Georges Noël, né le à Béziers et mort le à Paris, est un peintre, sculpteur, dessinateur, et une figure majeure de l’art abstrait français depuis l’après-guerre jusqu'aux années 2000.
Proche de l'art informel, de la peinture gestuelle et du matiérisme, Georges Noël a toujours préservé son indépendance vis-à-vis des mouvements et chapelles artistiques, tant en France qu’aux États-Unis, où il a résidé de 1968 à 1983. Ceci explique en partie une relative méconnaissance de son nom et de son œuvre parmi le public de l’art français, régulièrement déplorée par de nombreux journalistes, conservateurs et critiques« Pour quelle raison l'œuvre de Noël, non moins puissante que celle de Twombly, n'est-elle pas autant montrée et estimée ? On peut espérer, sans trop y croire, que le temps corrigera cette irritante inégalité́ de traitement » Philippe Dagen, Le Monde du 4 décembre 2021. https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/12/04/selection-galerie-georges-noel-a-la-galerie-dutko_6104720_3246.htmlFabrice Hergott, Directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, interrogé par Conmunicart en février 2012 : « Je me suis mis à reconsidérer son œuvre car j’ai réalisé qu’il était l’un des rares artistes français de la fin des années 1950 et du début des années 1960 qui possédait une vraie aura internationale, et qu’il était très recherché parmi les peintres européens. C’était quelqu’un d’assez solitaire, et il pouvait paraître un peu isolé. Or en tant que conservateur, on est toujours plutôt sensible à la communication, au bruit qui se forme autour des artistes. Georges Noël, comme peintre français, n’était pas rattaché à un mouvement artistique particulier de sa période comme le BMPT ou le groupe Supports/Surfaces. Lorsque je l’avais rencontré, il n’était plus non plus représenté par une galerie. Il était donc un peu difficile de le situer par rapport à l’actualité de l’art contemporain.».
Biographie Georges Noël Germain Bédard, dit « Georges Noël », naît le jour de Noël de l’année 1924, à Béziers, dans une famille d'origine catalane. Deux ans plus tard ses parents, Élie et Irène Bédard, viennent s’installer à Pau où ils ouvrent une droguerie, au 8, rue d’Etigny. Peintre décorateur, fils d’un restaurateur d’église, son père l’initie très tôt aux techniques artisanales de la décoration, du veinage du faux bois au faux marbre, à la fresque, au trompe l’œil. « Mon père a restauré des cathédrales avec son père. J'ai hérité cette fibre indépendante de l'homo faber. » : Georges Noël acquiert ainsi une sûreté de main, une virtuosité et un sens du matériau remarquables. Durant l’Occupation, à 18 ans, il rejoint la Résistance aux côtés de son père, qui est alors un des responsables du réseau « Bourgogne » des Forces Françaises Combattantes, chargé d’évacuer vers l’Espagne les aviateurs alliés abattus en France. Ce dernier meurt dans les derniers mois de la guerre.
Première période parisienne (1956-1968) Pendant ses études à Pau, il suit des cours de peinture en plein air auprès du peintre Armand Petitjean, avec son jeune frère Jean-Claude (qui deviendra l’artiste Jean-Claude Bédard, 1928-1982). Muni d'un brevet de dessinateur industriel, Georges rejoint en 1947 l’entreprise aéronautique Turboméca, à Pau, où il excelle à la planche à dessin : « Nous dessinions des turboréacteurs. Mais j'étais déjà enfoncé jusqu'au cou dans la peinture. » Entre la fin des années 1940 et le début des années 1950, ses portraits et ses paysages, très stylisés, laissent progressivement place à une production abstraite qu'il aura tendance à renier par la suite. Après neuf ans comme dessinateur industriel et peintre amateur, marié et père de deux filles, Catherine et Isabelle, sa vocation profonde le pousse à quitter Pau et Turboméca pour tenter sa chance à Paris comme artiste. En 1956, établi avec sa famille en banlieue parisienne, il loue un espace d'atelier rue de Vaugirard, chez une amie proche de Jean Dubuffet, Sybille Boiffard, au fond d'une cour peuplée d'autres ateliers. Il se mêle rapidement au monde de l'art parisien, et cherche obstinément à désapprendre la virtuosité et l'académisme de ses débuts : « Je voulais enlever tout. J'ai tué le dessin d'avant, l'habileté. » Il explore ainsi les voies du matiérisme et de l’art informel, et se forge, expérimentalement, sa propre manière.
Outre les artistes qu’il découvre et qui l’intéressent - Jean Dubuffet, Paul Klee, Mark Tobey, Jackson Pollock, Lucio Fontana - Georges Noël reçoit l’empreinte durable des photos de graffitis recueillis depuis les années trente par son ami Brassaï, qui lui cède un de ses ateliers à Montparnasse. Brassaï qui écrivait à propos des graffitis dans Le Minotaure en 1933 : « Ces signes succincts ne sont rien moins que l’origine de l’écriture, ces animaux, ces monstres, ces démons, ces héros, ces dieux phalliques, rien moins que les éléments de la mythologie. » De même, Georges Noël découvre dans l’écriture gravée, inscrite profondément dans la matière, effacée et superposée, la source d’une mythologie personnelle qu’il n’aura de cesse par la suite d’approfondir et de questionner. vignette|381x381px|Georges Noël, Petite fenêtre, 1961, technique mixte et collage sur toile, - Photo Lætitia Jardin / Estate of Georges Noël En 1960, il conçoit un nouveau support, auquel il restera fidèle sa vie durant : un mélange d’acétate de polyvinyle, une colle blanche particulièrement résistante après séchage, de silice, sable ou silex broyé, et de pigments purs : « j'ai besoin d'une matière assez dense, assez volumineuse qui me serve de véhicule - déclare-t-il à Gladys Fabre en 1967 ... L'écriture et le graphisme devront sortir de cette gangue quasi-originelle. » Étalé sur toute la surface, ce support brut, granuleux ou velouté selon les proportions du mélange, permet avant séchage toutes sortes d’inclusions, de superpositions et d'arrachements, de marquages et d’effacements successifs, et surtout ces incisions qui révèlent les couches primitives de l’œuvre, et qui deviendront sa marque de fabrique, sa « griffe ».
Ces écritures et ces réécritures, ces couches successives qui se mêlent en une signification nouvelle et mystérieuse évoquent pour Georges Noël, métaphoriquement, la technique médiévale du palimpseste, concept qui donne son titre à de nombreuses œuvres dans la première moitié des années 1960 : Palimpseste organique, 1959, Grand palimpseste jaune, 1960, Palimpseste ineffable, 1961, Palimpseste le soir, 1965 … Adepte de « l’écriture automatique » héritée des surréalistes, Georges Noël crée ainsi une graphie inspirée des cultures préhistoriques, archaïques et tribales qui le fascinent, et dont le sens mystérieux se dégage peu à peu au sortir de séances créatrices qui le laissent épuisé. Comme en témoigne sa seconde épouse Margit Rowell, « il pouvait se mettre en état de transe, presque inconscient, et travailler ainsi d’arrache-pied pendant trois semaines. Ensuite, comme les grands sportifs, il lui fallait une semaine pour récupérer ! ».
Georges Noël perçoit dans ces écritures archaïques une énergie humaine, anonyme et universelle, une charge magique dont le sens nous dépasse, mais dont le mystère reste perceptible, physiquement et émotionnellement. Les hiéroglyphes égyptiens, les scarifications africaines, les codex mésoaméricains, les tapas de Mélanésie, ou une simple écriture vue sur un trottoir sont pour lui des signes porteurs d'une force d'envoûtement que l'artiste peut et doit transmettre. En cela, il compare souvent l'artiste au chaman, l'intermédiaire entre une transcendance inconnaissable et le monde humain. À partir du début des années soixante, il classifie à sa manière les signes de toutes origines employés dans ses toiles, comme pour esquisser la grammaire d’un pseudo-langage hermétique qui lui soit propre - première occurrence d'une syntaxe plus ordonnée qui annonce son évolution ultérieure.
À partir des années 1960, Georges Noël pratique aussi le papier déchiré, comme ses amis Raymond Hains, François Dufrêne et Jacques de la Villeglé. Il intègre souvent dans son œuvre des fragments de journaux, pour créer un fond complexe, mouvant, sur lequel il organise ses "signes". Comme l'incision et la superposition, l'assemblage et le collage sont tout au long de sa vie des constantes de son travail. Fasciné par Lucio Fontana, comme lui il maroufle ses toiles, collant sur la surface de grandes feuilles de papier, qui lui permettent une écriture automatique faite de longs traits ininterrompus. Souvent comparé en cela à Cy Twombly, Georges Noël s'en distingue ainsi : « Quelqu'un comme Cy Twombly caresse la toile ; moi, c'est le soc du laboureur qui veut faire droit, avec des bœufs qui vont un peu à droite, un peu à gauche, plus ou moins profond. Le résultat, c'est une ligne vivante. »
Dès 1957 le photographe et galeriste Paul Facchetti, le premier à exposer Jackson Pollock en Europe, le remarque et le prend sous son aile. S'ensuivent six expositions personnelles de 1960 à 1968, et un contrat l'obligeant à fournir 15 tableaux par mois. Heureusement, Georges Noël travaille vite : « C'est comme en vélo ; si on ralentit, on tombe. » Désormais il vend bien, et à partir de 1960 il expose beaucoup, notamment en Allemagne et aux États-Unis : en 1962 et 1964 à la John Lefebre Gallery de New York, en 1964 à la Dokumenta 3 de Cassel. et de 1962 à 1965 à Düsseldorf, Berlin, Ludwigshafen, Mannheim et Munich.
Dans la seconde moitié des années 1960, la manière de Georges Noël évolue. La thématique du jeu, comme alliance de l'ordre et du hasard, prend une place croissante dans son travail. Entre 1966 et 1968, les palimpsestes laissent progressivement la place à de nouvelles séries titrées « Patchworks », « Scores », « Batailles navales », « Tic Tac Toe », « Computers ». Comme le signale Gladys Fabre, « la structuration croissante [de son] langage plastique dans les années 60 » se traduit par l'apparition dans son œuvre de "grilles", de tracés géométriques orthogonaux ou circulaires réalisés à la main, et aussi « un amenuisement progressif de la matière. » Selon Margit Rowell, cette sorte de « révolte contre son œuvre antérieure » le pousse également à abandonner «le tracé manuel au profit d'empreintes, réalisée notamment à l'aide de pochoirs métalliques. » Et à propos de révolte, en Georges Noël crée sa seule œuvre directement politique, une affiche montrant une cible criblée de balles, où l'on peut lire : « Homme libre, Art libre ». Pourtant il ne se sent pas vraiment libre en France, bridé dans son besoin d'évolution et son esprit d'aventure (Malraux lui avait dit en 1959 : « Je reconnais dans vos yeux ce souffle de l'aventure qui m'anima et que je connais. L'art est une aventure dangereuse. » Facchetti n'approuve pas les nouvelles directions prises par l'artiste, et après dix ans de succès chez le galeriste, Georges Noël éprouve le besoin de « briser le moule ».
Période américaine (1968-1983)
En 1964, lors d'un premier voyage aux États-Unis avec Margit Rowell, Georges Noël se confronte à la vitalité de l’expressionnisme abstrait et du minimalisme américain, et découvre notamment les œuvres d'Agnès Martin. La création américaine, alors peu montrée en France, lui apparaît comme un stimulant puissant, un défi à sa mesure. A la fin de l'année 1968, on lui propose un poste d'enseignant d'un an à la Minneapolis College of Art and Design qu'il accepte immédiatement - sans parler un mot d'anglais. Un an plus tard, à peu près anglophone, Georges Noël s'installe à New York dans le quartier encore abordable de SoHo, qui commence juste à se peupler d'ateliers et de galeries.