Walter Jens, né le à Hambourg et mort le à Tübingen, est un professeur émérite en rhétorique de l'université Eberhard Karl de Tübingen, spécialiste allemand de philologie classique, historien de la littérature, ainsi qu'écrivain, critique et traducteur. Il a été président du PEN club de la République fédérale d'Allemagne et président de l'Académie des arts de Berlin.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages d'histoire littéraire (dont plusieurs corédigés avec sa femme Inge Jens) et de livres de réflexion, portant notamment sur l'éthique de fin de vie. Comme philologue classique, il s'est attaché, par des traductions et des essais, à éclairer et actualiser la littérature grecque ancienne et les récits du Nouveau Testament. Se revendiquant chrétien, il s'est engagé pour la paix, notamment en s'opposant, dans les années 1980, à l'installation des missiles de croisière sur le sol allemand et en acceptant de cacher des déserteurs américains dans son logis lors de la Deuxième Guerre du Golfe. Une de ses œuvres de fiction, le roman Le Monde des accusés, dénonciation des utopies totalitaires, a eu un certain retentissement en France dans les années 1950.

Biographie Jeunesse et formation thumb|Le lycée Johanneum à Hambourg.

Fils d'un directeur de banque et d'une enseignante du secondaire, Walter Jens fréquenta à partir de 1929 l'école primaire coéducative (c'est-à-dire mixte) d'Eppendorf, dans la banlieue hambourgeoise, où la moitié environ de ses camarades de classe étaient de religion juiveWalter Jens: Gelehrter-Schriftsteller-Rhetor. Ein Selbstporträt, dans: Welt und Wort 18/1963, p. 334. De 1933 jusqu'à son bac en 1941, il suivit les cours du lycée le plus ancien de sa ville natale, le Johanneum. De 1941 à 1945, il poursuivit des études de philologie germanique et classique, d'abord à Hambourg, et à partir d' à Fribourg-en-Brisgau, où il eut pour professeurs Bruno Snell et Martin Heidegger. Souffrant d'une forme grave d'asthme, il fut dispensé de service militaire et ne fut pas appelé sous les drapeaux pendant la guerre. Sous le régime nazi, Walter Jens fut membre des Jeunesses hitlériennes et de l'Association estudiantine national-socialiste (Deutscher Nationalsozialistischer Studentenbund). À partir du , il se trouvait inscrit, semble-t-il à son insu, comme membre du NSDAP.. D'autre part, il se prit, dès son jeune âge, de passion pour le football. Il assistait aux rencontres de Eimsbütteler TV, club d'un faubourg nord-ouest de Hambourg, et joua plus tard comme gardien de but dans une équipe d'étudiants fribourgeois.

Assistant de faculté et Groupe 47 thumb|Walter Jens (au centre) avec son épouse Inge et Josef Tal (assis à gauche), en juin 2004.

En 1944, Jens obtint son diplôme à l'université de Fribourg avec un mémoire sur les tragédies se Sophocle, rédigé sous la direction Karl BüchnerWalter Jens, Die Funktion der Stichomythie in Sophokles' Tragödien der Mannesjahre, Diss. Freiburg i. Br. 1944. La soutenance eut lieu dans l'abri anti-aérien de l'universitéLaufs (1980), S. 13. Entre 1945 et 1949, il travailla comme assistant scientifique à Hambourg et Tübingen. Sa première œuvre littéraire, Das weiße Taschentuch (litt. le Mouchoir blanc), parut en 1947, sous le pseudonyme de Walter Freiburger. En 1949, à l'âge de 26 ans, Jens passa l’agrégation à l'université Eberhard Karl de Tübingen, avec l'étude (non publiée) Tacitus und die Freiheit (litt. Tacite et la liberté). En 1950, il se joignit au Groupe 47, tandis qu'il réussit cette même année à percer avec son roman Nein. Die Welt der Angeklagten (trad. fr. sous le titre le Monde des accusés), que dès 1948 il s'était engagé vis-à-vis d'Ernst Rowohlt à écrire :

Ce roman de Walter Jens se voulait comme une dénonciation d'un modèle de société utopique totalitaire. Le personnage central est Walter Sturm, ci-devant enseignant et littérateur, qui affectionne Kafka plus que tout le reste, et qui un jour s'entend déclarer par le juge et dirigeant suprême de l'État « qu'il y a dans le monde entier seulement des accusés, des témoins et des juges. »Walter Jens, Nein. Die Welt der Angeklagten, 1954, p. 37. Le roman faisait implicitement référence au national-socialisme et au stalinisme. Bientôt traduit en plusieurs langues, le livre fut très favorablement accueilli par la critique, en particulier en France, où il connut un franc succès (et de hauts tirages) après que le magazine les Nouvelles littéraires l'eut proclamé Livre de la Semaine, et où il fit l'objet, par les soins d'Émile Favre, d'une adaptation théâtrale, laquelle obtint en 1953 le prix des Amis de la LiberteLauffs (1980), p. 27.

Il épousa en 1951 l'historienne de la littérature Inge Jens, née Puttfarcken, de qui il eut deux fils, Tilman Jens, écrivain (né en 1954), et Christoph Jens (né en 1965).

Professorat à Tübingen En 1956, Walter Jens fut nommé professeur extraordinaire de philologie classique à l'université de Tübingen. En tant que philologue classique, Walter Jens s'attacha, à travers ses traductions d'œuvres de la littérature grecque ancienne et de la Bible, à éclairer et cerner la signification que peuvent avoir, pour nos questionnements actuels sur la paix dans le monde ou sur ce qu'est la vérité, les divinités mythologiques de l'antiquité et la narration divine contenue dans le Nouveau TestamentMaria Behre, Jens, Walter, article dans : Walter Killy (éd.), Literaturlexikon, tome 6, 1990, p. 96. Dans son récit Das Testament des Odysseus, réinterprétant la figure antique d'Ulysse, il en fit un anti-héros, qui apparaît, dans le compte-rendu de sa vie qu'il fit à l'intention de son petit-fils Prasidas, non pas comme un vaillant aventurier, mais comme un pacifiste, révulsé par les massacres, s'acharnant par tous les moyens, mais en vain, à éviter la guerre de Troie.

En 1961, Walter Jens inaugura la foire du livre de Francfort par un discours intitulé Plaidoyer pour le contenu positif dans la littérature moderne (en allem. Plädoyer für das Positive in der modernen Literatur). Il fut à partir de 1962 membre titulaire de l'Académie allemande de langue et littérature. Dans Herr Meister. Dialog über einen Roman, échange épistolaire fictif, Jens se pencha sur la possibilité de la création littéraire : les protagonistes, un chercheur en littérature et un écrivain, s'appliquent à analyser un projet de roman en train d'échouerWalter Jens, Herr Meister. Dialog über einen Roman, Munich 1963. Entre 1963 et 1988, Walter Jens fut titulaire à l'université de Tübingen de la chaire de rhétorique générale, instituée spécialement à son intention, et la première jamais créée en Allemagne, et dirigea en même temps le séminaire de rhétorique générale. Son disciple Gert Ueding lui succèda.

Sur la scène publique Sous le pseudonyme de Momos, Walter Jens rédigea à partir de 1963 presque chaque semaine une critique de télévision pour le compte de l'hebdomadaire Die Zeit. Il fut membre depuis 1965 de la Libre Académie des arts de Hambourg (en allem. Freie Akademie der Künste Hamburg). Au sein du Groupe 47, il fut un critique redouté lors des fameuses lectures à haute voix (Vorlesungen) d'œuvres littéraires, suivies de discussion, qu'il était d'usage d'y pratiquer. En 1966, dans sa satire Brief an einen ganz jungen Autor (litt. Lettre à un tout jeune auteur), Martin Walser décrivit ainsi, avec ironie, la façon dont Walter Jens traitait les textes qui étaient soumis à l'appréciation du groupe :

En 1971, Walter Jens fut sollicité pour faire partie du comité de fondation de l'université de Brême. Il se désigna lui-même comme « écrivain et protestant ». Il fut président du PEN Club de la République fédérale d'Allemagne de 1976 à 1982, puis derechef, à la suite du décès de Martin Gregor-Dellin, de 1988 à 1989. À la tête de l'Académie des arts de Berlin, dont il fut président de 1989 à 1997, et dont il sera ensuite président honoraire, il réussit la délicate fusion de cette institution avec son homologue d'Allemagne de l'EstHink (1993), p. 128. Il fut par ailleurs, entre 1990 et 1995, président de la fondation Martin Niemöller.

Chrétien et pacifiste Dans son dernier roman, Der Fall Judas (le Cas Judas), paru en 1975, Walter Jens décrivit un procès en béatification fictif de Judas Iscariote présenté sous les espèces d'une étude de cas en médecine légale : « Sans Judas, pas de croix; sans croix, pas d'accomplissement du projet de rédemption. Sans cet homme, pas d'église ; sans trahison, pas de tradition. »Walter Jens, Der Fall Judas, Stuttgart 1975, S. 8 Il entreprit de retraduire (en langue allemande) de larges parties du Nouveau Testament : les quatre évangiles, l'épître de Paul aux Romains et la Révélation de saint Jean. Une longue amitié le liait au théologien suisse Hans Küng, comme lui professeur à Tübingen, ainsi qu'à Ralph Giordano, qu'il connaissait déjà depuis sa scolarité à Hambourg.

Dès le début des années 1980, lors de la crise des euromissiles, il s'engagea aux côtés du mouvement pacifiste dans la résistance aux résolutions de l'OTAN et le stationnement de fusées Pershing. Conjointement avec Heinrich Böll et d'autres écrivains ou théologiens connus, il prit part début au dénommé blocus des notabilités (Prominentenblockade) devant le dépôt des missiles Pershing à MutlangenCf. Kuschel (2003), p. 182 etsq.. Pendant la Deuxième Guerre du Golfe en 1990, il accepta de cacher dans son domicile des déserteurs américains. Jens fut membre du comité consultatif de la Humanistische Union, ligue allemande pour les droits civiques. Entre et , il fut coéditeur du mensuel politico-scientifique Blätter für deutsche und internationale PolitikGroße Köpfe für große Fragen, Blätter für deutsche und internationale Politik 5/11.

En 2008, son fils Tilmann révéla que son père souffrait depuis 2004 de démence sénileTilman Jens: Vaters Vergessen. Dans : Frankfurter Allgemeine Zeitung du 4 mars 2008, n° 54, page 37..

Affiliations et hommages De 1961 à 1993, il fut membre de l'Académie des arts de Berlin (Ouest), Section littérature. Entre 1986 et 1990 : membre correspondant de l'Académie des arts de Berlin (Est), Section littérature et langage. De 1990 à 1993 : membre titulaire de l'Académie des arts de Berlin (Est), Section littérature et langage. Depuis 1993 : membre de l'Académie des arts de Berlin, Section littérature. Membre du PEN club, de l'Académie allemande de langue et littérature à Darmstadt, de l'Académie libre des Beaux-Arts à Hambourg, et de l'Académie allemande des arts figuratifs à Francfort-sur-le-Main. Doctorats honoris causa de l'université de Stockholm, de l'université Friedrich Schiller de Iéna et de l'université de Hambourg. 1951 : Prix des Amis de la Liberté (France) 1959 : Prix allemand de la littérature de jeunesse (Deutscher Jugendliteraturpreis) 1968 : Prix Lessing de la ville franche et hanséatique de Hambourg (Preis der Freien und Hansestadt Hamburg) 1981 : Prix Heinrich Heine de la ville de Düsseldorf 1982 : Présidence d'honneur du PEN club de la République fédérale d'Allemagne 1983 : Distinction autrichienne du mérite (Österreichisches Verdienstzeichen) 1984 : Prix Adolf Grimme 1988 : Prix Büchner alternatif ; Prix Theodor Heuss, conjointement avec son épouse Inge Jens 1989 : Prix Hermann Sinsheimer 1990 : Prix de l'État autrichien du journalisme culturel (Staatspreis für Kulturpublizistik) 1992 : Distinction autrichienne des sciences et des arts (Österreichisches Ehrenzeichen für Wissenschaft und Kunst), professorat invité en poétique de l'université Goethe de Francfort-sur-le-Main 1997 : Plaquette Bruno Snell pour activités exemplaires dans les domaines scientifiques et social (beispielhaftes Wirken in Wissenschaft und Gesellschaft) de l'université de Hambourg 1997 : Présidence d'honneur de l'Académie des arts de Berlin 1998 : Plaquette Ernst Reuter 2002 : Prix de la prédication du Verlag für die Deutsche Wirtschaft 2003 : Grand officier de l'ordre du Mérite de la République fédérale d'Allemagne