Les autels tauroboliques de Lectoure sont une collection de vingt autels commémorant des sacrifices, appelés tauroboles, à la déesse Cybèle et à son parèdre Attis. Découverts, pour tous ceux qui sont conservés, lors de la reconstruction du chœur de la cathédrale de Lectoure (Gers), ces autels furent aussitôt constitués en « collection publique ». S’ils ne représentent pas la moitié des autels tauroboliques actuellement conservés en France, comme cela a été longtemps affirmé« Sur 40 tauroboles conservés en France, nous en possédons 20 » (Mary Larrieu-Duler, Sites et monuments du Lectourois, Lectoure 1974). Le chiffre de 40 doit être largement réévalué. , c’est du moins la collection la plus importante au monde par la quantité, la cohérence et l’état de conservation (Rome en conserverait une quinzaine). Ils se trouvent au Musée Eugène-Camoreyt de Lectoure.

Découverte

Lectoure, l’ancienne Lactora, est considérée comme une des « villes saintes » de la Gaule. La partie la plus élevée de la ville a connu une occupation permanente depuis la Préhistoire. Les Gaulois y ont laissé des puits funéraires. Lors de la période gallo-romaine, la ville descend dans la plaine, au pied de sa colline originelle, pour s’étendre selon l’urbanisme romain. Cependant les temples et les sites religieux seraient demeurés sur la hauteur. Deux temples au moins sont attestés par l'épigraphie mais non localisés, un à Jupiter et un à CybèleFrançoise Prévot, G. Fabre et P. Sillières, Inscriptions latines d'Aquitaine (ILA), Revue archéologique du Centre de la France, 2001, vol. 40, n° 1, pp. 304-306 . Après les grandes invasions et au Moyen Âge, la ville revient sur la hauteur, plus facile à fortifier.

En 1540, à l’occasion des grands travaux dans le chœur de la cathédrale et à côté, dans les ruines de l’église primitive dédiée à saint Thomas, on met au jour vingt ou vingt-deux autels tauroboliques. Leur nombre était probablement supérieur, si l’on s’en tient à divers témoignages le plus souvent indirects. On ignore si lors de leur découverte les autels se trouvaient déjà en remploi dans les murs de la cathédrale primitive, dans le rempart dit gallo-romain, ou dans le sol naturel.

Cette découverte a de grandes répercussions, car ces monuments sont cités dans l’ouvrage de Guillaume du Choul, en 1556Guillaume du Choul / Guillaume Rouillé, Discours de la religion des anciens romains, 1556 , qui dit que l’autel dédié à l’empereur Gordien servait de base à l’autel de l’église : Et en la dicte vile de Lectore, en vn petit temple ruiné de Saint Thomas, se voit en vne colonne, qui soustient l'autel, l'epitaphe cy apres mis: par lequel est congneu, que l'ordre des Decurions (que nous pourrons appeller Escheuins) feit pour la santé de Gordian l'Empereur, & de Sabina Trãquillina sa femme, & pour l'estat de la cité de Lectore, le sacrifice, nommé Tauropolium, à la Mere des Dieux. Cette collection a été immédiatement déclarée collection publique, vraisemblablement un des premiers musées de France, et les consuls de la ville se la transmettent scrupuleusement à chacune de leurs mutations.

On a longtemps considéré que la cathédrale et l’église Saint-Thomas avaient été édifiées sur les temples, ce qui correspond à la tradition et justifie la découverte des autels. Cependant, Georges Fabre et Pierre SillièresGeorges Fabre, Pierre Sillières, Inscriptions latines d'Aquitaine, p. 58-59 émettent l’hypothèse que les autels se seraient trouvés en remploi dans le premier rempart de la ville, qui passe précisément au niveau du chœur de la cathédrale. Pour appuyer cette proposition, l’absence de découverte de tout artefact de cette époque sur la partie sommitale de la colline lectouroise, ce qui laisse supposer qu’elle était alors inoccupée et que les temples se trouvaient plus bas, dans la partie haute du forum, qui se serait situé au nord-est de la cité antique, et les autels auraient donc été remployés pour la construction du rempart. La base du rempart médiéval, visible dans sa partie nord, près de la tour du Bourreau, est constituée de blocs de remploi antiques.

En 1591, on construit la maison commune (sur l’emplacement de l’actuelle halle aux grains). Les autels tauroboliques et d’autres stèles y sont encastrés, accolés deux par deux, dans la partie haute des piliers. Ils y restent jusqu’en 1840, où l’édifice est détruit par un incendie. On reconstruira quelque temps après une nouvelle halle, et les autels sont entreposés dans une salleJean-François Bladé, Contes populaires de Gascogne, Paris, Maisonneuve, 1889, préface de l’ancien palais épiscopal, devenu hôtel de ville depuis 1819. En 1874, Eugène Camoreyt, modeste professeur de dessin et érudit amateur, les installe dans l’ancienne chapelle des évêques, comme pièces maîtresses du musée qu’il va peu à peu constituer.

Les tauroboles Le taurobole est un sacrifice de sang, où l’on égorge un animal pour obtenir l’intercession de la déesse Cybèle : en général un taureau, d’où le nom. Il peut s’agir d’un bélier, auquel cas le sacrifice est un criobole, pratiqué en l’honneur d’Attis, parèdre de Cybèle, et les sacrifices (taurobole et criobole) étaient souvent réalisés ensemble, mais le mot criobole n’apparaît pas dans les inscriptions. Les tauroboles font l’objet de grandes cérémonies, peu fréquentes, et réunissant de grandes quantités de prêtres et de fidèles. On a recensé à Lactora trois grandes cérémonies aux II et III siècles : le (sous Marc Aurèle), le et le (sous Gordien III) : outre un sacrifice au profit de l’empereur et de son épouse, les autels de sept femmes et d’un homme sont conservés pour ce jourRobert Turcan, Les Religions d’Asie dans la vallée du Rhône, 1972. Ces dates précises n’ont pas trouvé d’explication, ne correspondant à aucun événement particulier ; seule la cérémonie de 239, le , correspond au jour du sang dans le calendrier romain et la liturgie métroaque exige des effusions de sang de la part de ses fidèlesMary Larrieu-Duler, « Les Origines de Lectoure », in Histoire de Lectoure, 1972. On ne peut pas exclure que des tauroboles aient été accomplis à d’autres dates, certains autels n’ayant pas de datation exacte.

Collection Des vingt autels conservés à Lectoure, dix-huit sont en marbre blanc de Saint-Béat et deux en calcaire dolomitique local. Deux autels, dont on possède la description et les inscriptions par les recueils épigraphiques, sont mentionnés comme « perdus ». Les dimensions et proportions, quoique variables, sont relativement homogènes : de à de hauteur (les autels tauroboliques de Lyon vont de à de hauteur). Tous sont d’une facture soignée et ils sont dans un bon état de conservation, du moins quant aux inscriptions : les symboles liturgiques latéraux (bucranes, patères, couteaux, urceus), pris pour des symboles héraldiques, furent martelés à la RévolutionCharles Robert, Le musée épigraphique de Lectoure, Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, , 1872. pp. 473-477, persée.fr. Les autels se trouvant groupés par deux sur les piliers, les faces latérales jointives furent épargnées. La plupart des autels ont donc une face latérale martelée, l’autre intacte, ou à peu près. Les inscriptions sont, pour une grande partie des autels, dans un cadre à double moulure de conception sensiblement identique ; parfois l’inscription se prolonge en dessus du cadre et sur la base de l’autel. L’autel de Severus présente un encadrement à rinceaux. Pour les autres, l’inscription seule occupe la surface de la face avant.

Toutes les inscriptions portent le mot tauropolium, et non taurobolium comme l’autel taurobolique de Lyon. Référence au culte d’Artémis taurique (honorée en Tauride) auquel le culte de Cybèle a succédéFranz Cumont, Le Taurobole et le culte de Bellone, in Revue d’Histoire et de Littérature religieuses, année et tome VI, 1901. [fr.wikisource.org/wiki/Le_Taurobole_et_le_culte_de_Bellone Wikisource] ? Il est possible qu’un temple ait existé, dédié à Diane, forme romaine d’Artémis, dans le même secteur de la ville où se trouve la fontaine Diane, encore que ce soit en l’état actuel des connaissances purement hypothétique.

Un autel de 176, commémorant à la fois un taurobole et un criobole, est offert au profit de la famille impériale par la république des Lactorates. Le plus grand autel (93 centimètres de haut), celui qui servait de base à l’autel de l’église Saint-Thomas, a été offert en 241 pour l’empereur Gordien, sa femme Tranquillina, toute la famille impériale, et pour la civitas des Lactorates. Sur les 20 autels et hormis ces deux précédents, trois mentionnent le nom d’un homme comme récipiendaire du taurobole. Tous les autres indiquent que c’est une femme (parfois deux ensemble) qui a offert le sacrifice et fourni les animaux immolés (hostiis suis).

Trois autels font état de la consécration des vires (« forces », probablement les testicules du taureau) après que le taurobole a eu lieu, , . Les vires étaient enterrés au pied des autels, à proximité du temple, parfois dans un lieu appelé mons vaticanus dont on ne retrouve pas de mention à Lactora. Autels disparus Premier taurobole lectourois Remploi dans le rempart d’un des bastions extérieurs défendant la porte est. Perdu lors de la démolition des remparts. Peut-être un taurobole accompli avant 176 (entre 160 et 176 ?).

Taurobole d’Aurelia Oppidana Lieu de découverte inconnu, vraisemblablement pas avec les autres autels : il ne fut pas encastré dans les piliers de la halle.

Autels conservés Taurobole-criobole d’Antonia Prima

Marbre, . H. 0,78. Face gauche, tête de taureau (dégradée). Face droite, tête de bélier. SACRUM M.M ANT.PRIMA TAVROPO LIVM.FEC HOST.SVIS SACERDOTIB.ZM INTHIO.PROCLIANIET PACO.AGRIPPAE {…}O.UII.COS.XV.K.NOVEMB À la Grande Mère. Antonia Prima a fait un taurobole avec ses propres victimes. Zminthius (affranchi) de Proculianus et Pacius (affranchi) d’Agrippa étant prêtres, sous le deuxième consulat de Pollio et d’Aper, le quinzième jour avant les calendes de novembre.

Taurobole de Iulia Valentina et Hygia Silna

Marbre, . H. 0,69 m. Face gauche, tête de taureau. M.DEVM IVL.VALENTINA ET.HYGIA.SILNAE <T>AVROPOLVM;FE CERVNT.XVKNOV POLL.ET.APROCOS SACERDOTEZMVN THIOPROCULIANI À la mère des dieux, Iulia Valentina et Hygia (esclave ou affranchie) de Silna, ont fait un taurobole le quinzième jour avant les calendes de novembre, sous le (deuxième) consulat de Pollio et d’Aper, Zminthius (affranchi) de Proculianus étant prêtre.

Taurobole d’Aelia Nicea

Marbre, vers 176. H. 0,74 m. Face droite, tête de bélier. Face gauche, tête de taureau. SACRVM M.M AEL.NICE TAVROPO LIVMFE CITHOS TISSVIS SACERDOTZMINTIO PROCLIANI À la Grande Mère, Aelia Nicea fait un taurobole avec ses propres victimes. Zminthius, (affranchi) de Proclianus, étant prêtre.

Taurobole-criobole de Marciana

Marbre, vers 176. H. 0,83 m. Face gauche, tête de taureau. Face droite, tête de bélier. SACRVM.M.M MARCIANA MARCIANI.F TAVROPOLIVM FECIT.HOSTIS SVIS.SACERDO TEZMINTIOPRO CVLIANILIB À la Grande Mère. Marciana, fille de Marcianus, a fait un taurobole avec ses victimes, le prêtre étant Zminthius, affranchi de Proclianus.

Taurobole-criobole des Lactorates à la famille impériale

Marbre, vers 176. H. 0,96 m. Face gauche, tête de taureau. Face droite, tête de bélier. PROSALVTE ETINCOLVMI TATEDOMVS DIVINAER.P LACTORAT.TAV ROPOL.FECIT Pour le salut et la sauvegarde de la maison divine, la République des Lactorates a fait un taurobole.

Taurobole d’Aprilis et Saturnina

Marbre, 176-250 ? H. 0,69 m. Face gauche patère. Face droite, burette. SACR M M APRILISREPENTI NI.FIL.ETSAVR NINA.TAVRINI FIL.TAVROPOLI VM.ACCEPERVNT SACERDOTE L.ACCIO.REM HOSTIIS SVIS À la Grande Mère, Aprilis, fils de Repentinus, et Saturnina, fille de Taurinus, ont reçu le taurobole, avec leurs victimes. Lucius Accius Remus étant prêtre.

Taurobole de Severus

Calcaire, 150-200 ? Inscription dans un cadre orné de rinceaux. Mention de la consécration des vires. . SEVERVS