thumb|droite|alt=alternative à l'image|Apparence du ghetto de Francfort vers 1628 d'après une gravure de Matthäus Merian. La ghetto de Francfort, connu en allemand sous le nom Frankfurter Judengasse (Rue des Juifs de Francfort), était le ghetto juif de Francfort-sur-le-Main de 1462 à 1796. Il fut le premier et l'un des derniers en Allemagne, et a accueilli la plus grande communauté juive d'Allemagne.
Après la suppression du ghetto, la Judengasse devint un quartier pauvre, se délabra et presque toutes les maisons furent finalement démolies. La Börnestraße, aménagée à la place du ghetto, resta un haut lieu de l'activité juive de Francfort, car on y trouvait la synagogue libérale principale et la synagogue orthodoxe de la Börneplatz.
Après les destructions sous le national-socialisme et lors de la Seconde Guerre mondiale, il n'en subsiste plus de traces dans le paysage urbain moderne. Le tracé de la rue An der Staufenmauer correspond à son extrémité nord-ouest. Lors de la construction d'un bâtiment administratif en 1987, des restes de l'ancienne Judengasse furent mis au jour et intégrés dans le nouveau bâtiment sous le nom de Museum Judengasse.
Origine du Ghetto de Francfort La mention d'une population juive à Francfort-sur-le-Main dans un document remonte au , où Henri IV permet à des citoyens et Juifs de Worms de séjourner à Francfort et d'y bénéficier de certains privilèges. En 1082, le rabbin de Mayence mentionne la communauté juive de Francfort dans une lettre. Par la suite, cette population s'est accrue à la suite des expulsions de différentes villes d'Allemagne.
Prémices À l'origine, la population juive résidait partout dans Francfort, jouissant d'une plus grande liberté de circulation que dans les autres villes, et côtoyant les autres habitants sans distinction.
Premiers massacres à Francfort En 1241, cette population est victime d'un pogrom, malgré la protection accordée par Frédéric II en 1236, dont quelques-uns échappent par le baptême (il y aurait eu environ 180 tués et 24 baptisés dont un représentant de la communauté). La synagogue est pillée et un incendie se propage à la moitié de la ville. Les raisons du massacre (réaction contre les Staufer ? Action contre les hérétiques ?) sont cependant difficiles à déterminer et Frédéric II demande une enquête qui durera plusieurs années et en 1248, Conrad IV accorde au nom de son père le pardon aux Francfortois pour la « guerre aux Juifs » (Judenschlacht) et renonce à toute réparation.
Transmission de la protection des juifs à la ville La ville étant devenue ville impériale libre au , de nouvelles violences sont exercées contre les Juifs. L'empereur protégeait et assistait les Juifs contre paiement d'un droit (privilège appelé Judenregal hérité du droit romain) : leur fuite face aux violences constituant une perte de revenus pour lui, il confisque les maisons des fuyards qu'il revend à la ville. En , il met en gage contre 15 200 livres ce droit au bénéfice de la ville de Francfort qui devient par conséquent débitrice de l'obligation de protéger les Juifs, l'empereur ni son successeur n'étant responsables de leur mort en cas d'émeute ou de maladie et leurs biens devant revenir à la ville tant que le prêt n'est pas remboursé. Le , tous les Juifs de la ville furent tués ou brûlés dans leurs maisons. Leur nombre est estimé à 60. Une troupe de fanatiques religieux accusant les Juifs de propager la peste — et responsable d'autres pogroms — est désignée dans des ouvrages tardifs comme responsable de ce massacre. Mais les arrangements précédemment mentionnés et le fait que la peste n'est apparue à Francfort qu'à l'automne 1349 plaident contre cette imputation. Selon de nouvelles études, il est plus plausible que le massacre ait été préparé minutieusement, étant bienvenu pour certains patriciens et chefs de corporation qui voyaient ainsi leurs dettes éteintes et pouvaient prendre librement possession des biens tombés en déshérence. La cathédrale Saint-Barthélemy de Francfort se trouva ainsi agrandie de terrains ayant appartenu à des Juifs. L'accord conclu entre l'empereur et la ville peut aussi être regardé comme une autorisation tacite de procéder au pogrom.
Nouvelle autorisation et nouvelles persécutions Un privilège impérial permettant aux Juifs de se réinstaller à Francfort, ceux-ci y reviennent en 1360. L'empereur réclame aux nouveaux arrivants le paiement d'un impôt, dont la moitié de ce droit gagée à l'évêque de Mayence est acquise par la ville. Jusque-là, les Juifs avaient été reportés sur la liste des citoyens de la ville, mais ceux-ci ont un nouveau statut : chaque nouveau venu devait conclure avec le conseil de la ville un contrat de protection où les sommes à payer et les règles à respecter étaient fixées. Cependant, les listes d'assujettis fiscaux comportent aussi les noms des « étrangers ». En 1366, l'empereur ordonne à son représentant qui est aussi le magistrat suprême de Francfort d'interdire que les Juifs aient des maîtres artisans, adoptent leurs propres lois ou rendent des jugements. Le Conseil adopte donc les réglementations concernant les conditions de séjour des Juifs (Judenstättigkeit), ensuite lues à la synagogue, et dont la première en 1424 tendait déjà à les exclure de l'acquisition de la propriété immobilière. Entre 1412 et 1418, le nombre des foyers juifs de Francfort passe de 27 à 4. En 1422, la ville rejette une taxe impériale sur les hérétiques, arguant qu'elle a seule le droit d'imposer les Juifs de Francfort. La population s'accroît à nouveau à la suite de leur expulsion de Trèves (1418), de Vienne (1420), de Cologne (1424), d'Augsbourg (1438), de Breslau (1453), de Magdebourg (1493), de Nuremberg (1499), et de Regensburg (1519). Francfort devient alors un centre financier important, le conseil n'autorisant l'entrée que des Juifs les plus fortunés. Ceux-ci concurrençant les autres commerçants, des mesures anti-juives étaient demandées par les corporations. En 1452, le cardinal Nicolas de Cues en visite exhorte la ville à faire porter un voile bleu aux femmes juives et un cercle jaune à la manche des hommes juifs. L'édification du ghetto fut demandée plusieurs fois au conseil municipal qui ne se prononça toutefois pas en 1432 et 1438.
Édification Physionomie du ghetto La construction du ghetto de Francfort-sur-le-Main (Judengasse) a été décidée vers 1458 par le conseil de la ville du fait des pressions de l'empereur et de l'archevêque de Mayence. L'empereur Frédéric III l'ayant ordonné, la construction de maisons destinées aux Juifs hors des murs et des douves de la ville est entamée. Les Juifs sont ensuite contraints d'y emménager en 1462. En 1464, la ville construit à ses frais onze maisons, une maison de danse, deux bistrots, la communauté juive érigeant elle-même une synagogue et des bains. Le ghetto était à l'origine conçu pour une quinzaine de familles. En 1465, la ville décide que toute nouvelle construction dans le ghetto se fera aux frais de la communauté juive. Les rues sont pavées, un second puits est mis en place ainsi que des bains chauds.
La rue du ghetto dotée de 3 portes faisait 330 mètres de long, était large de 3 à 4 mètres, décrivant un arc le long des murs et allant de la Konstablerwache jusqu'au Main. Au , l'expansion du ghetto fut autorisée jusqu'à l'intérieur des murs de la ville du fait de la croissance de la population, mais ne le fut plus par la suite si bien qu'il conserva le même espace jusqu'au . De nouvelles maisons ne pouvant être bâties, celles existantes étaient subdivisées ou reconstruites. Le ghetto formait une allée avec quatre rangées de maisons mansardées pour accroître le nombre de logements disponibles..
Le ghetto comportait également un cimetière, le , dont l'installation remonte à 1180 et qui servit jusqu'en 1828, situé à l'emplacement de l'actuelle Battonnstrasse et de la Börneplatz et qui jouxtait le marché des juifs quand le ghetto fut édifié. Les victimes du pogrom de 1241 y furent inhumées. Les pierres tombales datant de 1275 peuvent encore être vues aujourd'hui à l'emplacement du cimetière.. Les pierres tombales étaient en général en grès rouge, les plus anciennes étant plus petites, portent des symboles tels que des mains donnant une bénédiction, des aiguières des Lévy, des rosettes et des volutes, ainsi que des inscriptions en hébreu.
Vie dans le ghetto La première synagogue du ghetto appelée Altschul fut construite à l'est du ghetto, à l'emplacement de l'actuelle Börneplatz. C'était à la fois un centre spirituel, culturel et économique où les habitants cherchaient à remédier à leur isolement et à parvenir à une autosuffisance. Les chefs de la communauté y étaient élus, les règles établies par les rabbins, les faillites y étaient déclarées et les peines corporelles exécutées. Une académie talmudique y naquit et des livres de la kabbale furent imprimés dans le ghetto. Quand les communautés d'Allemagne collectaient des fonds pour les juifs pauvres de Palestine, ceux-ci transitaient par Francfort.
Évènements du ghetto Conférence de 1603 En 1603, s'y tint un conseil où vinrent entre autres des représentants des communautés de Mayence, Fulda, Cologne et Koblenz pour traiter des questions des juridictions des juifs et des cinq tribunaux de Francfort, Worms, Friedberg, Fruda et Gunzburg, qui existaient déjà pour cela, de fraudes commerciales et de faux-monnayage, de questions religieuses et rituelles. Cette réunion avait pour objet d'unifier les prises de position de la communauté allemande et un compte-rendu fixant certaines taxes et des règles religieuses en est resté. L'Empereur Rudolphe II considéra les décisions de ce conseil comme une violation de ses privilèges, car outrepassant les leurs, ce qui déclencha un procès pour haute trahison contre les juifs d'Allemagne. Selon les conceptions des juristes de l'Empereur, la "conspiration des rabbins de Francfort" (frankfurter Rabbinerverschwörung) constituait une violation des principes juridiques de l'Empire. Seuls les seigneurs avaient le droit de juridiction, le pouvoir d'ordonner et d'interdire. Le procès dura 25 ans et tous les participants de la conférence furent entendus devant un tribunal.. Pendant cette période, la protection impériale parut révoquée, ce qui encourageait les actions contre les juifs à Francfort et à Worms. Le différend se termina en 1631 par le paiement par la commune de Francfort et tout ashkénaze d'une somme importante que le prince-électeur de Cologne, directeur de l'enquête, reçut comme amende.
Insurrection de Fettmilch thumb|droite|alt=alternative à l'image|Le ghetto pendant l'insurrection de Fettmilch, d'après une gravure de Matthaus Merrian.
Il y avait des tensions sociales entre les patriciens dont notamment les magistrats et les corporations artisanales qui conduisirent en 1614 à l'insurrection de Fettmilch. Vinzenz Fettmilch était fabricant de pain d'épices et chef de bande conduisant l'insurrection pour faire partir les étrangers (c'est-à-dire principalement les juifs). Les corporations se plaignaient des décisions du conseil et demandent une plus grande participation dans les affaires de la ville.
Il y eut d'abord des actions contre les juifs avant que l'Empereur, neutre jusqu'alors, ne s'insurge, demandant la remise en place du conseil et menaçant du ban tout citoyen qui ne se soumettrait pas.
La menace impériale connue, les artisans et compagnons révoltés descendent protester dans les rues le . La colère se tourne contre le maillon faible de la coalition et son ennemi supposé : les juifs.
thumb|droite|alt=alternative à l'image|L'expulsion des juifs de Francfort en 1614 lors de l'insurrection de Fettmilch, gravure de .