vignette|300px|Arsenal naval de Yokosuka, 1944-45.

L' est l'un des quatre principaux chantiers navals de la marine impériale japonaise. Il était situé à Yokosuka dans la préfecture de Kanagawa sur la baie de Tokyo, au sud de Yokohama. De nos jours, l'arsenal de Yokosuka, démantelé en 1945, accueille la base navale américaine la plus importante du Pacifique. Les forces d'autodéfense japonaises utilisent également les équipements les plus anciens du chantier naval, en particulier les bassins construits avec les Français.

D'abord baptisé « sidérurgie de Yokosuka » (Yokosuka seitetsu-jo) en 1865, cet établissement, devenu chantier de la marine japonaise en 1872, est rebaptisé « arsenal de Yokosuka » (Yokosuka Kaigun Kōshō) en 1889. Il est destiné à produire des navires de guerre et de l'équipement moderne et de style occidental pour la marine du shogunat d'abord, puis impérial ensuite. La construction de l'arsenal est un premier pas important de la modernisation industrielle du Japon.

Construit grâce à l'aide de la France, de nombreux livres d'histoire japonais idéalisent l'histoire de cet arsenal, présenté quasiment comme une œuvre nationale, en minimisant l'apport français et en insistant sur la contribution japonaise.

Histoire Décision du shogunat vignette|Léon Roches en 1895. En 1853, le gouvernement japonais met fin à une politique de limitation de la construction de navires à 36 tonneaux instaurée au début du . Déterminé à combler son retard sur les nations occidentales industrialisées, il décide, en 1865, de créer le premier arsenal du pays, à Yokosuka, grâce à la collaboration d'une mission navale de la marine française. La diplomatie du ministre plénipotentiaire sur place, Léon Roches (1809-1901), a elle aussi joué un rôle déterminant dans cette opération. La mission, constituée d'une quarantaine de membres, est dirigée par un jeune ingénieur du génie maritime, âgé de 28 ans, Léonce Verny (1837-1908), détaché hors cadre et mis à la disposition du ministère des Affaires étrangères. Verny rédige en quelques semaines un avant-propos d'une dizaine de pages, définissant les grandes lignes du futur arsenal, Avant-projet d'un arsenal pour le service de la Marine japonaise. Nommé au service du gouvernement japonais, il sera chargé, en 1866, de recruter des ouvriers dans les arsenaux de Brest et de Toulon, et dirigera lui-même l'arsenal de Yokosuka de 1866 à 1875.

Reprise du projet par le gouvernement de Meiji Entre 1865, l'année où la création de l'arsenal est décidée, et 1869, l'année prévue de la fin des travaux d'installation et de l'expiration des contrats des conseillers français, se produit en 1868, la restauration de Meiji qui met fin au shogunat Tokugawa et marque la naissance de l'empire du Japon. Ce bouleversement de la situation politique japonaise bouleverse les relations franco-japonaises. Après avoir été sur le point d'être rompues, celles-ci se poursuivent malgré tout car le gouvernement japonais décide de maintenir le projet de l'arsenal déjà bien engagé, mais les Japonais prennent progressivement le contrôle des opérations et affirment leurs prérogatives dans la construction de l'arsenal, aux dépens des Français.

Au moment de l'avant-projet proposé par Verny, l'emplacement de ce qui allait devenir l'arsenal n'est qu'une étroite bande de terrain marécageux collé au flanc de petites montagnes. La création d'une infrastructure industrielle sur un site aussi humide et argileux nécessitait un aménagement drastique du terrain et un financement important.

En 1864, le shogunat Tokugawa a débloqué 1,7 million de francs. Français et Japonais ont été assez prudents pour prendre des dispositions afin de pallier l'insuffisance des fonds. L'arsenal est hypothéqué auprès de la Société générale. Léon Roches suggère un moment que le gouvernement japonais prélève des redevances en nature puis les cède « par la douane, au plus offrant et dernier enchérisseur ». L'idée est de financer le projet par de la soie échangée contre des biens manufacturés français, ce que le manque d'investisseurs en France n'autorisera finalement pas.

vignette|gauche|Léonce Verny Le texte de l'avant-projet de Verny est peu précis, mais la note préliminaire qui l'accompagne donne des éléments plus détaillés sur la marche à suivre. Verny y décrit au gouvernement japonais sur quelles bases devrait reposer l'organisation d'un arsenal. Pour commencer, « il est à désirer qu'on puisse installer sur le champ cet outillage que possède actuellement le gouvernement du Taïkoun » à Yokohama, dans des ateliers qui devraient être dirigés par un Français. Ces ateliers « provisoires » sont destinés à entretenir les navires marchands et à former un noyau d'ouvriers. L'arsenal ne saurait être une installation provisoire. Verny justifie dans sa note l'ampleur d'un projet de « deux bassins pour parer aux éventualités pressantes et pour éviter une interruption générale des travaux, dans le cas où un accident surviendrait à un bassin. [...] Pour entretenir le travail permanent, il est nécessaire d'adjoindre à ces bassins deux ou trois cales où on construirait à temps perdu ou suivant les besoins ». Sa réalisation nécessiterait des travaux de terrassement considérable : modifications du relief de la baie, remblais, construction de quais et de digues s'ajoutant à celles des cales et des bassins. La superficie nécessaire est estimée à , sans compter les logements du personnel, l'ingénieur pensant à 40 Européens et à 2000 Japonais.

L'importance de ces travaux légitimait enfin les quatre années considérées comme nécessaires à leur réalisation. Le chantier naval de Yokosuka deviendra de fait le premier arsenal d'une marine dont, dès 1904 et l'écrasement de la flotte russe à Tsushima, personne ne pourrait plus ignorer la puissance.

Créé en 1865, l'arsenal est déjà presque complètement équipé en 1869. Une carte de 1889 montre que rien d'essentiel n'en a modifié la physionomie depuis. D'autres documents semblent confirmer que l'on retrouve de nos jours l'établissement créé par les Français au sein des équipements de la base américaine et japonaise installée à Yokosuka. Verny a donc atteint l'objectif dont il avait défini les grandes lignes dans son avant-projet. L'espace productif permet d'effectuer sur le site des réparations comme des constructions de navires et de maintenir une activité constante.

Au regard des effectifs mis à sa disposition (une quarantaine de membres en 1865, une vingtaine seulement à partir de 1869) et de la courte période pendant laquelle Verny fut présent sur place, la réussite obtenue peut étonner. En 1869, l'arsenal s'étend sur une largeur d'environ et sur une profondeur maximale (à l'emplacement du renfoncement des forges d'armement) de , ce qui représente approximativement une superficie de 16 hectares. Quatre « chantiers » (lieux de réparation et de construction des navires) et neuf immeubles abritant des ateliers sont déjà en place : deux cales de construction et une de halage, le premier bassin de radoub, une dizaine d'habitations abritant les logements des ingénieurs, du médecin et des ouvriers français, et neuf bâtiments regroupant des bureaux et des ateliers : la corderie, les locaux du travail du bois (étuve, scierie, poulierie, construction de embarcations), les petites forges et les forges d'armement, la chaudronnerie divisée en quatre espaces. L'ingénieur de la marine Jules César Thibaudier (1839-1918), recruté pour assister Verny une fois ces installations en place, fait un état des lieux qui montre de manière spectaculaire les fruits de la collaboration des Français avec les Japonais.

La transmission des pratiques d'administration du travail Verny s'était engagé à former des ingénieurs et des ouvriers japonais. La mise en place d'une administration du travail semblable à celle qui était en vigueur dans les arsenaux français supposait la reproduction à Yokosuka du modèle de la métropole. L'« exportation » de cette organisation dans un pays comme le Japon, où l'industrie commençait tout juste sa révolution, paraissait utopique. Verny se mit néanmoins à la tâche, non sans provoquer quelques réactions de la part de ses contacts japonais.

La formation d'ingénieurs japonais En 1865, Verny recommande que de jeunes samouraïs « instruits et intelligents » soient sélectionnés. Seul Français aux commandes, jusqu'en 1867, il doit se consacrer essentiellement à l'achat du matériel nécessaire à la réalisation du projet et à la gestion du personnel français. Les fonctions d'encadrement des élèves sont dévolues aux ingénieurs de la marine française et à des corps d'ouvriers d'État. Les élèves devront étudier le français le matin avec un interprète. Le temps que les ingénieurs français pourront leur consacrer est limité : ils les feront travailler « autant que les travaux le permettront ».

Les Japonais ne contredisent pas le bien-fondé d'une organisation semblable à celle des arsenaux français. Ils vont cependant devoir mettre en œuvre un certain nombre de mesures pour obtenir les résultats escomptés d'une telle formation. À la suite du changement de régime en 1868, les élèves sélectionnés par le shogunat sont d'abord congédiés, mais à partir de 1869, les nouvelles permettent la poursuite de réformes qui mèneront à l'ouverture de la première et, pendant quatorze années, de la seule école d'ingénieurs de la marine du pays. De nouveaux élèves adolescents issus de l'élite du pays sont sélectionnés. Les mesures prises dès 1870 montrent l'importance que revêt leur formation aux yeux des autorités japonaises : leurs frais de scolarité sont pris en charge, des locaux prévus pour les classes et l'hébergement des élèves sont construits. Le programme initial stipule que les élèves ne pourront interrompre leur scolarité quel que soit le temps nécessaire pour la compléter, et que même s'ils doivent arrêter leurs études, sont lents à assimiler les matières enseignées, ou n'achèvent pas la totalité de leur cursus, un diplôme leur sera délivré et leur nom publié dans le journal. Le programme en question comprend l'enseignement du français, de techniques de construction navale et de construction de machines. En 1871 et en 1872, deux professeurs de français suppléants et, en 1873, un ingénieur de l'École centrale chargés d'enseigner a physique, sont embauchés.

À partir de 1874, une procédure d'entrée est instaurée (une visite médicale, une épreuve de français, une de mathématiques japonaises et une de mathématiques occidentales). L'enseignement du tracé de plan et de la géométrie sont ajoutés au cursus initial. Enfin, dès le mois de novembre, les élèves touchent une solde ainsi qu'une subvention pour leurs repas. La formation est divisée en trois cycles. L'année suivante, un quatrième niveau est créé (des cours d'algèbre, de trigonométrie, de géométrie descriptive, de physique, de chimie et de géographie du Japon sont ajoutés au programme).

Les programmes d'étude mis en place par les Français ont permis aux Japonais de faire des progrès considérables dans le domaine des sciences de la construction navale, en particulier grâce à l'apprentissage de disciplines nouvelles comme le calcul différentiel, la résistance des matériaux ou la physique. Mais il fallait aux élèves un bagage linguistique, culturel et scientifique qu'ils étaient loin d'avoir acquis, et les Français ont fait porter leurs efforts dans cette direction.

Les initiatives japonaises vignette|400px|Construction de l'arsenal de Yokosuka, vers 1870.