient alors d’articuler les deux aspects, la dimension surnaturelle et la dimension naturelle, le corps mystique et la société hiérarchisée, dans le souci de ne pas tomber dans la tendance protestante qui marquerait davantage une césure et une conception purement spirituelle du corps mystique. Risque que les rédacteurs principaux de l’encyclique ont cherché à maîtriser, mais pour lequel selon CongarY. Congar, L’Église de saint Augustin à l’époque moderne, Paris, Cerf, 1970, p. 470-472. et TihonPaul Tihon, Op. cit., p. 520-522., la réussite n’a pas été brillante car, au fond, pour éviter ce danger ils ont gardé la notion de société comme concept porteur.

Vatican II Les concepts « sacrement-mystère » qui apparaissent dès le titre du premier chapitre et dans le premier article de Lumen Gentium, révolutionnent la manière de poser la question ecclésiologique et, par leur emplacement, deviennent des concepts porteurs, « la porte d’entrée » de l’ecclésiologie catholique moderne, répondant aux problématiques énoncées auparavant. Afin de mieux comprendre la portée ecclésiologique de ces deux termes, dans un premier temps, nous abordons comment le concile Vatican II s’appuie sur toute la richesse de la tradition pour en donner le sens ; dans un deuxième temps, le processus de l’élaboration du texte conciliaire qui a conduit au choix de cet emplacement et dans un troisième temps, quelques conclusions.

Le Mysterion Dans les études de SmuldersP. Smulders, “L’Église, sacrement du salut », dans G. Barauna, L’Église, Vatican II, t. II, Unam Sanctam 51b, Paris, Cerf, 1966, p. 317-328. et de CongarY. Congar, Un peuple messianique. L’Église, sacrement du salut ; salut et libération, Cogitatio Fidei 85, Paris, Cerf, 1975, p. 27-32. sur la question, « pour dépasser ce que le concept d’Église de la théologie traditionnelle de l’École avait pétrifié, d’étroit et d’unilatéral »W. Kasper, La théologie et l’Église, Cogitatio Fidei 158, Paris, Cerf, 1990, p. 351., la solution proposée par Vatican II n’est pas de nier la tradition, mais au contraire d’en saisir toute sa richesse en retrouvant le sens biblique et patristique de ces termes. En effet, le mot « sacramentum » est à rapprocher du mot « mysterium » car le mot « mysterium » est la transcription et le mot « sacramentum », la traduction, d’un même terme grec celui de « mysterion ». Or, le mystère au sens paulinien et patristique du terme est l’œuvre du salut que Dieu réalise dans le monde et qui se dévoile dans sa réalisation même. Le mot « mystère » appelle celui de « révélation », car à son origine le mystère est l’intention secrète que Dieu a sur le monde et qu’il fait connaître progressivement dans l’Ancien Testament et pleinement dans son Fils Christ Jésus.